‹ Morceaux choisis de Alfred de VignyChapitre 192 sur 192 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

La honte de manquer de cela est tout pour nous. C'est donc la chose sacrée que cette chose inexprimable ?

Pesez ce que vaut, parmi nous, cette expression populaire, universelle, décisive et simple cependant : — Donner sa parole d honneur.

Voilà que la parole humaine cesse d'être l'expression des idées seulement, elle devient la parole par expérience, la parole sacrée entre toutes les paroles, comme si elle était née avec le premier mot qu ait dit la langue de l'homme; et comme si, après elle, il n y avait plus un mot digne d'être prononcé, elle devient la promesse de l'homme à l'homme, bénie par tous les peuples : elle devient le serment même, parce que vous y ajoutez le mot : Honneur,

Il est boa et salutaire de n'avoir aucune espérance.

L'espérance est la plus grande de nos folies.

Cela bien compris, tout ce qui arrive d'heureux surprend.

Dans cette prison nommée la vie, d'où nous partous les uns après les autres pour aller à la mort, il ne faut compter sur aucune promenade, ni aucune fleur. Dès lors, le moindre bouquet, la plus petite feuille, réjouit la vue et le cœur, on en sait gré à la puissance qui a permis qu'elles se rencontrât sous vos pas.

Il est vrai que vous ne savez pas pourquoi vous êtes prisonnier et de quoi puni; mais vous savez à n'en pas douter quelle sera votre peine : souffrance en prison, mort après.

1. Le Journal d'un Poète a été publié, peu de temps après la mort d'Alfred de Vigny, par M. Louis Ratisbonnc' héritier de ses œuvres et papiers littéraires.

Ne pensez pas au juge, ni au procès que vous ignorerez toujours, mais seulement à remercier le geôlier inconnu qui vous permet souvent des joies dignes du ciel.

Tous les crimes et les vices viennent de faiblesse.

Ils ne méritent donc que la pitié!

Organisation bizarre. — Ma tète, pour concevoir et retenir les idées positives, est forcée de les jeter dans le domaine de l'imagination, et j'ai un tel besoin de créer qu'il me faut dire en allant pas à pas : Si telle science ou telle théorie pratique n'existait pas, comment la formerais-je? Alors le but, puis l'ensemble, puis les détails m'apparaissent, et je vois et je retiens pour toujours.

Et comment faire autrement pour tomber d'Êloa à la théorie d'infanterie?

Lundi 6 novembre. — Voir est tout pour moi. Un seul coup d'œil me révèle un pays et je crois deviner sur le visage, une âme. — Aujourd'hui à onze heures, l'oncle de ma femme, M. le colonel Hamilton Bunbury, m'a présenté à sir Walter Scott qu il connaissait. Dans un appartement de l'hôtel de Windsor, au second, au fond de la cour, j'ai trouvé l'illustre Ecossais. En entrant dans son cabinet, j'ai vu un vieillard tout autre que ne l'ont représenté les portraits vulgaires : sa taille est

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grande, mince et un peu voûtée; son épaule droite est un peu penchée vers le côté où il boite ; sa tête a conservé encore quelques cheveux blancs, ses sourcils sont blancs et couvrent des yeux bleus, petits, fatigués, mais très doux, attendris et humides, annonçant, à mon avis, une sensibilité profonde. Son teint est clair comme celui de la plupart des Anglais, ses joues et son menton sont colorés légèrement. Je cherchai vainement le front d'Homère et le sourire de Rabelais que notre Charles Nodier vit avec son enthousiasme sur le buste de Walter Scott, en Ecosse; son front m'a semblé, au contraire, étroit, et développé seulement au-dessus des sourcils; sa bouche est arrondie et un peu tombante aux coins. Peut-être est-ce l'impression dune douleur récente; cependant, je la crois habituellement mélancolique comme je l'ai trouvée. On l'a peint avec un nez aquilin : il est court, retroussé et gros à l'extrémité. La coupe de sou visage et son expression ont un singulier rapport avec le port et l'habitude du corps et des traits du duc de Cadore, et plus encore du maréchal Macdonald, aussi de race écossaise; mais, plus fatiguée et plus pensive, la tête du page s'incline plus que celle du guerrier.

