‹ Morceaux choisis de Alfred de VignyChapitre 89 sur 192 · LE CARDINAL ET L ÉMINENCE GKISE · texte numérisé non relu

LE CARDINAL ET L ÉMINENCE GKISE

— Il a parlé de rappeler la R.eine-mère, dit le capucin à voix basse, de la rappeler de Cologne.

— Marie de Mcdicis I s'écria le Cardinal en frappant sur les bras de son fauteuil avec ses deux mains. Non, par le Dieu vivant I elle ne rentrera pas sur le sol de France, d'où je lai chassée pied par pied I L'Angleterre n'a pas osé la garder exilée par moi; la Hollande a craint de crouler sous elle, et mon royaume la recevrait! Xon, non, cette idée n'a pu lui venir par lui-même. Rappeler mon ennemie, rappeler sa mère, quelle perfidie I non, il n'aurait jamais osé y penser...

Puis, après avoir rêvé un instant, il ajouta en fixant un regard pénétrant et encore plein du feu de sa colère sur le père Joseph :

— Mais... dans quels termes a-t-il exprimé ce désir? Dites-moi les mots précis.

— Il a dit assez publiquement, et en présence de Monsieur : « Je sens bien que 1 un des premiers devoirs d'un chrétien est d'être bon fils, et je ne résisterai pas longtemps aux murmures de ma conscience. »

— Chrétien I conscience I ce ne sont pas ses expressions ; c'est le père Caussin, c'est son confesseur qui me trahit! s'écria le Cardinal. Perfide jésuite! je t'ai pardonné ton intrigue de La Fayette; mais je ne te passerai par tes conseils secrets. Je ferai chasser ce confesseur, Joseph, il est l'ennemi de lEtat, je le vois bien. Mais aussi j'ai agi avec négligence depuis quelques jours; je n'ai pas assez hâté l'arrivée de ce petit d Effiat, qui réussira, sans doute : il est bien fait et spirituel, dit-on. Ah! quelle faute! je méritais une bonne disgrâce moimême. Laisser près du Roi ce renard jésuite, sans lui avoir donné mes instructions secrètes, sans

avoir un otage, un gage de sa fidélité à mes ordres î quel oubli ! Joseph, prenez une plume et écrivez vite ceci pour l'autre confesseur que nous choisirons mieux. Je pense au père Sirmond...

Le père Joseph se mit devant la grande table, prêt il écrire, et le Cardinal lui dicta ces devoirs de nouvelle nature, que, peu de temps après, il osa faire remettre au Pioi, qui les reçut, les respecta, et les apprit par cœur comme les commandements de l'Eglise. Ils nous sont demeurés comme un monument effrayant de l'empire qu'un homme peut iirracher à force de temps, d'intrigues et d audace :

I. Un prince doit avoir un premier ministre, et ce premier ministre trois qualités : lo qu il n'ait pas d'autre passion que son prince; 2° qu'il soit habile €t fidèle; 3> qu'il soit ecclésiastique.

Page 1