‹ Morceaux choisis de Alfred de VignyChapitre 183 sur 192 · PROJET D EVASION · texte numérisé non relu

PROJET D EVASION

le rivage. Alors le cœur me battait violemment, et une rage intérieure me dévorait avec tant de violence, que j'allais me cacher à fond de cale pour ne pas succomber au désir de me jeter à la nage ; mais, quand je revenais auprès de 1 infatigable Collingv\ood, j'avais honte de mes faiblesses d enfant, je ne pouvais me lasser d'admirer comment à une tristesse si profonde il unissait un courage si agissant. Cet homme qui, depuis quarante ans, ne connaissait que la guerre et la mer, ne cessait jamais de s'appliquer à leur étude comme à une science inépuisable. Quand un navire était las, il en montait un autre comme un cavalier impitoyable; il les usait et les tuait sous lui. Il en fatigua sept avec moi. Il passait les nuits tout habillé, assis sur ses canons, ne cessant de calculer l'art de tenir son navire immobile, en sentinelle, au même point de la mer, sans être à l'ancre, à travers les vents et les orages, e.xerçait sans cesse ses équipages et veillait sur eu.x et pour eux; cet homme n'avait jour d'aucune richesse; et tandis qu on le nommait pair d'Angleterre, il aimait sa soupière d'étain comme un matelot; puis, redescendu chez lui, il redevenait père de famille et écrivait à ses filles de ne pas être de belles dames, de lire, non des romans, mais l'histoire des voyages, des essais et Shakspeare tant qu'il leur plairait [as ofien as they please); il écrivait : — « Xous avons combattu le jour de la naissance de ma petite Sarah », — après la bataille de Trafalgar, que j'eus la douleur de lui voir gagner, et dont il avait tracé le plan avec son ami rs'elson à qui il succéda. — Quelquefois il sentait sa santé s affaiblir, il demandait grâce à l'Angleterre ; mais l'inexorable lui répondait : Restez en mer, et lui envoyait une dignité ou une médaille

d'or par chaque belle action; sa poitrine eu était surcliargée. Il écrivait encore : « Depuis que j'ai quitté mon pays, je n'ai pas passé dix jours dans un port, mes yeux s'affaiblissent; quand je pourrai voir mes enfants, la mer m'aura rendu aveugle. Je gémis de ce que sur tant d'officiers il est si difficile de me trouver un remplaçant supérieur (m habileté. » L'Angleterre répondait : Vous resterez en mer, toujours en mer. Et il resta jusqu'à sa mort. Cette vie romaine et imposante m'écrasait par son élévation et me touchait par sa simplicité, lorsque je l'avais contemplée un jour seulement, dans sa résignation grave et réfléchie. Je me prenais en grand mépris, moi qui n'étais rien comme citoyen, rien comme père, ni comme fils, ni comme frère, ni homme de famille, ni homme public, de me plaindre quand il ne se plaignait pas. Il ne s'était laissé deviner qu'une fois malgré lui, et moi, fourmi d'entre les fourmis que foulait aux pieds le sultan de la France, je me reprochais mon désir secret de retourner me livrer au hasard de ses caprices et de redevenir un des grains de cette poussière qu'il pétrissait dans le sang. — La vue de ce vrai citoyen dévoué, non comme je l'avais été, à un homme, mais à la Patrie et au Devoir, me fut une heureuse rencontre, car j'appris, à cette école sévère, quelle est la véritable Grandeur que nous devons désormais chercher dans les armes, et combien, lorsqu'elle est ainsi comprise, elle élève notre profession au-dessus de toutes les autres, et peut laisser digne d'admiration la mémoire de quelques-uns de nous, quel que soit l'avenir de la guerre et des armées. Jamais aucun homme ne posséda à un plus haut degré cette paix intérieure qui naît du sentiment du Devoir sacré, et la modeste insouciance

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d'un soldat à qui il importe peu que son nom soit célèbre, pourvu que la chose publique prospère. Je lui vis écrire un jour : — « Maintenir l'indépendance de mon pays est la première volonté de ma vie, et j'aime mieux que mon corps soit ajouté au rempart de la Patrie que traîné dans une pompe Inutile, à travers une foule oisive. — Ma vie et mes forces sont dues à l'Angleterre. — Xe parlez pas de ma blessure dernière, on croirait que je me glorifie de mes dangers. » — Sa tristesse était profonde, mais pleine de Grandeur; elle n'empêchait pas son activité perpétuelle, et il me donna la mesure de ce que doit être Ihomme de guerre intelligent, exerçant, non en ambitieux, mais en artiste, l'ai^t de la guerre, tout en le jugeant de haut et en le méprisant maintes fois, comme ce Montecuculli qui, Turenne étant tué, se retira, ne daignant plus engager la partie contre un joueur ordinaire. Mais j'étais trop jeune encore pour comprendre tous les mérites de ce caractère, et ce qui me saisit le plus fut l'ambition de tenir, dans mon pays, un rang pareil au sien. Lorsque je voyais les Pvois du Midi lui demander sa protection, et Napoléon même s'émouvoir de l'espoir que Collingwood était dans les mers de l'Inde, j'en venais jusqu'à appeler de tous mes vœux l'occasion de m'échapper, et je poussai la hâte de l'ambition que je nourrissais toujours jusqu'à être près de manquer à ma parole. Oui, j'en vins jusque-là.

En descendant à terre, il trouve des camarades, prisonniers comme lui, qui, désireux de se sauver, dressent un plan d'évasion. De retour à bord, la réflexion, le sentiment de l'honneur, la crainte de la sévère figure de CollingT\'Ood le font renoncer à son projet.

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