Lorsque j'ai abordé sir Walter Scott, il était occupé à écrire sur un pupitre anglais de bois de citron, enveloppé d une robe de chambre de soie grise. Le jour tombait de la fenêtre sur les cheveux blancs. Il s'est levé avec un air très noble et m'a serré affectueusement la main dans une main que j'ai sentie chaude, mais ridée et un peu tremblante. Prévenu par mon oncle de loffre que je devais lui faire d'un livre, il l'a reçu avec l'air très touché et nous a fait signe de nous asseoir.

PE>'SÉES ET RÉFLEXIONS» DIVEiSES 477

— On ne voit pas tous les jours un ^and homme dans ce temps-ci. lui ai-je dit; je n'ai Cnnu encore que Bonaparte, Chateaubriand et vous Ijme reprochais en secret d'oublier Girodet, mci ami, et d'autres encore, mais je parlais à un étrno-er^ — Je suis honoré, très honoré, m'a-t-il répndu ; je comprends ce que vous me dites, mais jea'v saurais pas répondre en français. — J'ai senti 'es lors un mur entre nous. Voyant mon oncle me t^duire ses paroles anglaises, il s'est efforcé, en jarlant lentement, de m'exprimer ses pensées. — Prenant Cinq-Mars : — Je connais cet événement, c'es une belle époque de votre histoire nationale. Je l'ai prié de m'en écrire les défauts en lui donnant non adresse. — rs'e comptez pas sur moi pour cr'tiquer, m'a-t-il dit, mais je sens, je sens! Il ne serrait la main avec un air paternel : sa main, m peu grasse, tremblait beaucoup; j'ai pensé qu^, c'était 1 impatience de ne pas bien s'exprimer. Moi oncle a cru que ma visite lui avait causé une émotion douce; Dieu le veuille et que toutes ses heures soient heureuses. Je le crois né sensible et timide. Simple et illustre vieillard ! — Je lui ai demandé s'il reviendrait en France : — Je ne le sais pas, m'a-t-il dit. L'ambassadeur lattendait, il allait sortir, je l'ai quitté, non sans l'avoir observé d'un œil fixe tandis qu'il parlait en anglais avec mon oncle.

L'histoire du monde n'sst autre chose que la lutte du pouvoir contre l'opinion générale. Lorsque le pouvoir suit l'opinion, il est fort : lorsqu'il la heurte, il tombe.

478 / JOURNAL d'un poète

L'art est J vérité choisie.

Si le prerîer mérite de l'art n'était que la peinture exacte de } vérité, le panorama serait supérieur à la Descend de croix.

Préfaîe. — Exempt de tout fanatisme, je n'ai point d'idole, J ai lu, j'ai vu, je pense et j écris seul, indépendant.

Losqu'un siècle est en marche guidé par une pensée, il est semblable à une armée marchant dans le d5sert. Malheur aux traînards! rester en arrière, c'e^t mourir.

' Quel intervalle sépare la curiosité qui fait accourir

Je peuple au passage d un roi, ou à celui d une

girafe, d'un sauvage ou d'un acteur? — Est-ce un

/•cheveu ou une aiguille?

Le célibataire ne donne point, comme le père de famille, des otages à son pays : la femme, les enfants, garants qu'il ne peut déserter et devenir cosmopolite.

La puissance est toujours avec la lumière : de là vient que, dans le moyen âge, le clergé eut la force parce qu'il eut la science; à présent, il est inférieur en connaissances, de là en empire.

La raison offense tous les fanatismes.

L'humanité fait un interminable discours dont chaque homme illustre est une idée.

Les Français. — Tout Français ou à peu près, naît vaudevilliste et ne conçoit pas plus haut que vaudeville.

Écrire pour un tel public, quelle dérision! quelle pitié ! quel métier 1

Les Français n'aiment ni la lecture, ni la musique, ni la poésie. — Mais la société, les salons, l'esprit, la prose.

La gloire. — J'ai cru longtemps en elle; mais, réfléchissant que l'auteur de Laocoon est inconnu, j'ai vu la vanité.

Il y a, d'ailleurs, en moi quelque chose de plus puissant pour me faire écrire, le bonheur de l'inspiration, délire qui surpasse de beaucoup le délire physique correspondant qui nous enivre dans les bras d'une femme. La volupté de l'àme est plus longue... Li' extase morale est supérieure à l'extase physique.

Le seul beau moment d'un ouvrage est celui où on l'écrit.

Jeudi 29 juillet. — Ils ne viennent pas à Paris, on meurt pour eux. Race de Stuarts! Oh! je garde ma famille.

