‹ Morceaux choisis de Alfred de VignyChapitre 97 sur 192 · LX COUP DE MAITRE · texte numérisé non relu

LX COUP DE MAITRE

réussi, et, soutenu par l'air de joie de tout ce qui l'environnait, il s'applaudissait déjà intérieurement d'avoir su prendre l'empire suprême et jouissait en ce moment de toute la force qu'il se croyait. Un trouble involontaire au fond du cœur lui disait bien que, cette heure passée, tout le fardeau de 1 Etat allait retomber sur lui seul; mais il parlait pour s'étourdir sur cette pensée importune, et se dissimulant le sentiment intime qu'il avait de son impuissance à régner, il ne laissait plus flotter sou imagination sur le résultat des entreprises, se contraignant ainsi lui-même à oublier les pénibles chemins qui peuvent y conduire. Des phrases rapides se succédaient sur ses lèvres.

— Nous allons bientôt prendre Perpignan, disaitil de loin à Fabert. — Eh bien. Cardinal, la Lorraine est à nous, ajoutait-il pour la Valette.

Puis, touchant le bras de Mazarin :

— Il n'est pas si difficile que Ion croit de mener tout un royaume, n'est-ce pas?

L'Italien, qui n'avait pas autant de confiance que le commun des courtisans dans la disgrâce du Cardinal, répondit sans se compromettre :

— Ah! Sire, les derniers succès de Votre Majesté, au dedans et au dehors, prouvent assez combien elle est habile à choisir ses instruments et à les diriger, et...

Mais le duc de Beaufort, l'interrompant avec cette confiance, cette voix élevée et cet air qui lui méritèrent par la suite le surnom d'Important, s'écria tout haut de sa tête :

— Pardieu, Sire, il ne faut que le vouloir; une nation se mène comme un cheval avec l'éperon et la bride; et comme nous sommes tous de bons cavaliers, on n'a qu'à prendre parmi nous tous.

Cette belle sortie du fat n'eut pas le temps de faire son effet, car deux huissiers à la fois crièrent :

— Son Eminence!

Le Roi rougit involontairement, comme surpris en flagrant délit; mais bientôt, se raffermissant, il prit un air de hauteur résolue qui n'échappa point au ministre.

Celui-ci, revêtu de toute la pompe du costume de cardinal, appuyé sur deux jeunes pages et suivi de son capitaine des gardes et de plus de cinq cents gentilshommes attachés à sa maison, s'avança vers le Roi lentement, et s'arrèlant à chaque pas, comme éprouvant des souffrances qui l'y forçaient, mais en effet pour observer les physionomies qu'il avait en face. Un coup d'œil lui suffit.

Sa suite resta à l'entrée de la tente royale, et de tous ceux qui la remplissaient, pas un n'eut l'assurance de le saluer ou de jeter un regard sur lui; La Valette même feignait d'être fort occupé d'une con\tîrsation avec Montrésor; et le Roi, qui voulait le mal recevoir, affecta de le saluer légèrement et de continuer un aparté à voix basse avec le duc de Beaufort.

Le Cardinal fut donc forcé, après le premier salut, de s'arrêter et de passer du côté de la foule des courtisans, comme s'il eût voulu s'y confondre; mais son dessein était de les éprouver de plus près : ils reculèrent tous comme à l'aspect d'un lépreux ; le seul Fabert s'avança vers lui avec l'air franc et brusque qui lui était habituel, et employant dans son langage les expressions de son métier.

— Eh bien! monseigneur, vous faites une brèche au milieu d'eux comme un boulet de canon; je vous en demande pardon pour eux.

— Et vous tenez ferme devant moi comme devant

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