EN LIBERTÉ
déchirant le cœur, je tombai à genoux, et, appuyant mon front sur les cercles de fer du grand mât, je me mis à fondre en larmes comme un enfant. — Le capitaine de l'Océan, me voyant dans cet état, me crut ou fit semblant de me croire malade, et me fit porter dans ma chambre. Je le suppliai à grands cris de mettre une sentinelle à ma porte pour m'empêcher de sortir. On m'enferma et je respirai, délivré enfin du supplice d'être mon propre geôlier. Le lendemain, au jour, je me vis en pleine mer, et je jouis d'un peu plus de calme en perdant de vue la terre, objet de toute tentation malheureuse dans ma situation. J'y pensais avec plus de résignation, lorsque ma petite porte s'ouvrit, et le bon Amiral entra seul.
— Je viens vous dire adieu, commença-t-il d'un air moins grave que de coutume; vous partez pour la France demain matin.
— Oh! mon Dieu! Est-ce pour m'éprouver que vous m'annoncez cela, milord ?
— Ce serait un jeu bien cruel, mon enfant, reprit-il ; j'ai déjà eu envers vous un assez grand tort. J'aurais dû vous laisser en prison dans le Northinnherland en pleine terre et vous rendre votre parole. Vous auriez pu conspirer sans remords contre vos gardiens et user d'adresse, sans scrupule, pour vous échapper. Vous avez souffert davantage, ayant plus de liberté; mais, grâce à Dieu! vous avez résisté hier à une occasion qui vous déshonorait. — C'eût été échouer au port, car depuis quinze jours je négociais votre échange que l'amiral Rosily vient de conclure. — J'ai tremblé pour vous hier, car je savais le projet de vos camarades. Je les ai laissés s'échapper à cause de vous, dans la crainte qu'en les arrêtant on ne vous arrêtât. Et comment aurions-
nous fait pour cacher cela? Vous étiez perdu, mon enfant, et, croyez-moi, mal reçu des vieux braves de Napoléon. Ils ont le droit d'être difficiles eu Honneur.
J'étais si troublé que je ne savais comment le remercier; il vit mon embarras, et, se hâtant de couper les mauvaises phrases par lesquelles j'essayais de balbutier que je le regrettais :
— Allons, allons, me dit-il, pas de ce que nous appelons French compliments : nous sommes contents l'un de l'autre, voilà tout; et vous avez, je crois, un proverbe qui dit : // n'j a pas de belle prison. — Laissez-moi mourir dans la mienne, mon ami; je m'y suis accoutumé, moi, il l'a bien fallu. Mais cela ne durera plus bien longtemps; je sens mes jambes trembler sous moi et s'amaigrir. Pour la quatrième fois, j'ai demandé le repos à lord Mulgrave, et il m'a encore refusé; il m'a écrit qu'il ne sait comment me remplacer. Quand je serai mort, il faudra bien qu'il trouve quelqu'un cependant, et il ne ferait pas mal de prendre ses précautions. — Je vais rester en sentinelle dans la Méditerranée; mais vous, my child, ne perdez pas de temps. 11 y a là un sloop qui doit vous conduire. Je n'ai qu'une chose à vous recommander, c'est de vous dévouer à un Principe plutôt qu'à un Homme. L'amour de votre Patrie en est un assez grand pour remplir tout un cœur et occuper toute une intelligence.
— Hélas! dis-je, milord, il y a des temps où l'on ne peut pas aisément savoir ce que veut la Patrie. Je vais le demander à la mienne.
Nous nous dîmes encore une fois adieu, et, le cœur serré, je quittai ce digne homme, dont j'appris la mort peu de temps après. — H mourut en pleine mer, comme il avait vécu durant quarante-
neuf ans, sans se plaindre, ni se glorilîer, et sans avoir revu ses deux filles. Seul et sombre conime un de ces vieux dogues d'Ossian qui gardent éternellement les côtes d'Angleterre dans les flots et les brouillards.
J'avais appris, à sou école, tout ce que les exils de la guerre peuvent faire souflrir et tout ce que le sentiment du Devoir peut dompter dans une grande àme; bien pénétré de cet exemple et devenu plus grave par mes souffrances et le spectacle des siennes, je vins à Paris me présenter, avec lexpérience de ma prison, au maître tout-puissant que j'avais quitté.