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Attaque des casernes de la rue Verte et de la Pépinière. Bravoure incomparable des ouvriers serruriers. — J'ai mis la tête à la fenêtre pour voir si quelque blessé de l'un des deux partis venait se réfugier à ma porte. On vient de faire feu sur moi, on a cru que je voulais tirer de la fenêtre. Les trois balles ont cassé la corniche de ma fenêtre. — En vingt minutes, les deux casernes prises.

Vendredi 30- — Pas un prince n'a paru. Les pauvres braves de la garde sont abandonnés sans ordres, sans pain depuis deux jours, traqués partout et se battant toujours. — O guerre civile, ces obstinés dévots t'ont amenée!

Chassés de partout. Paris est libre.

Le jour où il n'y aura plus parmi les hommes ni enthousiasme, ni amour, ni adoration, ni dévouement, creusons la terre jusqu'à son centre, mettons-y cinq cents milliards de barils de poudre et qu'elle éclate en pièces comme une bombe au milieu du firmament.

Ls monde a la démarche d'un sot, il avance en se balançant mollement entre deux absurdités : le droit divin et la souveraineté du peuple.

La presse dévorera l'éloquence : elle l'a déjà mangée à demi. -- Dans l'antiquité, qui perdait

une représentation de Cicéron perdait tout; aujourd'hui, on se dit :

— Je ne 1 ai pas entendu ce matin, qu'importe! je le lirai demain.

Quelquefois, notre langue a embelli ce qu'elle a touché; cela est rare, il est vrai. — J'aime mieux Michel-Ange que Michelangelo, et Florence que Firenze.

L'amélioration de la classe la plus nombreuse et l'accord entre la capacité prolétaire et l'hérédité propriétaire sont toute la question politique actuelle.

Pour l'homme qui sait voir, il n y a pas de temps perdu. Ce qui serait désœuvrement pour un autre est observation et réflexion pour lui.

Goethe fut ennuyé de questions de tout le monde sur la vérité de Werther. On ne cessait de s'informer à lui de ce qu'il renfermait de vrai.

— Il aurait fallu, dit-il, pour satisfaire à cette curiosité, disséquer un ouvrage qui m'avait coûté tant de réflexions et d'efforts incalculables dans la vue de ramener tous les divers éléments à l'unité poétique.

La même chose arriva à Richardson pour Clarisse^ à Bernardin de Saint-Pierre pour Paul et Virginie.

Quand j'ai publié Stello, la même chose pour M™^ de Saint-Aignan, dont j'avais inventé la situation dans le dernier drame d'André Chénier; la même pour Kitty Bell, dont j'ai inventé l'être et le nom. Pour Servitude et Grandeur militaires, mêmes questions sur l'authenticité des trois romans que renferme ce volume.

Mais il ne faut pas en vouloir au public, que nous décevons par l'art, de chercher à se reconnaître et à savoir jusqu'à quel point il a tort ou raison de se faire illusion.

Le nom des personnages réels ajoute à l'illusion d'optique du théâtre et des livres, et la meilleure preuve du succès est la chaleur que met le public à s'informer de la réalité de l'exemple qu'on lui donne.

Pour les poètes et la postérité, il suffit de savoir que le fait soit beau et probable. — Aussi je réponds sur Laurette et les autres : Cela pourrait avoir été vrai.

Les Français ressemblent à des hommes que je vis un jour se battant dans une voiture emportée au galop. — Les partis se querellent et une invincible nécessité les emporte vers une démocratie universelle.

Bonaparte, c'est l'homme; Napoléon, c'est le rôle. Le premier a une redingote et un chapeau; le second, une couronne de lauriers et une toge.

Le tempérament ardent, c'est l'imagination des corps.

La terre est révoltée des injustices delà création; elle dissimule par frayeur de l'éternité ; mais elle s'indigne en secret contre le Dieu qui a créé le mal et la mort. Quand un contempteur des dieux paraît, comme Ajax, fils d'Oïlée, le monde 1 adopte et laime; tel est Satan, tels sont Oreste et don Juan.

Tous ceux qui luttèrent contre le ciel injuste ont eu l'admiration et l'amour secret des hommes.

Il n'y a pas un homme qui ait le droit de mépriser les hommes.

Je n'ai pas rencontré un homme avec lequel il n'y eût quelque chose à apprendre.

La vérité sur la vie, c'est le désespoir. La religion du Christ est une religion du désespoir, puisqu il désespère de la vie et n'espère qu en l'éternité.

La presse est une bouche forcée d'être toujours ouverte et de parler toujours. De là vient qu'elle dit mille fois plus qu'elle n'a à dire, et qu'elle divague souvent et extravague.

