PIERRE LOTI
Je viens de relire presque sans un arrêt, à la campagne, serré contre la terre maternelle, sous un ciel amollissant l et chargé d'orages, les six volumes de Pierre Loti. Au moment ou je tourne la dernière page, je me sens parfaitement ivre. Je suis plein du ressouvenir délicieux et triste d'une prodi- 5 gieuse quantité de sensations très profondes, et j'ai le cœur gros 2 d'un attendrissement universel et vague. Pour parler, si je puis, avec plus de précision, ces deux mille pages m'ont suggéré, m'ont fait imaginer un trop grand nombre de perceptions inattendues ; et ces perceptions étaient accom- 10 pagnées de trop de plaisir et en même temps de trop de peine, de trop de pitié, de trop de désirs indéfinis et irréalisables. . . . Mon âme est comme un instrument qui aurait trop vibré et à qui le prolongement muet des sensations passées serait dquloureux. Je voudrais jouir et souffrir de 15 la terre entière, de la vie totale, et, comme saint Antoine à la fin de sa tentation, embrasser le monde.
Vous pouvez, si cela vous plaît, juger excessive l'impression que laissent en moi les romans. J'avoue moi-même que ma conscience de critique en est tout inquiétée. Les 20 plus grands chefs-d'œuvre de la littérature ne m'ont jamais troublé ainsi. Qu'y a-t-il donc dans ces histoires de Loti ? Car elles sont d'ailleurs composées avec une extrême nonchalance, écrites avec un vocabulaire restreint, en petites phrases d'une construction tout unie. Vous n'y trouverez 25 ni drames singuliers ou puissants, ni subtiles analyses de caractères, puisque tout s'y réduit à des amours suivies de séparations et que les personnages y ont des âmes fort
simples. Beaucoup de livres, anciens ou récents, supposent un tout autre effort de pensée, d'invention et d'exécution. Mais avec cela les romans de Loti m'envahissent et m'oppriment plus qu'un drame de Shakespeare, plus qu'une 5 tragédie de Racine, plus qu'un roman de Balzac. ... Et c'est pour cela que je suis inquiet. Ont-ils donc un sortilège en eux, un maléfice, un charme qui ne s'explique point, ou qui s'explique par autre chose encore que par des mérites littéraires ?
io Voici: ces romans ébranlent l'âme à la fois dans ce qu'elle a de plus raffiné et dans ce qu'elle a de plus élémentaire. Ils frappent, si je puis dire, les deux touches extrêmes du clavier sentimental. 1 Car d'un côté vous avez eu sous les yeux les objets les plus singuliers, vous en avez reçu les
15 impressions les plus neuves, les plus rares, les plus aiguës; et d'autre part vous avez éprouvé les sentiments les plus naturels, les plus largement humains, les plus accessibles à tous. Vous avez vu, de vos yeux de dilettante occidental épris de pittoresque, danser la upa-upa à Tahiti ; vous avez
20 vu glisser les danseuses birmanes pareilles à des chauvessouris ; . . . et vous avez pleuré sur des* aïeules, sur des enfants qui meurent ou sur des amants qui se séparent, avec le meilleur de votre âme, la partie la plus naïve et la plus saine de vous, et du même cœur que vous aimez votre
«5 mère ou votre pays natal. Vous avez connu les troubles de la sensualité la plus curieuse et la plus savante — et les émotions de la sympathie la plus pure et de la plus chaste pitié. ...
Ainsi vous goûtez dans ces livres le charme limpide des
30 poèmes ingénus et le charme pervers des extrêmes recherches de l'esthétique contemporaine — ce qui est au commencement des littératures et ce qui est à la fin. Telle page vous communique deux impressions distinctes, entres lesquelles il y a des milliers d'années, — et entre lesquelles il y
a parfois aussi " l'épaisseur effroyable du monde." Et le poète vous insinue peu à peu l'âme qu'il a lui-même, une âme qui serait contemporaine de l'humanité naissante et de l'humanité vieillie et qui aurait parcouru la surface entière du globe terrestre ; âme amoureuse et triste, toujours 5 inquiète et toujours frémissante. Et c'est de cette âme que vient aux petites phrases de Loti leur immense frisson. . . .
