‹ Morceaux choisis de Alfred de VignyChapitre 175 sur 192 · LE DIALOGUE INCONNU · texte numérisé non relu

LE DIALOGUE INCONNU

longs, noirs, mais sillonnés de larges mèches argentées . Il portait négligemment sur ses épaules courbées un long camail de velours rouge, et sa robe traînait sur ses pieds. Il entra lentement, avec la démarche calme et prudente d'une femme âgée. Il vint s'asseoir, les yeux baissés, sur un des grands fauteuils romains dorés et chargés d'aigles , et attendit ce que lui allait dire l'autre Italien.

Ah! monsieur, quelle scène! quelle scène I je la vois encore. — Ce ne fut pas le génie de l'homme qu'elle me montra, mais ce fut son caractère ; et si sou vaste esprit ne s y déroula pas, du moins son cœur y éclata. — Bonaparte n'était pas alors ce que vous l'avez vu depuis; il n'avait point ce ventre de financier, ce visage joufflu et malade, ces jambes de goutteux, tout cet infirme embonpoint que l'art a malheureusement saisi pour en faire un type, selon le langage actuel, et qui a laissé de lui, à la foule, je ne sais quelle forme populaire et grotesque qui le livre aux jouets d'enfants et le laissera peut-être un jour fabuleux et impossible comme 1 informe Polichinelle. — Il n'était point ainsi alors, monsieur, mais nerveux et souple, mais leste, vif et élancé, couvulsil dans ses gestes, gracieux dans quelques moments, recherché dans ses manières; la poitrine plate et rentrée entre les épaules, et tel encore que je 1 avais vu à Malte, le visage mélancolique et effilé.

Il ne cessa point de marcher dans la chambre quand le Pape fut entré : il se mit à rôder autour du fauteuil comme un chasseur prudent, et s'arrêtaut tout à coup en face de lui dans 1 attitude roide et immobile d un caporal, il reprit une suite de la conversation commencée dans leur voiture, interrompue par l'arrivée, et qu'il lui tardait de poursuivre.

— Je VOUS le répète, Saint-Père, je ne suis point un esprit fort, moi, et je n'aime pas les raisonneurs et les idéologues. Je vous assure que, malgré mes vieux républicains, j irai k la messe.

11 jeta ces derniers mots brusquement au Pape comme un coup d'encensoir lancé au visage, et s'arrêta pour en attendre l'effet, pensant que les circonstances tant soit peu impies qui avaient précédé l'entrevue devaient donner à cet aveu subit et net une valeur extraordinaire. — Le Pape baissa les yeux et posa ses deux mains sur les tètes d'aigles qui formaient les bras de son fauteuil. Il parut, par cette attitude de statue romaine, qu'il disait clairement : « Je me résigne d'avance à écouter toutes les choses profanes qu il lui plaira de me faire entendre. »

Bonaparte fit le tour de la chambre et du fauteuil qui se trouvait au milieu, et je vis, au regard qu il jetait de côté sur le vieux pontife, qu il n était content ni de lui-même ni de son adversaire, et qu il se reprochait d avoir trop lestement débuté dans cette reprise de conversation. Il se mit donc à parler avec plus de suite, en marchant circulairemeut et jetant à la dérobée des regards perçants dans les glaces de l'appartement où se réfléchissait la figure grave du Saint-Père, et le regardant en profil quand il passait près de lui, mais jamais en face, de peur de sembler trop inquiet de 1 impression de ses paroles.

— Il y a quelque chose, dit-il, qui me reste sur le cœur, Saint-Père, c'est que vous consentez au sacre de la même manière que l'autre fois au concordat, comme si vous y étiez forcé. Vous avez un air de martyr devant moi. vous êtes là comme résigné, comme offrant au Ciel vos douleurs. Mais, en vérité,

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ce n'est pas là votre situation, vous n'êtes pas prisonnier, par Dieu! vous êtes libre comme lair.

Pie VII sourit avec tristesse et le regarda en face. Il sentait ce quil y avait de prodigieux dans les exigences de ce caractère despotique, à qui, comme à tous les esprits de même nature, il ne suffisait pas de se faire obéir si, en obéissant, on ne semblait encore avoir désiré ardemment ce qu'il ordonnait.

— Oui, reprit Bonaparte avec plus de force, vous êtes parfaitement libre; vous pouvez vous en retourner à Pv.ome, la route vous est ouverte, personne ne vous retient.

Le Pape soupira et leva sa main droite et ses yeux au ciel sans répondre; ensuite il laissa retomber très lentement son front ridé et se mit à considérer la croix d'or suspendue à son cou.

Bonaparte continua à parler en tournoyant plus lentement. Sa voix devint douce et son sourire plein de grâce.

— Saint-Père, si la gravité de votre caractère ne m'en empêchait, je dirais, en vérité, que vous êtes un peu ingrat. Vous ne paraissez pas vous souvenir assez des bons services que la France vous a rendus. Le conclave de Venise, qui vous a élu Pape, m'a un peu l'air davoir été inspiré par ma campagne d'Italie et par un mot que j'ai dit sur vous. L'Autriche ne vous traita pas bien alors, et j en fus très affligé. Votre Sainteté fut, je crois, obligée de revenir par mer à Rome, faute de pouvoir passer par les terres autrichiennes.

Il s interrompait pour attendre la réponse du silencieux hôte qu'il s'était donné; mais Pie VII ne fit qu'une inclination de tète presque imperceptible, et demeura comme plongé dans un abattement qui 1 empêchait d'écouter.

Bonaparte alors poussa du pied une chaise près du grand fauteuil du Pape. — Je tressaillis, parce qu'en venant chercher ce siège, il avait effleuré de son épaulette le rideau de l'alcôve où j'étais caché.

— Ce fut, en vérité, continua-t-il, comme catholique que cela m'affligea. Je n'ai jamais eu le temps d'étudier beaucoup la théologie, moi; mais j'ajoute encore une grande foi à la puissance de l'Eglise; elle a une vitalité prodigieuse, Saint-Père. Voltaire vous a bien un peu entamés ; mais je ne l'aime pas, et je vais lâcher sur lui un vieil oratorien défroqué. Vous serez content, allez. Tenez, nous pourrions, si vous vouliez, faire bien des choses à l'avenir.

Il prit un air d'innocence et de jeunesse très caressant.

— Moi, je ne sais pas, j ai beau chercher, je ne vois pas bien, en vérité, pourquoi vous auriez de la répugnance à siéger à Paris pour toujours. Je vous laisserais, ma foi, les Tuileries, si vous vouliez. Vous y trouverez déjà votre chambre de Monte- Cavallo qui vous attend. Moi, je n'y séjourne guère. Ne voyez-vous pas hien, Padre, que c est là la vraie capitale du monde? Moi, je ferais tout ce que vous voudriez; d'abord, je suis meilleur enfant qu'on ne croit. — Pourvu que la guerre et la politique fatigante me fussent laissées, vous arrangeriez l'Eglise comme il vous plairait. Je serais votre soldat tout à fait. Voyez, ce serait vraiment beau; nous aurions nos conciles comme Constantin et Charlemagne, je les ouvrirais et les fermerais ; je vous mettrais ensuite dans la main les vraies clefs du monde, et comme Notre-Seigneur a dit : Je suis venu avec l'épée. je garderais l'épée, moi; je vous la rapporterais seulement à bénir après chaque succès de nos armes.

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