Il en serait ainsi d'un orateur, fût-ce Démosthène, forcé de parler sans interruption toute l'année.

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L'honneur, c'est la poésie du devoir.

Le seul gouvernement dont, à présent, l'idée ne me soit pas intolérable, c'est celui d'une république dont la constitution serait pareille à celle des Etats- Unis américains.

Le moins mauvais gouvernement est celui qui se montre le moins, que l'on sent le moins et que l'on paye le moins cher.

Le mot de la langue le plus difficile à prononcer et à placer convenablement, c'est moi.

Il est certain que la création est une œuvre manquée ou à demi accomplie, et marchant vers sa perfection à grand'peine.

Dans les deux cas, soyons humbles et incertains.

Il n'y a de sûr que notre ignorance et notre abandon — peut-être éternel!...

Une fable. — Un homme est condamné à mort après un crime, un assassinat. — Un an s'écoule entre la condamnation et l'exécution. Échappé à l'étranger et grandi dans sa vie. Dans cet intervalle,

il devient illustre et vertueux. — Le jour arrive, on l'arrête, on l'exécute. La loi le tue en santé, lui donne la mort en pleine vie, la honte en pleine gloire.

Donc, les juges condamnent un scélérat; mais le bourreau tue un homme régénéré, moral et chrétien.

Les criminalistes de tous les temps ont déclaré que la vengeance n'était pas le but de la loi pénale, qui, dans sa rigueur, ne se propose que de prévenir le retour du mal : tel est l'esprit chrétien.

Si tel est l'esprit chrétien sur la terre, pourquoi a-t-il un autre esprit pour le ciel, en fondant les peines éternelles qui ne sont qu'une éternelle venseance ?

Comment ne pas éprouver le besoin d'aimer? Qui n'a senti manquer la terre sous ses pieds sitôt que 1 amour semble menacer de se rompre?

7 décembre. — Ce matin, on m'annonce M. de Jennison, l'ambassadeur de Bavière, comme je me levais à midi, ayant passé la nuit à écrire.

Il m'attend dans mon salon, et, peu après que j'y suis entré, aborde la question qui l'amène et que depuis longtemps il méditait peut-être :

— Youlez-vous me rendre un service?

— De tout mon cœur, s'il s'agit de vous être agréable personnellement.

— Le roi de Bavière a un fils de vingt-six ans, son héritier. Le prince royal de Bavière désirerait entrer en correspondance avec vous. Lui répondriezvous, s'il le faisait?

Je me suis tu un moment et lui ai dit :

— Ce que vous me demandez est, je puis le dire, un service véritable, car il faudrait que chaque journée eût quarante-huit heures, et le temps me manquera. Cependant, si vous voulez me donner une assurance importante, j'y consentirai; cette assurance est que ni dans le présent ni dans l'avenir le prince ne se croira obligé de m'en témoigner sa gratitude par autre chose qu'une lettre de lui. Sans cela, ce serait un traité, un marché.

Il m'a interrompu vivement, en me serrant les mains.

— Oui, c'est un service, et il en sera vivement touché; mais avec vous on sait que de tels services sont sans prix, et il ne vous en offre d'autre que son amitié.

— Prenez garde, ai-je ajouté, que rien n'est ferme et persévérant comme mon caractère; ne vous fiez pas à ma douceur de voix. Rien n'est entêté comme une colombe. J'en ai connu une qu'il aurait fallu tuer pour la chasser de mon lit ; je l'y ai laissée, elle a gagné son procès. Tout ce qui me fera ici passer par-dessus la lassitude de parler de choses sur lesquelles je suis blasé, ce sera le plaisir de penser un jour, dans ma vieillesse (si j'ai une vieillesse, chose douteuse), qu'un jeune roi me devra quelques idées justes sur la France et sur son esprit. — Donc , tout étant bien pur, bien désintéressé, regardant cette correspondance comme l'élan de deux âmes qui oublient qu'elles sont dans le corps d'un prince royal et d'un poète, je vous le répète, j'accepterai.

Angleterre. — Ce qui fait la force de l'unité de cette nation, c'est que chaque homme s'y regarde comme un homme politique. Chaque citoyen parle et agit dans le sens de la politique anglaise du moment.

France. — IN'otre nation est légère et taquine. Elle ne veut laisser tranquille aucune supériorité.