On peut voir, par l'exemple de Pierre Loti, comment, par quel détour, les vieilles littératures reviennent quelquefois à la simplicité absolue. Une extrême sensibilité artistique 10 exercée par les objets les plus extraordinaires et qui se repose enfin dans la traduction des sentiments les plus ingénus ; ce qu'on a appelé " l'impressionisme " aboutissant à une poésie purement naturelle : tel est à peu près le cas de l'auteur d'Aziyadê et de Pêcheur d'Islande. Or, à y 15 regarder d'un peu près, on croit reconnaître que c'est 1' " exotisme " des objets auxquels elle s'est d'abord appliquée qui à aiguisé à ce point sa sensibilité, et que ce sont certains sentiments engendrés par cet exotisme qui l'ont ramené à la belle simplicité des idylles ou des tragédies 20 familières. Voyons comment a pu se faire cette singulière évolution.
Des circonstances uniques ont contribué à former le talent de Pierre Loti. Après une enfance rêveuse et tendre, le voilà élève de l'École navale, puis en route à travers le 25 monde. Cette vie de marin, si différente de la nôtre, songez quels effets elle peut avoir sur l'âme. Par les longues traversées, dans la solitude infinie des mers, l'idée persistante et le sentiment de l'immensité de l'univers et de la fatalité des forces naturelles doit vous remplir lentement 30 d'une indéfinissable tristesse. Et, si ce sentiment peut se
tourner en piété grave chez quelques-uns, il peut tout aussi bien se résoudre en un fatalisme résigné. Puis la profonde diversité des êtres humains sur les différents points du globe, la multiplicité des religions, des morales et des cou-
5 tûmes, n'est sûrement pas un encouragement à croire. Enfin les longs isolements et les abstinences de l'homme de mer sont coupés 'par des heures de folie et de revanche où ses sens longtemps sevrés se précipitent à leur assouvissement. Tout cela, courses à travers le monde, rêveries interminables
io et orgies violentes, est également propre à exaspérer la sensibilité et à vider l'âme de toute foi positive. A vingt-sept ans, Pierre Loti, qui a rêvé sur tous les océans et visité tous les lieux de joie de l'univers, écrit tranquillement, entre autres jolies choses, à son ami William Brown :
1 5 " Croyez-moi, mon pauvre ami, le temps et la débauche sont deux grands remèdes. ... Il n'y a pas de Dieu ; il n'y a pas de morale : rien n'existe de tout ce qu'on nous a enseigné à respecter; il y a une vie qui passe, à laquelle il est logique de demander le plus de jouissances possible en attendant l'épouvante finale qui est
20 la mort. ... J^e vais vous ouvrir mon cœur, vous faire ma profession de foi : j'ai pour règle de conduite de faire toujours ce qui me plaît, en dépit de toute moralité, de toute convention sociale. Je ne crois à rien ni à personne ; je n'aime personne ni rien; je n'ai ni foi ni espérance."
25 Vous direz : Ces propos manquent un peu de nouveauté ; ceci est du plus vénérable romantisme ; Loti parle ici comme Lara, Manfred et le Corsaire, 1 plus brutalement, voilà tout. — Oui ; mais Pierre Loti, élevé par bonheur en dehors de la littérature, est ici byronien sans le savoir et
30 avec une entière sincérité. Il recommence, tout seul, pour son compte, l'évolution morale de son siècle. Et bien a pris à Pierre Loti 2 de passer par la désespérance et la négation absolues ; car, à partir de ce moment, il parcourt le monde sans autre souci que d'y recueillir les sensations
les plus fortes ou les plus délicates. Il ne considère plus l'univers visible que comme une proie offerte à son imagination et à ses sens. Et ce futur grand écrivain s'assigne un idéal de vie de plus en plus différent de la vie de l'écrivain et du littérateur de profession. Chétive et misérable vie, 5 en effet, que celle du scribe occupé dans son coin à polir ses phrases et à noter ses petites observations sur un tout petit groupe humain, quand le monde est si vaste et l'humanité si variée ! Et que sont ces pauvres petits plaisirs intellectuels auprès des grandes joies animales de la vie 10 physique ! Loti fortifie ses muscles, se fait un corps agile, souple et robuste, un corps de gymnaste et de clown. Ce corps, il le pare richement et le déguise en cent façons : il trouve à cela un plaisir d'enfant ou de sauvage. Il noue des amitiés étroites avec des êtres primitifs et beaux, '5 Samuel, Achmet, Yves, créatures plus nobles et plus élégantes que les civilisés médiocres, et avec qui son esprit n'a point à s'efforcer ni à se contraindre et goûte d'ailleurs le plaisir de la domination absolue. Il jouit de la variété inépuisable des aspects de la terre, et plus encore peut-être 2 ° de tout l'imprévu de l'animal humain. Il jouit de sentir qu'il y a entre certaines races de telles différences que jamais elles ne se comprendront, de sentir que les hommes sont impénétrables et inintelligibles les uns aux autres, comme l'univers est inintelligible à tous. Il aime des 25 femmes de tous les types et de tous les genres de beauté dans tous les pays du monde : Aziyadé, Rarahu, Pasquala, Fatougaye ; et chaque fois il connaît l'orgueil et le délice d'être aimé absolument, jusqu'à la mort. Il accomplit ainsi son rêve : jouir de tout son corps et jouir de toute l'étendue 3° de la planète où ce corps a été jeté. Car n'est-ce pas une pitié que, pouvant connaître la terre entière et multiplier par là notre vie et notre être, nous demeurions confinés dans notre clapier x ? Très réellement on peut dire que le