A peine échangé, il revient à Paris, et se rend aux Tuileries, espérant que l'Empereur lui rendra un des grades perdus ; « Je n'aime pas les prisonniers, on se fait tuer », lui dit Napoléon en lui tournant le dos. Alors, découragé, il demande à rentrer dans l'infanterie de ligne, où il fera, obscurément, toute la fin des guerres de 1 Empire; il rentre cependant, au moment de la campagne de France, comme lieutenant, dans la Garde impériale. C'est à cette époque qu'il reçoit au front une blessure qui, ce jour même où il raconte sa vie, le fait souffrir plus que d'ordinaire.
Le capitaine P^enaud passa plusieurs fois la main sur son front, et, comme il semblait vouloir se taire, je le pressai de poursuivre, avec assez d instance pour qu'il cédât.
Il appuya sa tête sur la pomme de sa canne de jonc.
— Voilà qui est singulier, dit-il, je n'ai jamais
raconté tout cela, et ce soir j'en ai envie. — Bah! n'importe! j'aime à m'y laisser aller avec un ancien camarade. Ce sera pour vous un objet de réflexions sérieuses quand vous n'aurez rien de mieux à faire. Il me semble que cela n'en est pas indigne. Vous me croirez bien faible ou bien fou ; mais c'est égal. Jusqu'à l'événement, assez ordinaire pour d'autres, que je vais vous dire et dont je recule le récit malgré moi parce qu'il me fait mal. mon amour de la gloire des armes était devenu sage, grave, dévoué et parfaitement pur, <:omme est le sentiment simple et unique du devoir; mais, à dater de ce jour-là, d'autres idées vinrent assombrir encore ma vie.
C'était en 1814; c'était le commencement de l'année cl la fin de cette sombre guerre où notre pauvre armée défendait l'Empire et l'Empereur, et où la France regardait le combat avec découragement. Suissons venait de se rendre au Prussien Bulow. Les armées de Silésie et du Nord y avaient fait leur jonction. Macdonald avait quitté Troyes et abandonné le bassin de l'Yonne pour établir sa ligne de défense de Nogent à Montereau, avec trente mille hommes.
IS'ous devions attaquer Reiras que lEmpereur voulait reprendre. Le temps était sombre et la pluie continuelle. Nous avions perdu la veille un officier supérieur qui conduisait des prisonniers. Les Russes lavaient surpris et tué dans la nuit précédente, et ils avaient délivré leurs camarades. Notre colonel, qui était ce qu'on nomme un dur à cuire, voulut reprendre sa revanche. Nous étions près d'Épernay et nous tournions les hauteurs qui l'environnent. Le soir venait, et, après avoir occupé le jonr entier à nous refaire, nous passions près d'un joli château blanc à tourelles, nommé Bour-
sault, lorsque le colonel m'appela. Il m'emmena à part, pendant qu'on formait les faiscea-ux, et me dit de sa vieille voix enrouée :
— Vous voyez bien là-haut une grange, sur cette colline coupée à pic; là où se promène ce grand nigaud de factionnaire russe avec son bonnet d'évèque?
— Oui, oui, dis-je, je vois parfaitement le grenadier et la grange.
— Eh bien, vous qui êtes un ancien, il faut que vous sachiez que c'est là le point que les Russes ont pris avant-hier et qui occupe le plus l'Empereur, pour le quart d'heure. 11 me dit que c'est la clef de Reims, et ça pourrait bien être. En tout cas, nous allons jouer un tour à \Yoronzoff. A onze heures du soir, vous prendrez deux cents de vos lapins, vous surprendrez le corps de garde qu'ils ont établi dans cette grange. Mais, de peur de donner 1 alarme, vous enlèverez ça à la baïonnette.
Il prit et m'offrit une prise de tabac, et. jetant le reste peu à peu, comme je fais là, il me dit, en prononçant un mot à chaque grain semé au vent :
— Vous sentez bien que je serai par là, derrière vous, avec ma colonne. — Vous n'aurez guère perdu que soixante hommes, vous aurez les six pièces qu'ils ont placées là... Vous les tournerez du côté de Reims... A onze heures... onze heures et demie, la position sera à nous. Et nous dormirons jusqu'à trois heures pour nous reposer un peu... de la petite affaire de Craonne. qui n était pas, comme on dit, piquée des vers.