Un mot. — Les Irlandais passent pour très spirituels. Un d'eux s'est mis à genoux à Rome devant une statue de Jupiter, et lui a dit :

— O Jupiter! si tu reviens au pouvoir, souvienstoi, je te prie, que je t'ai été fidèle dans l'adversité.

De la république en France. — Ce ne serait pas assez de César, de Charlemagne et de Louis XIV pour fonder un despotisme absolu en France, dans l'état où elle est. — Il n'y a plus dans notre organisation toute démocratique et républicaine, depuis 1793, qu'une forme qui convienne : c'est une république avec une aristocratie d'intelligence et de richesse élégante. Le temps en refera une autre.

Poème a faire. — L'année de paix 1699. — Ce fut la seule année où le monde n'eut aucune guerre.

La tragédie française a été presque toujours une suite de discours sur une situation donnée.

De la mort du duc d'Orléans. — Vers 1825, j'écoutais une jonversation entre quelques hommes qui se croyaient graves, et l'un d'eux disait :

— Ce quil y aura de triste, ce sera cette suite de trois règnes de vieillards avant Henri V. Il faudra voir tout le règne de Louis XVIII, de Charles X, du Dauphin.

— Eli ! mon Dieu, dis-je, soyez tranquilles, il arrivera quelque chose avant dix ans; et je leur rappelai la Fontaine : « Le roi, làne ou moi, nous mourrons. » Je fis faire aux hommes d'Etat amis de M. de Villèle, qui me parlaient, une vilaine grimace, et on me regarda comme libéral et philosophe.

Cupidon, ToÈME. — Michel-Ange, accablé de critiques et las d'entendre l'éloge des anciens, fait un Cupidon, l'enfouit et le fait découvrir dans une fouille.

Les savants s'assemblent.

Description de V Amour grec de Michel-Ange.

Mais il s'écrie :

— Il est de moi! J'en ai la terre glaise dans mon atelier.

De l'éducation universitaire . — Rien de plus niais que la routine des classes, du latin et du grec

pour tous. Les œuvres anciennes sont excellentes pour former le style.

Or, qui a besoin avant tout d un style? — Ceux qui doivent être professeurs, rhéteurs, ou. par hasard, très grands écrivains éloquents, ou, par un hasard plus grand encore, poètes.

Mais la majorité de la nation a besoin d éducation professionnelle et spéciale.

Des org.vnes.

Des organes mauvais servent lintelligence,

Ai-je dit dans le poème de la Flûte.

Malebranche était idiot jusqu'à lâge de dix-sept ans. — Une chute le blesse à la tète, on le trépane, il devient un homme de génie. Descartes trépané fût devenu peut-être idiot.

Un élève de 1 Ecole polytechnique acheva dans le somnambulisme et trouva dans le sommeil le problème qu il avait en vain cherché tout éveillé. — Preuve que 1 âme se détache des organes, agit et perçoit sans eux.

De la Patrie. — La patrie n'existait presque pas avant Louis XIIL Les grands seigneurs, alliés à des femmes étrangères et possesseurs de grands fiefs, en Espagne, en Allemagne, en Angleterre à la fois comme en France, n avaient pas le cœur plus espagnol que français et trahissaient volontiers les intérêts d'un pays pour un autre.

La puissance croissante de la classe moyenne et

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l'unité donnée à la nation par la monarchie ont rendu anx nations le sentiment de citoyen. — La noblesse de province l'avait conservé, ce sentiment exquis; le gentilhomme [gentis honio), l'homme de la nation, était le citoyen véritable.

Jésus-Christ eut, de douze ans à trente ans, une vie ignorée; ce que le clergé appelle la vie cachée. Il y aurait un grand ouvrage idéal à faire sur cette vie. Il faudrait chercher à se rendre compte de ce qu'a pu penser et éprouver l'Homme-Dieu, sentant croître en lui la Divinité.

De la Foi. — On parle de la Foi. Qu'est-ce, après tout, que cette chose si rare? — Une espérance fervente. — Je 1 ai sondée dans tous les prêtres qui disaient la posséder et n'ai trouvé que cela. — Jamais la certitude.

Poème. — Les animaux lâches vont en troupes. Le lion marche seul dans le désert.

Qu ainsi marche loujours le poète.