songe de la vie aura été pour Loti fort supérieur à ce qu'il est pour nous et que la terre lui aura été autre chose qu'à nous les immobiles. Il sera un des rares hommes qui auront habité toute une planète : moi, je mourrai n'ayant 5 habité qu'une ville, tout au plus une province. Cette vie de Pierre Loti me paraît si belle que, pour me défendre en y songeant de l'amertume et de l'envie, j'ai besoin de me rappeler ces paroles de V Imitation de Jêsus-Ckrist : " Que pouvez-vous voir ailleurs que vous ne voyiez où vous êtes ? 10 Voilà le ciel, la terre et tous les éléments; or c'est d'eux que tout est fait. . . . Quand tout ce qui est au monde serait présent à vos yeux, que serait-ce qu'une vision vaine ? " (Livre II, chap. xx.) Mais cela même ne suffit pas à me consoler.
iS Or, un jour, tandis qu'il menait cette vie extraordinaire, Pierre Loti s'avisa de noter, pour son plaisir, ses impressions. Et cet officier de marine qui ignorait presque, si on l'en croit, la littérature contemporaine, qui n'avait pas lu une page ni de Flaubert, ni des Goncourt, ni de Daudet, se
20 révéla d'emblée 1 comme un des premiers entre les écrivains pittoresques et comme un des peintres les plus surprenants qu'on eût vus des choses exotiques.
Il est vrai que tout semblait conspirer pour faire de l'exotisme de Pierre Loti quelque chose de très pénétrant
2$ et de très puissant.
Je ne crois pas qu'il y ait beaucoup plus de cent ans que l'exotisme a fait son entrée dans notre littérature. Il suppose un don qui ne s'est entièrement développé que très tard dans l'aveugle et routinière humanité ; le don de voir
3° et d'aimer l'univers physique dans tous ses détails. Ce don se réduit à fort peu de chose chez les hommes des
temps primitifs et de l'âge moyen des civilisations. Ils voient les choses exactement, mais sommairement. Les hommes du moyen âge découvrent l'Orient, c'est-à-dire une nature, une humanité et un art très différents des leurs, et ils paraissent à peine s'en douter 1 ; presque rien de cette 5 étrangeté ni de ce pittoresque n'a passé dans les chansons de geste postérieures aux croisades ni dans les fabliaux. Ce n'est point un paradoxe, je vous assure, de dire que c'est de nos jours seulement que l'homme a eu des yeux, a su voir entièrement le monde extérieur. Si quelques poètes n'étaient 10 venus, doués de facultés singulières, l'humanité aurait à jamais ignoré l'aspect de sa planète. C'est, je crois, Bernardin de Saint-Pierre, 2 ce grand vagabond, ce génie hardi et tendre, qui a commencé à voir. Le premier, il a eu la perception émue de la flore des tropiques. Et c'est la nou- 15 veauté d'une région étrangère qui lui a dessillé les yeux, qui lui a permis de les ouvrir ensuite sur la nature de chez nous; et ainsi c'est l'exotisme qui a définitivement introduit le pittoresque dans notre littérature. Puis Chateaubriand 8 décrit l'Amérique, les forêts vierges, les pampas et les 20 grands fleuves. Et alors le romantisme apparaît, dont le principal rôle est justement de décrire ce que nous n'avons pas coutume de voir : l'Espagne, l'Italie, l'Orient — et le moyen âge, l'éloignement dans le temps équivalent à l'éloignement dans l'espace. Sans doute le romantisme 25 manque souvent de sincérité; il tombe dans le convenu, dans le bibelot, dans la verroterie. 4 Il y a fort à redire à l'Orient des Orientales 5 et au moyen âge de Notre-Dame de Paris? N'importe : la faculté de voir, de jouir profondément des formes et des aspects des choses s'est éveillée et 30 ne s'endormira plus. Et, du jour ou cette faculté s'applique, non plus à des objets étrangers, mais à ce que nous avons tous les jours sous les yeux, la littérature nouvelle est née : le romantisme engendre le naturalisme. Mais, si inté-
ressantes que soient les descriptions de la réalité prochaine, l'exotisme, quand il est sincère, garde un charme particulier, un charme pénétrant et attristant. Je n'en veux pour preuve que certaines pages de Gautier, Salammbô f ce bibelot
: 5 héroïque et grandiose, et les deux volumes de Fromentin sur le Sahel et le Sahara, et les romans de Pierre Loti, ce roi de l'exotisme.
