TROISIEME PARTIE PROSE
ou UNE CONJURATION SOUS LOUIS XIII
Henri d'Effiat, marquis de Cinq-Mars, fils de feu le maréchal d'EfEat, jeune homme de vingt-deux ans à peine, d'un caractère droit et courageux, vient de quitter.au mois de juin 1639,1e vieux château de Chaumont, sur la Loire, où sa mère habite encore avec sa sœur, son jeune frère et la princesse de Mantoue, Marie de Gonzague, qu il aime et dont il est aimé. Il va rejoindre, sous les murs de Perpignan qu'elle assiège, l'armée royale, et c'est là qu'il doit être présenté au roi Louis XIII par les soins du cardinal de Richelieu.
Cinq-Mars, qui a voulu s'arrêter à Loudun pour y voir une dernière fois son ancien précepteur, l'abbé Quillet, trouve la petite ville dans un état d'agitation extrême. On lui raconte en efiPet que les Ursulines sont possédées et que le curé Urbain Grandier est un sorcier, ainsi que l'ont constaté d'ailleurs le juge Laubardemont et un certain révérend père Lactance, Mais la population lui semble très divisée dans ses opinions, et le plus grand nombre être plutôt en faveur du curt-, qu'on représente volontiers comme faussement accusé. Cinq-Mars rencontre du reste dans une rue une procession, où figurent la belle supérieure des Ursulines, Jeanne de Belfiel, avec deux religieuses possédées, dit-
on, comme elle, — Urbain Grandier, chargé de chaînes, — puis un héraut, ayant pour mission d'apprendre aux bourgeois de la ville que la lettre par eux écrite au roi en faveur de leur curé est considérée comme nulle, et qu'en outre il leur est défendu, sous peine d'une amende considérable, de dire que les religieuses ne sont pas possédées ou de douter du pouvoir des exorcistes.
Cinq-Mars arrive enfin chez l'abbé Quillet, qui le reçoit tout armé et botté, car le bon prêtre va, par prudence, quitter la ville où le juge Laubardemont pourrait l'inquiéter en raison de la courageuse attitude qu'il a prise au cours de l'instruction de l'afTaire du curé Grandier, et il se prépare à rejoindre en Italie le duc de Bouillon. Il s'épouvante à l'idée de voir son élève présenté au Roi par le cardinal, lui recommande la plus grande circonspection et surtout le met en garde contre Richelieu, qui ne fait jamais rien sans airière-pensée. Puis, apprenant que Cinq-Mars a rencontré la procession et entendu parler de l'affaire des Ursulines, il révèle au jeune homme toutes les ignominies, tous les faux témoignages, dont on a usé pour perdre Grandier et, comme il sait que son élève a un cœur généreux, il lui recommande le calme, surtout l'empire sur lui-même — sans quoi il se perdrait — et l'invite, pour s'aguerrir, à assister au procès de Grandier qui va s'ouvrir et dont il veut lui raconter les détails.
— Oui, j'ai été curieux de voir les diables des Ursulines tout comme autre, mou cher fils; et sachant qu'ils s'annonçaient pour parler toutes les langues, j'ai eu l'imprudence de quitter le latin et de leur faire quelques questions en grec; la supérieure est fort jolie, mais elle n'a pas pu répondre dans cette langue. Le médecin Duncan a fait tout hautl'observation qu'il était surprenant quele démon,
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qui n ignorait rien, fît des barbarismes et des solécismes, et ne put répondre en grec. La jeune supérieure, qui était alors sur son lit de parade, se tourna du côté du mur pour pleurer, et dit tout bas au père Barré : Monsieur! je n'y tiens plus; je le répétai tout haut, et je mis en fureur tous les exorcistes : ils s'écrièrent que je devais savoir qu'il y avait des démons plus ignorants que des paysans, et dirent que pour leur puissance et leur force physique nous n'en pouvions douter, puisque les esprits nommés Grésil des Trônes, Aman des puissances et Asmodée avaient promis d enlever la calotte de M. de Laubardemont. Ils s'y préparaient, quand le chirurgien Duncan, qui est homme savant et probe, mais assez moqueur, s'avisa de tirer un fil qu'il découvrit attaché à une colonne et caché par un tableau de sainteté, de manière à retomber, sans être vu, fort près du maître des requêtes; cette fois on l'appela huguenot, et je crois que si le maréchal de Brézé n'était son protecteur il s'en tirerait mal. M. le comte du Lude s'est avancé alors avec son sang-froid ordinaire, et a prié les exorcistes d agir devant lui. Le père Lactance , ce capucin dont la figure est si noire et le regard si dur, s'est chargé de la sœur Agnès et de la sœur Claire; il a élevé ses deux mains, les regardant comme le serpent regarderait deux colombes, et a crié dune voix terrible : Ouis te inisit, Biabole? et les deux filles ont dit parfaitement ensemble : Urhanus. Il allait continuer, quand M. du Lude, tirant d'un air de componction une petite boîte d'or, a dit qu'il tenait là une relique laissée par ses ancêtres, et que, ne doutant pas de la possession, il voulait l'éprouver. Le père Lactance, ravi, s est saisi de la boîte, et, à peine en a-t-il touché le front
des deux filles, qu'elles ont fait des sauts prodigieux, se tordant les pieds et les mains; Lactance hurlait ses exorcismes. Barré se jetait à genoux avec toutes les vieilles femmes, Mignon et les juges applaudissaient. Laubardemont, impassible, faisait (sans être foudroyé!) le signe de la croix.