L'hyène. — Poème philosophique. — Les bêtes fauves suivent le voyageur dans le désert. Tant qu'il marche et se tient debout, elles se tiennent à distance et lèchent sa trace comme des chiens fidèles; mais, s il bronche, s'il tombe, elles se précipitent

pe:<sée3 et réflexions diverses 491

sur lui et le déchirent. Quand il est mort et déchiré par pièces, elles lèchent son sang sur le sable, ses os jusqu'à ce quil ne reste plus que son squelette, et, lors même qu'il ne reste plus que >es longues côtes vides et arrondies comme la carène d'un vaisseau naufragé, l'hyène et le tigre dévorent son ombre. Ainsi fait la multitude sur l'homme célèbre et, moins que cela, sur tout homme éminent.

Des assemblées. — Les Anglais ont un proverbe qui dit que les corps n'ont point d'honneur.

En effet, ce qui insulte tout le monde ninsulte personne.

C'est la consolation que se donne une assemblée pour mal agir, et contre la morale publique et contre la loi naturelle quelquefois.

Un despote est responsable sur sa tète et son cœur.

Lettre de lord Byron. — Lord Byron reçut, le lendemain de son mariage, une lettre de M. Davis qui lui demandait comment il se trouvait de sa nuit.

Il répondit :

« Vers quatre heures du matin, je me suis réveillé. Le feu rouge éclairait les rideaux cramoisis de mon lit, je me suis cru en enfer; j'ai tàté à côté de moi, et j'ai vu que c était encore pis, en me rappelant que j'étais marié. »

Aujourd'hui, cette anecJc^e m'est racontée par M. Hayward, qui a retenu dans ;5a mémoire cette lettre mot pour mot. Elle lui fut communiquée par M. Davis.

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Après avoir bien réfléchi sur la destinée des femmes dans tous les temps et chez toutes les nations, j'ai fini par penser que tout homme devrait dire à chaque femme, au lieu de Bonjour : — Pai-donî car les plus forts ont fait la loi.

Racine. — La cliose dont je lui sais le plus de gré, ce n'est pas d'avoir écrit les chefs-d'œuvre d'Atkalie , de Britannicus , d'Esthei', etc., etc.; c est de n'avoir laissé de lui, après lui, que ces belles tragédies et pas une platitude de circonstance, comme firent Corneille même et Molière. Pas un madrigal honteux, pas une fadeur; mais, au contraire, de graves leçons comme :

... Rois, craignez la calomnie..., etc., etc.

Dimanche, 30 janvier 1842.

RovER-CoLLARD. — Eu descendant de voiture, j'ai fait porter ma carte de visite à M. Royer-Collard

1. Alfred de Vignv se présenta plusieurs fois à l'Académie française, où il ne fut admis qu'en lSi.3. Sous ce titre : Mes i^isites a V Académie, il avait noté les scènes diverses et piquantes de cette odyssée si pénible à laquelle est condamné tout candidat à un fauteuil du salon académique. Ces scènes, qui mettent aux prises des personnages célèbres à différents titres dans un entretien presque toujours embarrassant pour les deux parties, donneraient sans doute une bonne comédie au public, si le public pouvait les entendre. Parmi celles où Alfred de Vigny fut acteur, et dont il a recueilli le souvenir, j'en choisis quelques-unes seulement, celleg

par ULe femme qui était seule dans l'antichambre. Presque à l'instant est venu un pauvre vieillard, rouge au nez et au menton, la tête chargée d'une vieille perruque noire, et enveloppée de la robe de chambre de Géronte, avec la serviette au col du Légataire universel.

Yoici mot pour mot notre conversation.

(Il était debout et appuyé à demi contre le mur.)

R.-c. — Monsieur, je vous demande bien pardon, mais je suis en affaire, et ne puis avoir l'honneur de vous recevoir; j'ai là mon médecin.

A. DE V. — Monsieur, dites-moi un jour où je puisse vous trouver seul, et je reviendrai.

R.-c. — Monsieur, si c'est seulement la visite obligée, je la tiens comme faite.

A. DE V. — Et moi, monsieur, comme reçue, si vous voulez, mais j'aurais été bien aise de savoir votre opinion sur ma candidature.

R.-c. — Mon opinion est que vous n'avez pas de

chances... (Avec ua certain air qu'il veut rendre ironique et

insolent). Ckances I N'est-ce pas comme cela qu'on parle à présent?

A. DE V. — Je ne sais pas comment on parle à présent; je sais seulement comment je parle, et comment vous parlez dans ce moment-ci.

