‹ Morceaux choisis de Alfred de VignyChapitre 44 sur 192 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

saxons et francs; et ensuite, cette muse du dixième siècle, cette muse religieuse, je 1 ai placée dans une châsse comme une sainte. — Ils 1 auraient brisée i'ils l'avaient crue faite de ma main : ils l'ont alorée comme l'œuvre d'un moine qui n'a jamais esisté, et que j'ai nommé Rowley.

LE QUAKER

Cui, ils aiment assez à faire vivre les morts et mourir les vivants.

CHATTERTON

Cependant on a su que ce livre était fait par moi. On ne pouvait plus le détruire, oa la laissé vivre; mais il ne ma donné qu'un peu de bruit, et je ne pais faire d'autre métier que celui d'écrire.

— J'ai t?nté de me ployer à tout, sans y parvenir.

— Ou ma parlé de travaux exacts ; je les ai abordés, sans pou"»-oir les accomplir. — Puissent les hommes pardonner à Dieu de m'avoir ainsi créé 1 — Est-ce excès de force, ou n'est-ce que faiblesse honteuse ? Je n'en sais rien, mais jamais je ne pus enchaîner dans des canaux étroits et réguliers les débordements tumultueux de mon esprit, qui toujours inondait ses rives malgré moi. J'étais incapable de suivre les lentes opérations des calculs journaliers, j'y renonçai le premier. J'avouai mon esprit vaincu par le chiffre, et j'eus dessein dexploiter mon corps. Hélas! mon ami 1 autre douleur! autre humiliation!

— Ce corps, dévoré dès l'enfance par les ardeurs de mes veilles, est trop faible pour les rudes travaux de la mer ou de l'armée ; trop faible même pour la moins fatigante industrie.

Il se lève avec une aiiilalion involontaire.

Et d'ailleurs, eussé-je les forces d'Hercule, je trouverais toujours entre moi et mon ouvrage l'ennemie fatale née avec moi: la fée malfaisante trouvée

sans doute dans mon berceau, la Distraction, la Poésie! — Elle se met partout: elle me donne e* m Ole tout; elle charme et détruit toute chose poa' moi; elle m'a sauvé... elle m'a perdu!

LE QUAKER

Et à présent que fais-tu donc ?

CHATTERTON

Que sais-je ?... J'écris. — Pourquoi ? Je n'en sais rien... Parce qu'il le faut.

Il tombe assis et n'écoute plus la réponse du quaker. Il .'egarde Rachel et l'appelle près de lui.

LE QUAKER

La maladie est incurable !

CHATTERTON

La mienne ?

LE QUAKER

Non, celle de l'humanité. — Selon ton cœur, tu prends en bienveillante pitié ceux qui le disent : « Sois un autre homme que celui que tu es » ; moi, selon ma tète, je les ai en mépris, parce qu'ils veulent dire : « Retire-toi de notre soleil; il n'y a pas de place pour toi. » Les guérira qui pourra. J'espère peu en moi; mais, du moins, je les poursuivrai.

CHATTERTON, continuant de parler à Rachel, à qui il a parlé bas pendant la réponse du quaker.

Et vous ne l'avez plus, votre Bible ? où est donc votre maman ?

LE QUAKER, se levant.

Veux-tu sortir avec moi ?

CHATTERTON, à Rachel.

Qu'ave2-vous fait de la Bible, miss Rachel ?

LE QUAKER

N'entends-tu pas le maître qui gronde? Ecoute!

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