Quand, M. du Lude reprenant sa boîte, les religieuses sont restées paisibles : « Je ne crains pas, a dit fièrement Lactance, que vous doutiez de la vérité de vos reliques !
« — Pas plus que celle de la possession n , sl répondu M, du Lude en ouvrant sa boîte.
Elle était vide.
« Messieurs, vous vous moquez de nous », a dit Lactance.
J'étais indigné de ces momeries et lui dis :
« Oui, monsieur, comme vous vous moquez de Dieu et des hommes. » C'est pour Cv-'-. ^ue vous me voyez, mon cher ami, des bottes de sept lieues si lourdes et si grosses, qui me font mal aux pieds, et de longs pistolets; car notre ami Laubardemont m'a décrété de prise de corps, et je ne veux point le lui laisser saisir, tout vieux qu'il est.
— Mais, s'écria Cinq-Mars, est-il donc si puis- ,sant?
— Plus qu'on ne le croit et qu'on ne peut le croire; je sais que l'abbesse possédée est sa nièce, et qu il est muni d'un arrêt du conseil qui lui ordonne de juger, sans s'arrêter à tous les appels interjetés au parlement, à qui le Cardinal interdit connaissance do la cause d'Urbain Grandier.
— Et enfin quels sont ses torts? dit le jeune homme, déjà puissamment intéressé.
— Ceux d'une âme forte et d'un génie supérieur, une volonté inflexible qui a irrité la puissance
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contre lui, et une passion profonde qui a entraîné son cœur et lui a fait commettre le seul péché mortel que je croie pouvoir lui être reproché; mais ce n'a été qu'en violant le secret de ses papiers, qu'en les arrachant à Jeanne d'Estièvre, sa mère octogénaire, qu'on a su et publié son amour pour la belle Madeleine de Brou; cette jeune demoiselle avait refusé de se marier et voulait prendre le voile. Puisse ce voile lui avoir caché le spectacle d'aujourd'hui! L'éloquence de Grandier et sa beauté angjélique ont souvent exalté des femmes qui venaient de loin pour l'entendre parler; j'en ai vu s'évanouir durant ses sermons ; d'autres s'écrier que c'était un ange, toucher ses vêtements et baiser ses mains lorsqu'il descendait de la chaire. Il est certain que, si ce n'est sa beauté, rien n'égalait la sublimité de ses discours, toujours inspirés : le miel pur des Evangiles s'unissait, sur ses lèvres, à la flamme étincelante des prophéties, et 1 on sentait au son de sa voix un cœur tout plein d'une sainte pitié pour les maux de Ihomme, et tout gonflé de larmes prêtes à couler sur nous.
Le bon prêtre s'interrompit, parce que lui-même avait des pleurs dans la voix et dans les yeux; sa figure ronde et naturellement gaie était plus touchante qu'une autre dans cet état, car la tristesse semblait ne pouvoir l'atteindre. Cinq-Mars, toujours plus ému, lui serra la main sans rien dire, de crainte de 1 interrompre. L'abbé tira un mouchoir rouge, s'essuya les yeux, se moucha et reprit :
— Cette effrayante attaque de tous les ennemis d'Urbain est la seconde; il avait déjà été accusé d'avoir ensorcelé les religieuses et examiné par de saints prélats, par des médecins instruits, qui l'avaient absous, et qui, tous indignés, avaient
imposé silence à ces démons de fabrique humaine.' Le bon et pieux archevêque de Bordeaux se contenta de choisir lui-même les examinateurs de ces prétendus exorcistes, et son ordonnance fit fuir ces prophètes et taire leur enfer. Mais, humiliés par la publicité des débats, honteux de voir Grandier bien accueilli de notre bon roi lorsqu'il fut se jeter à ses pieds à Paris, ils ont compris que, s il triomphait, ils étaient perdus et regardés comme des imposteurs; déjà le couvent des Ursulines ne semblait plus être qu'un théâtre d'indignes comédies; les religieuses, des actrices déhontées; plus de cent personnes acharnées contre le curé s'étaient compromises dans l'espoir de le perdre : leur conjuration, loin de se dissoudre, a repris des forces pour son premier échec : voici les moyens que ses ennemis implacables ont mis en usage.