R.-c. — D'ailleurs, j'aurais besoin de savoir de vous-même quels sont vos ouvrages.

qu'il y a le moins d'indisciétion à publier et qui ne feront de peine à personne, tout en offrant un vif intérêt. Seul, feu Pioyer-CoUard, d'illustre mémoire, n'y figure pas sous des traits aimables. Mais la légende de cette visite d'Alfred de Vigny au philosophe hautain est bien connue et presque célèbre; cet étrange accueil lui fut un avantgoût du discours d'installation que lui réservait M. Mole. Cette visite a donc un intérêt en quelque sorte historique : c'est ce qui m'adécidé à en donnerles curieux et amusants détails, tels qu'Alfred de Vigny les a retracés dans ses souvenirs. (L. R.)

494 JOURNAL d'un poète

A. DE V, — Vous ne le saurez jamais de moimême, si vous ne le savez déjà par la voix publique. — xS'e vous est-il jamais arrivé de lire les journaux?

R.-c. — Jamais.

A. DE V. — Et, comme vous n'allez jamais au théâtre, les pièces jouées un an ou deux ans de suite aux Français et les livres imprimés à sept ou huit éditions vous sont également inconnus?

R.-c. — Oui, monsieur; je ne lis rien de ce qui s'écrit depuis trente ans; je l'ai déjà dit à un autre.

(Il voulait parler de Victor Hugo.)

A. DE V., en prenant son manteau pour sortir et le jetant BJgligemment sur son épaule. — Dès lorS, monsieur,

comment pouvez-vous donner votre voix, si ce n'est d'après l'opinion d'un autre?

R.-c, interdit et s'enveloppant dans sa robe de malade imaginaire, — Je la donne, je la donne... Je vais aux élections; je ne peux pas vous dire comment je la donne, mais je la donne enfin.

A. DE V. — L'Académie doit être surprise qu'on donne sa voix sur des œuvres qu'on n'a pas lues.

R.-c. — Oh ! l'Académie, elle est bonne personne, elle, très bonne, très bonne. Je l'ai déjà dit à d autres, je suis dans un âge où l'on ne lit plus, mais où l'on relit les anciens ouvrages.

A. DE V. — Puisque vous ne lisez pas, vous écrivez sans doute beaucoup?

R.-c. — Je n'écris pas non plus, je relis.

A. DE V. — J'en suis fâché, je pourrais vous lire.

R.-c. — Je relis, je relis.

A. DE V. — Mais vous ne savez pas s'il n'y a pas des ouvrages modernes bons à relire, ayant pris cette coutume de ne rien lire.

R.-c, assez mal à l'aise. — Oh I c'est possible, monsieur, c'est vraiment très possible.

A. DE V., marchant vers la porte et mettant son manteau. —

Monsieur, il fait assez froid dans votre antichambre pour que je ne veuille pas vous y retenir longtemps ; j'ai peu l'habitude de cette chambre-là.

R.-c. — Monsieur, je vous fais mes excuses de vous y recevoir,

A. DE V. — N'importe, monsieur, c est une fois pour toutes. Vous n'attendez pas, je pense, que je vous fasse connaître mes œuvres : vous les découvrirez dans votre quartier, ou en Russie, dans les traductions russes ou allemandes, sans que je vous dise : « Mes enfants sont charmants », comme le hibou de La Fontaine.

(Ici, Alfred de Vignv ouvre la porte. Royer-CoUard le suivant toujours.)

R.-C, pour revenir sur ses paroles. — Eh 1 mais je Crois

qu'il y aura deux élections.

A. DE V. — Monsieur, je n'en sais absolument rien.

R.-c. — Si vous ne le savez pas, comment le saurais-je?

A. DE V. — Parce que vous êtes de 1 Académie et que je n en suis pas; je sais seulement que je me présente au fauteuil de M. Frayssinous.

R.-c. — Et quelles autres personnes?

A. DE V. — Je n'en sais rien, monsieur, et ne dois pas le savoir.

(Ici, il lui tourne le dos, remet son chapeau et sort sans le saluer; tandis que Royer-Collard reste tenant la porte et disant : « Monsieur, y al bien l'honneur de vous saluer. »)

496 JOURNAL d'un poète

Vieillard aigri de se voir oublié, après avoir eu son jour de célébrité.

Jusqu ici, plusieurs académiciens me donnent une bonne comédie ; ils ne récriraient pas si bien qu'ils me la jouent sans le savoir.

5 mars 42.

Il arriva, lorsque la bataille des trois jours fut finie, que le colonel Fabvier fit inscrire les noms des héros de juillet 1830 et le nombre d'hommes qu'ils avaient tués.

