MALTE
Malte était debout avec ses forts, ses canons à fleur d'eau, ses longues murailles luisantes au soleil comme des marbres nouvellement polis, et sa fourmilière de galères toutes minces courant sur de longues rames rouges. Cent quatre-vingt-quatorze bâtiments français l'enveloppaient de leurs grandes voiles et de leurs pavillons bleus, rouges et blancs que Ton hissait, en ce moment, à tous les mâts, tandis que l'étendard de la religion s'abaissait lentement sur le Gozo et le fort Saint-Elme : c'était la dernière croix militante qui tombait. Alors la flotte tira cinq cents coups de canon.
Le vaisseau l'Orient était en face, seul à l'écart, grand et immobile. Devant lui vinrent passer lentement, et l'un après l'autre, tous les bâtiments de guerre, et je vis de loin Desaix saluer Bonaparte. Nous montâmes près de lui à bord de YOrient. Enfin pour la première fois je le vis.
Il était debout près du bord, causant avec Casa-Bianca, capitaine du vaisseau (pauvre Orient!), et il jouait avec les cheveux d'un enfant de dix ans, le fils du capitaine. Je fus jaloux de cet enfant
sur-le-champ, et le cœur me bondit en voyant qu'il touchait le sabre du général. Mon père s'avança vers Bonaparte et lui parla longtemps. Je ne voyais pas encore son visage. Tout d'un coup il se retourna et me regarda; je frémis de tout mon corps à la vue de ce front jaune entouré de longs cheveux pendants et comme sortant de la mer, tout mouillés ; de ces grands yeux gris, de ces joues maigres et de cette lèvre rentrée sur un menton aigu. 11 venait de parler de moi, car il disait : « Ecoute, ■( mon brave, puisque tu le veux, tu viendras en " Egypte et le général Vaubois restera bien ici <i sans toi et avec ses quatre mille hommes; mais « je n'aime pas qu'on emmène ses enfants ; je ne « l'ai permis qu'à Casa-Bianca, et j'ai eu tort. Tu « vas renvoyer celui-ci en France; je veux qu'il soit « fort en mathématiques, et, s'il t'arrive quelque « chose là-bas, je te réponds de lui, moi; je m'en « charge, et j'en ferai un bon soldat. » En même temps il se baissa, et me prenant sous les bras, m'éleva jusqu'à sa bouche et me baisa le front.
A partir de ce moment, il devint l'enthousiaste de Bonaparte qu il considéra désormais comme un dieu. Il quitta son père pour entrer à l'Ecole militaire et n'eut plus de nouvelles jusqu'au jour où il reçut une lettre qu'il conservait toujours sur lui.