Connaissez-vous un homme appelé l'Eminence grise, ce capucin redouté que le Cardinal emploie à tout, consulte souvent et méprise toujours? c'est à lui que les capucins de Loudun se sont adressés. Une femme de ce pays et du petit peuple, nommée Hamon, ayant eu le bonheur de plaire à la reine quand elle passa dans ce pays, cette princesse l'attacha à son service. Vous savez quelle haine sépare sa cour de celle du Cardinal, vous savez qu'Aune d'Autriche et M. de Richelieu se sont quelque temps disputé la faveur du roi, et que, de ces deux soleils, la France ne savait jamais le soir lequel se lèverait le lendemain. Dans un moment d'éclipsé du Cardinal, une satire parut, sortie du système planétaire de la Reine; elle avait pour titre la Cordonnière de la reine mère; elle était bassement écrite et conçue, mais renfermait des choses si injurieuses sur la naissance et la personne du
Cardinal, que les ennemis de ce ministre s en emparèrent et lui donnèrent une vogue qui l'irrita. On y révélait, dit-on, beaucoup d'intrigues et de mystères qu'il croyait impénétrables; il lut cet ouvrage anonyme et voulut en savoir l'auteur. Ce fut dans ce temps même que les capucins de cette petite ville écrivirent au père Joseph qu'une correspondance continuelle entre Grandier et la Hamon ne leur laissait aucun doute qu il ne fût 1 auteur de cette diatribe. En vain avait-il publié précédemment des livres religieux de prières et de méditations dont le style seul devait 1 absoudre d avoir mis la main à un libelle écrit dans le langage des halles; le Cardinal, dès longtemps prévenu contre Urbain, n'a voulu voir que lui de coupable : on lui a rappelé que lorsqu'il n'était encore que prieur de Coussay, Grandier lui disputa le pas, le prit même avant lui: je suis bien trompé si ce pas ne met son pied dans la tombe...
Un triste sourire accompagna ce mot sur les lèvres du bon abbé.
— Quoi! vous croyez que cela ira jusquà la mort?
— Oui, mon enfant, oui. jusqu'à la mort; déjà on a enlevé toutes les pièces et les sentences d'absolution qui pouvaient lui servir de défense, malgré l'opposition de sa pauvre mère, qui les conservait comme la permission de vivre donnée à son fils; déjà on a affecté de regarder un ouvrage contre le célibat des prêtres, trouvé dans ses papiers, comme destiné à propager le schisme. Il est bien coupable, sans doute, et l'amour qui l'a dicté, quelque pur qu'il puisse être, est une faute énorme dans l'homme qui est consacré à Dieu seul; mais ce pauvre prêtre était loin de vouloir encourager l'hérésie, et c était
dit-on, pour apaiser les remords de Mlle de Brou qu'il l'avait composé. On a si bien vu que ces fautes véritables ne suffisaient pas pour le faire mourir, qu'on a réveillé l'accusation de sorcellerie assoupie depuis longtemps, et que, feignant d'y croire, le Cardinal a établi dans cette ville un tribunal nouveau, et enfin mis à sa tète Laubardemont; c'est un signe de mort. Ah! fasse le ciel que vous ne connaissiez jamais ce que la corruption des gouvernements appelle coups d'Etat.
En ce moment un cri horrible retentit au delà d'un petit mur de la cour; Fabbé effrayé se leva, Cinq-Mars en fît autant.
— C est un cri de femme, dit le vieillard.
— Qu'il est déchirant! dit le jeune homme. Qu'est-ce? cria-t-il à ses gens qui étaient tous sortis dans la cour.
Ils répondirent qu'on n'entendait plus rien.
— C'est bon, c'est boni cria l'abbé, ne faites plus de bruit.
Il referma la fenêtre et mit ses deux mains sur ses yeux.
— Ah! quel cri! mon enfant, dit-il (et il était fort pâle), quel cri! il m'a percé l'àrae; c'est quelque malheur. Ah! mon Dieu! il m'a troublé, je ne puis plus continuer à vous parler. Faut-il que je l'aie entendu quand je vous parlais de votre destinée ! Mon cher enfant, que Dieu vous bénisse ! Mettez-vous à genoux.
Cinq-Mars fit ce qu'il voulait, et fut averti par un baiser sur ses cheveux que le vieillard l'avait béni et le relevait en disant :
— Allez vite, mon ami, l'heure s'avance; on pourrait vous trouver avec moi, partez; laissez vos gens et vos chevaux ici; enveloppez-vous dans un man-
teau, et partez. J'ai beaucoup à écrire avant 1 heure où l'obscurité me permettra de prendre la route d Italie. Ils s embrassèrent une seconde fois en se promettant des lettres, et Henri s'éloigna. L'abbé, le suivant encore des yeux par la fenêtre, lui cria : — Soyez bien sage, quelque chose quil arrive; et lui envoya encore une fois sa bénédiction paternelle en disant : — Pauvre enfant!