L'un, disait vingt, l'autre cent, plus ou moins. — Le relevé donna cinquante-cinq mille hommes de la. garde royale. Or, il n'y en avait que six mille en garnison à Paris.

C'est ainsi qu'il m'arrive dans le dénombrement des huit académiciens qui m'ont donné leurs voix de ne plus pouvoir en trouver jamais moins de quatorze. Chacun me dit qu'il a voté pour moi. Lamartine me l'assure et ajoute que cela ne pouvait être autrement.

24 avril 42.

M. DE Barante. — Après quelques politesses préliminaires sur nos anciennes relations, il me dit avec précaution que quelques personnes ont été choquées de l'ardeur avec laquelle les journaux avaient pris ma défense. Je lui ai répondu que nous étions bien forcés, lui et moi, de croire que leur conscience les avait fait parler, car les auteurs m'étaient personnellement inconnus.

M. DE B. — Le Journal des Débats a blessé surtout par quelques expressions.

A. DE V. — Je ne le sais pas et je ne le comprends pas aisément; car, après tout, il portait M. Pasquier à l'Académie, et moi après M. Ballauche seulement. Ses éloges n'étaient guère que des consolations et je ne connaissais pas personnellement l'auteur, M. Cuvillier-Fleury, que je n'avais jamais vu de ma vie; vous voyez qu il faut croire absolument à une indignation sincère.

M. DE B. — Je ne savais pas cela, et cela m'étonne infiniment.

Il me dit qu'il a vu jouer Chatterton à Pétersbourg, que mademoiselle Bourbier jouait Kitty Bell, moins bien assurément que M™^ Dorval, qui y était fort belle. Il passe de là à la pièce même et me dit qu'elle est anti-sociale.

A. DE V. — Ce mot-là est bien sévère, monsieur, et je ne sais pas de manière de corriger la société, si on ne la fait pleurer sur les victimes que font ses erreurs et ses duretés. La satire ne doit pas sortir de la thèse qu'elle soutient, dévier du principe qu'elle pose.

M. DE B. — Il faudrait être impartial, et, par exemple, dans cette cause, on pourrait accuser les ouvriers de bien des torts.

A. DE V. — Le sermon, la satire, la comédie ne

doivent pas avoir d'impartialité ! Le devoir, à mon

sens, d un poète, d'un écrivain, d'un orateur, est

j d'être partial dans Tartuffe et prend hardiment

î parti contre l'hypocrisie religieuse.

! M. DE B. — Mais... c est en le jetant dans une

famille ridicule.

A. DE V. — Elle n'est ridicule que par excès d'enthousiasme pour le sycophaute, et, par sa can-

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deur, redouble l'indignation du spectateur contre l'imposteur. — Pascal, combattant les jésuites, n'a pas dû être impartial et ne l'a pas été. On ne détruirait aucun abus, on ne corrigerait aucun travers, si on tenait d'une main l'attaque et de l'autre la défense du vice ou du ridicule que l'on veut détruire. Je prends, du reste, comme marque d'intérêt les observations que vous me faites et j'y réponds aussi franchement.

M. DE B. — Je ne sais si vous n'avez pas eu plus àe succès dans les ouvrages où vous teniez moins à montrer la thèse.

A. DE V. — Je les crois moins importants comme fond et moins difficiles comme forme. Dans Stello et Servitude et Grandeur militaires, l'idée est l'héroïne : ridée abstraite est ajoutée au drame, et c'est une difficulté de plus.

Mon père, avec son esprit juste et charmant, m'avait, du premier coup, donné l'idée la plus vraie de la noblesse et en avait à jamais en moi détruit le faux orgueil.

Je me S)uviens encore de la soirée où je lui dis : € Qu'est-ce donc que la noblesse? » Il m'assit sur ses genoux et pria ma mère de lui donner un volume de M™® de Sévigné. « Voici, me dit-il, voici la vérité dans une chanson de M. de Coulangcs à ^Irae de Sévigné, quand on disputait sur l'ancienneté d'une famille :

« Nous fûmes tous laboureurs, nous avons tous » conduit notre charrue :

« L'un a dételé le matin, l'autre l'après-dînée.

« Voilà toute la différence. »

J'aime qu'un homme de nos jours ait à la fois un caractère républicain, avec le langage et les manières polies de l'homme de cour. L'Alceste de Molière réunit ces deux points.

Épictète et SpARTAcrs. — L'homme du peuple est nécessairement l'un ou l'autre, ou résigné ou révolté.

Préface,

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