PAUVRE LÉLIAN (PAUL VERLAINE
En ce qui touche François Villon, 1 poète français ■ du quinzième siècle, nous sommes sûrs de deux choses.
La première, c'est qu'il eut une vie privée extraordinairement irrégulière, pour ne rien dire de plus, et un casier 5 judiciaire 2 des plus chargés.
En 1456, à vingt-cinq ans, il fut condamné au fouet par la juridiction ecclésiastique. Pourquoi ? On ne le saura jamais.
En 1457, il fut emprisonné au Châtelet, 8 condamné à mort 10 après avoir subi la question de l'eau, et gracié par l'intervention de Charles d'Orléans. 4 Qu'avait-il fait ? Mystère.
En 1461, il fut emprisonné à Meung 5 par jugement de l'évêque d'Orléans. Pourquoi ? Villon nous dit que ce fut " pour sa folle plaisance." J'ignore ce qu'il faut entendre 15 par là. Louis XI, passant à Meung, lui accorda sa grâce.
Dans l'intervalle de sa prison, il fut l'ami de cœur de la grosse Margot, de la belle Haulmère et de beaucoup d'autres. Il vécut dans les cabarets et dans les bouges publics, où il " tenoit son estât " avec les ribaudes. 6 20 Sur tout cela, point de doute possible. Car les deux Testaments (ce n'est point la Bible que je veux dire) sont pleins d'allusions à ses fautes et aux mésaventures qu'elles lui ont values, aux pintes d'eau que le Châtelet lui fit boire de force, à la potence où il faillit être hissé avec les cama- 25 rades.
Encore un coup, on ne sait pas bien ce qu'il avait fait pour être ainsi traité, à trois reprises, par la justice de son
JULES LEMAlTRE. 113
pays. Mais il fallait bien, tout de même, qu'il eût fait quelque chose.
Le doux Théodore de Banville 1 ne peut souffrir cette idée, que ce poète lyrique ait manqué de délicatesse dans la façon d'assurer sa subsistance, et affirme qu'il ne fut jamais 5 coupable que de larcins symboliques :
O vagabond dormant sous le ciel bleu,
Qui vins un jour nous apporter le feu
Dans ta prunelle encore épouvantée,
Ce vol hardi, tu ne l'as fait qu'à Dieu : 10
Tu fus larron, mais comme Prométhée.
Plus brave, et refusant de prendre les choses au figuré, Jean Richepin 2 adresse à François Villon, dans un refrain de ballade de la Chanson des gueux, cette invocation :
Escroc ! truand ! mar 8 . . . ! génie ! 1 5
Et je crains que Richepin n'ait raison même dans son premier et dans son troisième qualificatif.
La seconde chose dont nous sommes sûrs, c'est qu'avec tout cela Villon est le plus grand des poètes lyriques antérieurs au seizième siècle. Quoi qu'il ait fait, ce malandrin 4 20 et ce ruffian, ce pauvre être abandonné sans résistance aux désirs de son corps eut l'âme douce, humble et pieuse, le cœur tendre, l'imagination mélancolique et belle. Lisez-le, et vous sentirez que ce misérable a gardé ce qui manque aux Pharisiens : la bonté et une sorte d'innocence. 25
Cela est étrange, mais c'est ainsi. Cet ivrogne, ce souillé, ce pilier de taverne et de prison 5 a connu l'amour naïf, pur et timide ; il a connu la tristesse, le repentir profond (et d'ailleurs inefficace), la douceur de la prière, le réveil de l'âme dans l'ivresse lourde de la débauche et la pensée con- 30 tinue de la mort. Il a été, — avec Musset 6 et quatre cents ans avant lui, — le plus sincère, le plus naïvement personnel,
le plus spontané de nos poètes. Il a donné le plus touchant exemple, et le moins apprêté, 1 d'une âme meilleure, infiniment meilleure que sa vie. Et nous tous qui, à des degrés divers, valons mieux que nos actes, à cause de cela nous 5 l'aimons.
