LA BOUTEILLE A LA MER
Sous mes yeux ombragés du camail de l'étude,
Oubliez les enfants par la mort arrêtés;
Oubliez Chatterton, Gilbert et Malfilàtre;
De l'œuvre d'avenir saintement idolâtre,
Enfin, oubliez l'homme en vous-même. — Ecoutez :
Quand un grave marin voit que le vent l'emporte Et que les mâts brisés pendent tous sur le pont, Que dans son grand duel la mer est la plus forte Et que par des calculs l'esprit en vain répond; Que le courant l'écrase et le roule en sa course, Qu'il est sans gouvernail et, partant, sans ressource, Il se croise les bras dans un calme profond.
Il voit les masses d'eau, les toise et les mesure. Les méprise en sachant qu il en est écrasé, Soumet son âme au poids de la matière impure Et se sent mort ainsi que son vaisseau rasé.
— A de certains moments, l'âme est sans résistance; Mais le penseur s'isole et n'attend d'assistance Que de la forte foi dont il est embrasé.
Dans les heures du soir, le jeune Capitaine A fait ce qu'il a pu pour le salut des siens. Nul vaisseau n'apparaît sur la vague lointaine, La nuit tombe, et le brick court aux rocs indiens.
— Il se résigne, il prie; il se recueille, il pense A celui qui soutient les pôles et balance L'équateur hérissé des longs méridiens.
Son sacrifice est fait ; mais il faut que la terre lUcueillc du travail le pieux monument.
C est le journal savant, le calcul solitaire, Plus rare que la perle et que le diamant; C est la carte des flots faite dans la tempête, La carte de l'écueil qui va briser sa tète : Aux voyageurs futurs sublime testament.
YI
Il écrit : « Aujourd hui, le courant nous entraîne
Désempares, perdus, sur la Terre-de-Feu.
Le courant porte à lest. Notre mort est certaine.
Il faut cingler au nord pour bien passer ce lieu.
— Ci-joint est mon journal, portant quelques études
Des constellations des hautes latitudes.
Qu il aborde, si c'est la volonté de Dieu! »
Puis, immobile et froid, comme le cap des brumes Qui sert de sentinelle au détroit Magellan, Sombre comme ces rocs au front chargé d'écumes *, Ces pics noirs dont chacun porte un deuil castillan, Il ouvre une Bouteille et la choisit très forte, Tandis que son vaisseau que le courant emporte Tourne en un cercle étroit comme un vol de milan.
Il tient dans une main cette vieille compagne, l'orme, de l'autre main, son flanc noir et terni.