LNE EXISTENCE DE MARIN
dit-il tout à coup; je suis étonné que vous ne m'interrogiez pas sur lui, sur ce qu'il a souffert, sur ce qu'il a dit, sur ses volontés.
Et comme la nuit était très claire, je vis encore que j'étais attentivement observé par ses grands yeux noirs.
— Je craignais d'être indiscret... lui dis-je avec embarras.
— Ce n'est pas cela, dit-il, my child, ce n'est pas cela.
Et il secouait la tète avec doute et bonté.
— J'ai trouvé peu d'occasions de vous parler, milord.
— Encore moins, interrompit-il; vous m'auriez parlé de cela tous les jours, si vous l'aviez voulu.
Je remarquai de l'agitation et un peu de reproche dans son accent. C'était là ce qui lui tenait au cœur. Je m'avisai encore d'une sorte de réponse pour me justifier; car rien ne rend aussi niais que les mauvaises excuses.
— Milord, lui dis-je, le sentiment humiliant de la captivité absorbe plus que vous ne pouvez croire. Et je me souviens que je crus prendre en disant cela un air de dignité et une contenance de R.égulus, propres à lui donner un grand respect pour moi.
— Ah 1 pauvre garçon! pauvre enfaut! — poor boy! me dit-il, vous n'êtes pas dans le vrai. Vous ne descendez pas en vous-même. Cherchez bien, et vous trouverez une indifférence dont vous n'êtes pas comptable, mais bien la destinée militaire de votre pauvre père.
Il avait ouvert le chemin à la vérité, je la laissai partir.
— Il est certain, dis-je, que je ne connaissais pas mon père, je l'ai à peine vu à Malte, une fois.
— Voilà le vrai ! cria-t-il. Yoilà le cruel, mon ami! Mes deux filles diront un jour comme cela. Elles diront : Nous ne connaissons pas notre père! Sarah et Mary diront cela! et cependant je les aime avec un cœur ardent et tendre, je les élève de loin, je les surveille de mon vaisseau, je leur écris tous les jours, je dirige leurs lectures, leurs travaux, je leur envoie des idées et des sentiments, je reçois en échange leurs confidences d'enfants; je les gronde, je m'apaise, je me réconcilie avec elles; je sais tout ce qu'elles font! je sais quel jour elles ont été au temple avec de trop belles robes. Je donne à leur mère de continuelles instructions pour elles, je prévois d'avance qui les aimera, qui les demandera, qui les épousera ; leurs maris seront mes fils; j'en fais des femmes pieuses et simples : on ne peut pas être plus père que je ne le suis... Eh bien! tout cela n'est rien, parce qu'elles ne me voient pas.
Il dit ces derniers mots d'une voix émue, au fond de laquelle on sentait des larmes... Après un moment de silence, il continua :
— Oui, Sarah ne s'est jamais assise sur mes genoux c^e lorsqu'elle avait deux ans, et je n'ai tenu Mary dans mes bras que lorsque ses yeux n'étaient pas ouverts encore. Oui, il est juste que vous ayez été indifférent pour votre père et qu'elles le deviennent un jour pour moi. On n'aime pas un invisible. — Qu'est-ce pour elles que leur père ? une lettre de chaque jour. Un conseil plus ou moins froid. — On n'aime pas un conseil, on aime un être, — et un être qu'on ne voit pas n'est pas, on ne l'aime pas, — et quand il est mort, il n est pas plus absent qu'il n'était déjà, — et on ne le pleure pas.