— Ça suffît, lui dis-je; et je m'en allai, avec mon lieutenant en second, préparer un peu notre soirée. L'essentiel, comme vous voyez, était de ne pas faire de bruit. Je passai l'inspection des armes et je fis
enlever, avec le tire-bourre, les cartouches de toutes celles qui étaient chargées. Ensuite, je me promenai quelque temps avec mes sergents, en attendant l'heure. A dix heures et demie, je leur fis mettre leur capote sur l'habit et le fusil caché sous la capote; car, quelque chose qu'on fasse, comme vous voyez ce soir, la baïonnette se voit toujours, et quoiqu'il fît autrement sombre qu'à présent, je ne m'y liais pas. J'avais observé les petits sentiers bordés de haies qui conduisaient au corps de garde russe, et j'y fis monter les plus déterminés gaillards que j'aie jamais commandés. — Il y en a encore là, dans les rangs, deux qui y étaient et s'en souviennent bien. — Ils avaient l'habitude des Russes, et savaient comment les prendre. Les factionnaires que nous rencontrâmes en montant disparurent sans bruit, comme des roseaux que Ion couche par terre avec la main. Celui qui élail devant les armes demandait plus de soin. Il était immobile, l'arme au pied et le menton sur son fusil; le pauvre diable se balançait comme un homme qui s'endort de fatigue et va tomber. Un de mes grenadiers le prit dans ses bras en le serrant à rétouffcr, et deux autres, l'ayant bâillonné, le jetèrent dans les broussailles. J'arrivai lentement et je ne pus me défendre, je l'avoue, d'une certaine émotion que je n'avais jamais éprouvée au moment des autres combats. C'était la honte d'attaquer des gens couchés. Je les voyais, roulés dans leurs manteaux, éclairés par une lanterne sourde, et le cœur me battit violemment. Mais tout à coup, au moment d'agir, je craignis que ce ne fût une faiblesse qui ressemblât à celle des lâches, j'eus peur d'avoir senti la peur une fois, et, prenant mon sabre caché sous mon bras, j'entrai le premier, brusquement, dounant l'exemple à mes
grenadiers. Je leur fis un geste qu ils comprirent; ils se jetèrent d'abord sur les armes, puis sur les hommes, comme des loups sur un troupeau. Ohl ce fut une boucherie sourde et horrible ! la baïonnette perçait, la crosse assommait, le genou étouffait, la main étranglait. Tous les cris à peine poussés étaient éteints sous les pieds de nos soldats, et nulle tête ne se soulevait sans recevoir le coup mortel. En entrant, j'avais frappé au hasard un coup terrible, devant moi, sur quelque chose de noir que javais traversé d'outre en outre : un vieux officier, homme grand et fort, la tête chargée de cheveux blancs, se leva comme un fantôme, jeta un cri affreux en voyant ce que javais fait, me frappa à la figure d'un coup d'épée violent, et tomba mort à l'instant sous les baïonnettes. Moi, je tombai assis à côté de lui, étourdi du coup porté entre les yeux, et j'entendis sous moi la voix mourante et tendre d'un enfant qui disait : Papa...
Je compris alors mon œuvre, et j'y regardai avec un empressement frénétique. Je vis un de ces officiers de quatorze ans. si nombreux dans les armées russes qui nous envahirent à cette époque, et que l'on traînait à cette terrible école. Ses longs cheveux bouclés tombaient sur sa poitrine, aussi blonds, aussi soyeux que ceux dune femme, et sa tête s'était penchée comme s'il n'eût fait que s endormir une seconde fois. Ses lèvres roses, épanouies comme celles d'un nouveau-né, semblaient encore engraissées par le lait de la nourrice, et ses grands yeux bleus entrouverts avaient une beauté de forme candide, féminine et caressante. Je le soulevai sur un bras, et sa joue tomba sur ma joue ensanglantée, comme s'il allait cacher sa tète entre le menton et l'épaule de sa mère pour se réchauffer. Il semblait
se blottir sous ma poitrine pour fuir ses meurtriers. La tendresse filiale, la confiance et le repos d'un sommeil délicieux reposaient sur sa figure morte, et il paraissait me dire : Dormons en paix.
