‹ Morceaux choisis de Alfred de VignyChapitre 42 sur 192 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

€t ton visage est pâle. — Combien de temps espères-tu vivre ainsi ?

CHATTERTON

Le moins possible. — Mistress Bell n'est-elle pa? ici ?

LE QUAKER

Ta vie n'est-elle donc utile à personne ?

CHATTERT 0>'.

Au contraire, ma vie est de trop à tout le monde.

LE QUAKER

Crois-tu fermement ce que tu dis ?

Aussi fermement que vous croyez à la charité chrétienne.

Il sourit avec amertume.

LE QUAKER

Quel âge as-tu donc ? Ton cœur est pur et jeune comme celui de Rachel, et ton esprit expérimenté est vieux comme le mien.

CHATTERTON

J'aurai demain dix-huit ans.

LE QUAKER

Pauvre enfant!

CHATTERTON

Pauvre, oui. — Enfant, non... J'ai vécu mille ans!

LE QUAKER

Ce ne serait pas assez pour savoir la moitié de ce qu'il y a de mal parmi les hommes. — Mais la science universelle, c'est l'infortune.

CHATTERTON

Je suis donc bien savant I... Mais j'ai cru que mistress Bell était ici. — Je viens d'écrire une lettre qui m'a bien coûté.

118 CHATTERTON

LE QUAKER

Je crains que tu ne sois trop bon. Je t'ai bien dit de prendre garde à cela. Les hommes sont divisés en deux parts : martyrs et bourreaux. Tu seras toujours martyr de tous, comme la mère de cette enfant-là.

CHATTERTON, avec un élan violent.

La bonté d'un homme ne le rend victime que jusqu'où il le veut bien, et l'affranchissement est dans sa main.

LE QUAKER

Qu'entends-tu par là ?

CHATTERTON , embrassant Rachel, dit de la voix la plus tendre.

Voulons-nous faire peur à cette enfant ? et si près de 1 oreille de sa mère.

LE QUAKER

Sa mère a l'oreille frappée d'une voix moins douce que la tienne, elle n'entendrait pas. — Voilà trois fois qu'il la demande!

CHATTERTON, s'appuyant sur le fauteuil où le quaker est assis.

Vous me grondez toujours ; mais dites-moi seulement pourquoi on ne se laisserait pas aller à la pente de son caractère, dès qu'on est sûr de quitter la partie quand la lassitude viendra? Pour moi, j'ai résolu de ne me point masquer et d'être moi-même jusqu'à la fin, d'écouter, en tout, mon cœur dans ses épanchements comme dans ses indignations, et de me résigner à bien accomplir ma loi. A quoi bon feindre le rigorisme, quand on est indulgent ? On verrait un sourire de pitié sous ma sévérité factice, et je ne saurais trouver un voile qui ne fût transparent. — On me trahit de tout côté, je le vois, et me laisse tromper par dédain de moi-même, par

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