‹ Morceaux choisis de Alfred de VignyChapitre 54 sur 192 · ACTE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

ACTE DEUXIÈME

LE QUAKER, avec impatience et chagrin.

Mais c'était à moi seul qu'il fallait dire cela. Je ne m'offense ni ne me désole, moi. Mais à lui, quelle faute !

KITTY BELL

Mais, mon ami, les avez-vous entendus, ces jeunes gens? — O mon Dieu! comment se fait-il qu ils aient la puissance de troubler ainsi une vie que le Sauveui' même eût bénie? — Dites, vous qui êtes un homme, vous qui n'êtes point de ces méchants désœuvrés, vous qui êtes grave et bon, vous qui pensez qu'il y a une âme et un Dieu; dites, mon ami, comment donc doit vivre une femme? Où donc faut-il se cacher? Je me taisais, je baissais les yeux, j'avais étendu sur moi la solitude comme un voile, et ils l'ont déchiré. Je me' croyais ignorée, et j'étais connue comme une de leurs femmes: respectée, et j'étais l'objet d un pari. A quoi donc na'ont servi mes deux enfants toujours à mes côtés comme des anges gardiens? A quoi m'a servi la gravité de ma retraite? Quelle femme sera honorée, grand Dieul si je n'ai pu lètre, et s'il suffit aux jeunes gens de la voir passer dans la rue pour s'emparer de son nom et s'en jouer comme d'une balle qu'ils se jettent l'un à l'autre!

La voix lui manque. Elle pleure.

O mon ami, mon ami! obtenez qu ils ne reviennent jamais dans ma maison.

LE QUAKER

Qui donc ?

KITTY BELL

Mais eux... eux tous... tout le monde.

LE QUAKER

Comment?

138 CHATTERTON

KITTY BELL

Et lui aussi... oui, lui.

Elle fond en larmes.

LE QUAKER

Mais tu veux donc le tuer? Après tout, qu'a-t-il fait?

KITTY BELL, avec agitation.

O mon Dieu! moi, le tuer! — moi qui voudrais... O Seigneur, mon Dieu! vous que je prie sans cesse, vous savez si j'ai voulu le tuer ! mais je vous parle et je ne sais si vous m'entendez. Je vous ouvre mon cœur, et vous ne me dites pas que vous y lisez. — Et si votre regard y a lu, comment savoir si vous n'êtes pas mécontent! Ah 1 mon ami... j ai là quelque chose que je voudrais dire... Ali! si mou père vivait encore !

Elle prend la main du quaker.

Oui, il y a des moments où je voudrais être catliolique, à cause de leur confession. Enfin! ce n'est autre chose que la confidence; mais la conlidencc divinisée... j'en aurais besoin!

Ma iille, si ta conscience et la contemplation ne te soutiennent pas assez, que ne viens-tu donc à moi?

KITTY BELL

Eh bien, expliquez-moi le trouble où me jette ce jeune homme! les pleurs que m'arrache malgré moi sa vue, oui, sa seule vue!

LE QUAKER

O femme! faible femme! au nom de Dieu, cache tes larmes, car le voilà.

KITTY BELL

O Dieu! son visage est renversé!

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