— Etait-ce là un ennemi? m"écriai-je. — Et ce que Dieu a mis de paternel dans les entrailles de tout homme s'émut et tressaillit en moi; je le serrais contre ma poitrine, lorsque je sentis que j'appuyais sur moi la garde de mon sabre qui traversait son cœur et qui avait tué cet ange endormi. Je voulus pencher ma tète sur sa tête, mais mon sang le couvrit de larges taches; je sentis la blessure de mon front, et je me souvins qu'elle m'avait été faite par son père. Je regardai honteusement de côté, et je ne vis qu'un amas de corps que mes grenadiers tiraient par les pieds et jetaient dehors, ne leur prenant que des cartouches. En ce moment, le Colonel entra suivi de la colonne, dont j'entendis le pas et les armes.
— Bravo! mon cher, me dit-il, vous avez enlevé ça lestement. Mais vous êtes blessé?
— Regardez cela, dis-je; quelle différence y a-t-il entre moi et un assassin?
— Eh! sacredié, mon cher, que voulez-vous? c'est le métier.
— C'est juste, répondis-je, et je me levai pour aller reprendre mon commandement. L'enfant retomba dans les plis de son manteau dont je l'enveloppai, et sa petite main ornée de grosses bagues laissa échapper une canne de jonc, qui tomba sur ma main comme s'il me l'eût donnée. Je la pris; je résolus, quels que fussent mes périls à venir, de n'avoir plus d'autre arme, et je n'eus pas l'audace de retirer de sa poitrine mon sabre d'égorgeur.
Je sortis à la hâte de cet antre qui puait le sang,
et quand je me trouvai au grand air, j'eus la force d'essuyer mon front rouge et mouillé. Mes grenadiers étaient à leurs rangs; chacun essuyait froidement sa baïonnette dans le gazon et raffermissait sa pierre à feu dans la batterie. Mon sergent-major, suivi du fourrier, marchait devant les rangs, tenant sa liste à la main, et, lisiml à la lueur d'un bout de chandelle planté dans le canon de son fusil comme dans un flambeau, il faisait paisiblement 1 appel. Je m appuyai contre un arbre, et le chirurgien-major vint me bander le front. Une large pluie de mars tombait sur ma tête et me faisait quelque bien. Je ne pus m'empècher de pousser un profond soupir :
— Je suis las de la guerre, dis-je au chirurgien.
— Et moi aussi, dit une voix grave que je connaissais.
Je soulevai le bandage de mes sourcils, et je vis, non pas Xapoléon empereur, mais Bonaparte soldat. Il était seul, triste, à pied, debout devant moi, ses bottes enfoncées dans la boue, son habit déchiré, son chapeau ruisselant la pluie par les bords; il sentait ses derniers jours venus, et regardait autour de lui ses derniers soldats.
Il me considérait attentivement.
— Je t'ai vu quelque part, dit-il, grognard?
A ce dernier mot, je sentis qu'il ne me disait là qu'une phrase banale, je savais que j'avais vieilli de visage plus que d'années, et que fatigues, moustaches et blessures me déguisaient assez.
— Je vous ai vu partout, sans être vu, répondis-je.
— Yeux-tu de l'avancement?
Je dis : — Il est bien tard.
Il croisa les bras un moment sans répondre, puis :
— Tu as raison, va, dans trois jours, toi et moi nous quitterons le service.
11 me tourna le dos et remonta sur son cheval, tenu à quelques pas. En ce moment, notre tète de colonne avait attaqué et l'on nous lançait des obus. Il en tomba un devant le front de ma compagnie, et quelques hommes se jetèrent en arrière, par un premier mouvement dont ils eurent honte. Bonaparte s'avança seul sur l'obus qui brûlait et fumait devant son cheval, et lui fit flairer cette fumée. Tout se tut et resta sans mouvement : l'obus éclata et n'atteignit personne. Les grenadiers sentirent la leçon terrible qu'il leur donnait; moi j'y sentis de plus quelque chose qui tenait du désespoir. La France lui manquait, et il avait douté un instant de ses vieux braves. Je me trouvai trop vengé et lui trop puni de ses fautes par un si grand abandon. Je me levai avec effort, et, m'approchant de lui, je pris et serrai la main qu'il tendait à plusieurs d'entre nous. Il ne me reconnut point, mais ce fut pour moi une réconciliation tacite entre le plus obscur et le plus illustre des hommes de notre siècle. — On battit la charge, et, le lendemain au jour, Reims fut repris par nous. Mais, quelques jours après, Paris l'était par d'autres.
La conversation est interrompue par la force des cirronstances. La compagnie du capitaine Renaud reçoit un oidre de mouvement et les deux interlocuteurs se séparent.