Tout, ai-je dit, semble* avoir conspiré pour assurer cette royauté à l'auteur ôïAziyadé. Il y fallait au moins trois
10 conditions. Il était bon, d'abord, que l'écrivain vît le monde entier, non seulement le Pacifique, mais les mers du Pôle, non seulement l'Amérique, mais la Chine, non seulement Tahiti, 2 mais le Sénégal. 8 Car, s'il n'avait connu qu'une ou deux régions, il risquait de se confiner dans
15 leur description et de recommencer éternellement avec artifice ce qu'il aurait fait d'abord avec sincérité. Sa sensibilité devait d'ailleurs, pour s'aiguiser toujours plus et se rajeunir, s'exercer sur des objets aussi divers que possible. Or la visite complète de cet immense univers
20 n'était guère permise et facile qu'à un homme de la fin de ce siècle. Pierre Loti a eu l'esprit d'y naître — et d'être officier de marine, c'est-à-dire condamné par sa profession aux pérégrinations sans fin. — Il fallait en second lieu que l'écrivain sût voir. Cela n'est pas si commun, du moins au
*5 degré où ce don était exigé ici. J'ai dit que l'humanité supérieure n'avait commencé que depuis un siècle à bien saisir la merveilleuse diversité de son habitacle. Aujourd'hui encore les simples et les trois quarts des hommes cultivés ne voient pas. J'ai souvent interrogé des paysans qui
30 avaient été soldats dans l'infanterie de marine, qui avaient vécu en Chine, au Tonkin, aux Antilles, au Sénégal : je vous assure qu'ils n'avaient rien vu. Et les bons missionnaires, préoccupés d'une seule idée, hantés de leur rêve d'évangélisatiôn, ne voient guère mieux les "pays étranges."
JULES LEMÀÎTRE. 101
Au reste, s'ils les voyaient bien, ils y prendraient tant de plaisir qu'ils n'auraient plus de courage pour l'action ; puis ils comprendraient l'abîme qui sépare les races et renonceraient à leur tâche impossible et sublime. Or Pierre Loti a éminemment le don de voir et de sentir. Il s'en explique 5 dans Aziyadé avec un peu d'effort et quelque pédanterie ; mais cet effort même de l'expression marque bien qu'il connaît la rareté inestimable du don qui est en lui :
" Vous êtes impressionné par une suite de sons ; vous entendez une phrase mélodique qui vous plaît. Pourquoi vous 10 plaît-elle ? . Parce que les intervalles musicaux dont, la suite la compose, autrement dit les rapports des nombres de vibrations des corps sonores, sont exprimés par certains chiffres plutôt que par d'autres. Changez ces chiffres, votre sympathie n'est plus excitée; vous dites, vous, que cela n'est plus musical, que c'est ij une suite de sons incohérents. Plusieurs sons simultanés se font entendre ; vous recevez une impression qui sera heureuse ou douloureuse : affaire de rapports chiffrés, qui sont les rapports sympathiques d'un phénomène extérieur avec vous-même, être sensitif. 20
"Il y a de véritables affinités entre vous et certaines suites de sons, entre vous et certaines couleurs éclatantes, entre vous et certains miroitements lumineux, entre vous et certaines lignes, certaines formes. Bien que les rapports de convenance entre toutes ces différentes choses et vous-même soient trop compliqués 2 % pour être exprimés comme dans le cas de la musique, vous sentez cependant qu'ils existent. ...
" Tout cela posé, passons à votre définition à vous, Loti. Il y a affinité entre tous les ordres de choses et vous. Vous êtes une nature très avide des jouissances artistiques et intellectuelles et 30 vous ne pouvez être heureux qu'au milieu de tout ce qui peut satisfaire vos besoins sympathiques, qui sont immenses."
Enfin, il fallait que l'écrivain sût exprimer ce qu'il avait vu et senti. Combien d'hommes ont eu des impressions rares et des visions originales, dont nous ne saurons jamais 3i