Or, bien que Villon ait été le contemporain et, à plusieurs reprises, l'obligé de Louis XI, 2 de Charles d'Orléans, du duc de Bourbon 8 et d'Edouard IV, 4 roi d'Angleterre (car si aucun poète n'a fait tant de prison dans sa vie, en revanche
10 aucun n'a eu de plus belles connaissances), il n'est pas mort, il revit : la preuve, c'est que ses amis ont souscrit à l'un de ses volumes de vers qui est intitulé : les Dédicaces. C'est dans un lit d'hôpital que sa muse ingénue et bizarre le visite. Il s'est appelé lui-même un jour " pauvre Lélian," et je ne veux
15 point lui donner ici d'autre nom.
Ce pauvre Lélian, notre f étrange contemporain, a eu la même vie que François Villon, ou, du moins, une vie analogue à celle du vagabond qui écrivit le Petit et le Grand Testament II montra un instant, voilà trente années, au
20 cénacle des Parnassiens,' sa tête de faune innocent. Il est même, par ses premiers vers, le rival d'un jour de M. François Coppée. 6 Mais, oh ! que ces deux hommes différaient ! oh ! qu'ils recevaient du monde, sans qu'on le vît clairement, des impressions différentes ! qu'ils aimaient peu
25 les mêmes choses ! que le bon sens était inégalement partagé entre eux! et que Lélian avait peu de ce qu'il faut pour faire un académicien !
Pendant douze ans, quinze ans, je ne sais au juste, il disparaît.
30 Puis, un beau jour, on dit qu'il a reparu. Il publie chez Victor Palmé, l'éditeur des prêtres, un livre extraordinaire, un livre de pénitence : Sagesse. On y trouve, parmi les plus bizarres et les plus inintelligibles, les plus innommés balbutiements, de certains vers infiniment doux et pieux, les seuls
peut-être de notre littérature qui soient à la fois de très beaux vers et des vers catholiques (et non point seulement chrétiens ou religieux).
Il a reparu : mais personne ne le voit. Nul ne Ta jamais rencontré ni sur le boulevard, ni au théâtre, ni dans un 5 salon. Qu'y ferait-il ? Il est quelque part, tantôt dans quelque arrière-fond de taverne, tantôt à l'hôpital. Il trouve moyen de vivre dans une société civilisée comme il vivrait en pleine nature. Les hommes ne sont point pour lui des individus avec qui il entretient des relations de devoirs et 10 d'intérêt, mais des formes qui se meuvent et passent. Il est le rêveur. La réalité a toujours pour lui le décousu et l'inexpliqué d'un songe. . . .
Entre sa disparition et son retour, qu'a-t-il fait ? oli était-il ?
Ce n'est qu'à lui que je veux demander des renseigne- 15 ments là-dessus. Il nous parte souvent de son " malheur " et de son "erreur." Cette erreur était apparemment de celles qui sont châtiées par les grossières lois écrites, lesquelles ne peuvent avoir d'entrailles ni d'intelligence miséricordieuse et ne prévoient point les cas trop singulièrement 20 individuels. . . . Certains vers du pauvre Villon semblent nous venir d'une geôle, d'où l'on ne voit, à travers des barreaux, qu'un coin de ciel et, parfois, la cime d'un arbre. Mais ou croyez-vous que ces strophes, si ingénument mélancoliques, du pauvre Lélian, aient été composées ? 2 S
Le ciel est, par-dessus le toit,
Si bleu, si calme !
Un arbre, par-dessus le toit
Berce sa palme.
La cloche, dans le ciel qu'on voit, 30
Doucement tinte.
Un oiseau sur l'arbre qu'on voit
Chante sa plainte.
Mon Dieu, mon Dieu, la vie est là
Simple et tranquille.
Cette paisible rumeur-là Vient de la ville.
5 — Qu'as-tu fait, ô toi que voilà,
Pleurant sans cesse, Dis, qu'as- tu fait, toi que voilà, De ta jeunesse ?
Oui, c'est Villon qui revient. C'est bien sa vie pécheresse,
xo son coeur tendre, son âme candide. Rien de plus. Même, s'il faut dire toute ma pensée, le bon Lélian, dans les pages oïl il est un grand poète, me paraît plus ignorant, plus intact de toute discipline que son frère du quinzième siècle. Villon est plus ordonné, plus latin, plus muni d' " humanités," 1
15 plus capable d'un discours, suivi. Lélian n'est vraiment qu'une âme qui chante et qui se plaint.
Comme Villon, avec moins d'art et d'un accent plus pénétrant, s'il se peut, Lélian a surtout exprimé trois choses : l'amour ingénu, la tristesse de vivre, le repentir. Ces trois
20 choses, il les a dites merveilleusement. La dixième partie, à peu près, des vers qu'il a écrits sont de purs diamants, et tout à fait incomparables, de poésie naturelle, comme involontaire, ni classique, ni romantique, ni parnassien, ni autre chose, je dirai presque de poésie antilittéraire.
25 Ailleurs. . . .
Ici, j'ai envie de chercher querelle aux amis tardifs de Lélian. Il en a de bien insupportables. . . . Les baudelairiens, 2 les décadents, les esthètes, 8 les symbolistes 4 et les embrouillaministes 5 le tirent à eux 6 avec des airs mystérieux
30 et entendus. Telle jeune femme fantaisiste, qui était née pour goûter les opérettes d'Auber, 7 les romans d'X, Y, Z, et les tableaux de Bouguereau, 8 s'évertue à admirer Lélian (l'a-t-elle lu ?) comme elle admire (ô combien pêle-mêle !)
la musique de Wagner, la peinture de Claude Monet l et les romans de la Revue indépendante. Eh bien ! ce n'est pas cela, pas du tout cela. Je supplie ces personnes de ne pas me gâter Lélian.
Lélian est un simple. Il ne vaut son prix que lorsqu'il $ traduit, sans avoir Pair de chercher la forme, des sentiments tout élémentaires. Dès que ce Villon venu quatre cents ans après l'autre cesse d'être un pur Villon ; dès que ses vers trahissent qu'il a vécu dans une époque et dans un milieu d'art avancé et raffiné et que cet art a laissé après tout \o quelque impression confuse sur son âme ignorante d'éternel enfant ; dès qu'il veut être " artiste," lui aussi, chercheur de mots, abstracteur de quintessence et "fin de littérature" 3 ; bref, dès qu'il s'évertue naïvement à n'être plus lui-même . . . lisez-le: c'est le charabia 8 le plus baroque, le plus sau- 15 grenu, 4 le plus plein de trous. Il enchaîne les mots comme ; dans la torpeur du demi-sommeil ou dans les fumées de l'ivresse. Et c'est alors seulement qu'on reconnaît qu'il est d'aujourd'hui. Éveillé et sain, il est d'il y a quatre siècles et de toujours — pourvu que nous restions de ce côté-ci de 20 la Croix. 6
De grâce I dans l'intérêt même du pauvre Lélian, ne le faites pas trop conscient ni trop subtil. J'ai lu dernièrement un article où on le mettait, comme psychologue, au-dessus de Sully-Prudhomme, 8 et où l'on jugeait la psychologie de 25 Parallèlement, plus congruante 7 à l'état d'âme des jeunes gens d'à présent que celle de la Vie intérieure! Je n'invente rien.
Ah ! prenez garde ! et honorez votre ami avec plus d'intelligence. Car, s: vous accordez à Lélian la lucidité, la 30 claire conscience et la maîtrise de soi qui sont indispensables à un grand psychologue et à un grand artiste (heureusement toute son œuvre repousse cet éloge), ne devient-il pas alors responsable de sa vie ? Ne le louez pas
de cette façon si vous voulez que nous lui soyons chrétiennement indulgents. C'est ici l'absolue naïveté de l'œuvre qui peut seule absoudre l'homme.
Lélian est un surprenant exemplaire, dans une littérature
5 vieillissante, de primitif, de sensitif, d'impulsif. Voulez-vous d'autres noms ? C'est un barbare, un sauvage, un enfant . . . Cet enfant a une musique dans l'âme, et, à certains jours, il entend des voix que nul avant lui n'avait entendues. Voilà une gloire unique ; mais tout ca que vous voudrez y
10 ajouter la détruira.
Je suis venu, calme orphelin, Riche de mes seuls yeux tranquilles, Vers les hommes des grandes villes : Ils ne m'ont pas trouvé malin.
15 Suis-je né trop tôt ou trop tard ?
Qu'est-ce que je fais en ce monde !
O vous tous, ma peine est profonde :
Priez pour le pauvre Gaspard !
Pauvre Gaspard ! Pauvre Lélian 1