LA CLOCHE
La petite paroisse de Lande-Fleurie avait une vieille cloche et un vieux curé.
La cloche était si fêlée que sa sonnerie ressemblait à une toux de vieille femme, qui faisait mal à entendre et qui 5 attristait les laboureurs et les bergers répandus dans les champs.
Le* curé, l'abbé Corentin, était solide encore, malgré ses soixante-quinze ans. Il avait une figure d'enfant, ridée, mais rose, encadrée de cheveux blancs pareils aux écheveaux que 10 filaient les bonnes femmes de Lande-Fleurie. Et il était adoré de ses ouailles à cause de sa bonhomie et de sa grande charité.
Comme l'époque approchait où l'abbé Corentin devait accomplir la cinquantième année de son sacerdoce, ses 15 paroissiens résolurent de lui offrir un cadeau d'importance pour fêter cet anniversaire.
Les trois marguilliers firent secrètement la quête dans toutes les maisons, et, quand ils eurent réuni cent écus, ils les portèrent au curé, en le priant d'aller à la ville et 20 d'y choisir lui-même une cloche neuve :
— Mes enfants, dit l'abbé Corentin, mes chers enfants . . . c'est évidemment le bon Dieu qui . . . pour ainsi dire ... en quelque manière ...
Et il n'en put dire plus long, tant il était ému. Il ne sut 52 que murmurer:
— Nunc ditnittis servum tuum y Domine, secundutn verbum tuum inpace.
Dès le lendemain, l'abbé Corentin se mit en route pour acheter la cloche. Il devait faire à pied deux lieues de
pays jusqu'au bourg de Rosy-les-Roses, où passait la diligence qui menait à la bonne ville de Pont-F Archevêque, chef-lieu de la province. -
Il faisait beau. La vie des arbres, des oiseaux et des plantes utiles ou agréables bruissait sous le soleil des deux 5 côtés du chemin.
Et le vieux curé, la tête déjà pleine des beaux carillons futurs, marchait allègrement, en lo\iant Dieu, comme saint François, de la gaieté de la création.
Comme il approchait de Rosy-les-Roses, il vit, sur le 10 bord de la route, une voiture de saltimbanques dételée. Non loin de cette voiture, un vieux cheval était couché sur le flanc, les quatre jambes allongées et raidies, les cerceaux des côtes et les os pointus de la croupe crevant la peau usée, du sang aux naseaux, la tête énorme et les yeux blancs. 1 S
Un vieil homme et une vieille femme, vêtus de haillons bizarres et de maillots de coton rosâtre étoiles de reprises, étaient assis au bord du fossé et pleuraient sur le vieux cheval mort.
Une fille de quinze ans surgit du fond du fossé et courut 20 vers l'abbé, en disant :
— La charité, monsieur le curé ! la charité, s'il vous plaît !
La voix était rauque et douce à la fois et modulait sa prière comme une chanson de zingara. 1 L'enfant, dont la peau avait la couleur du~xuir fraîchement tanné, n'était 25 vêtue que d'une chemisette sale et d'un jupon rouge ; mais elle avait de très larges prunelles noires et veloutées et les lèvres comme des bigarreaux 2 mûrs ; ses bras jaunes étaient tatoués de fleurs bleues et un cercle de cuivre retenait ses cheveux noirs, étalés en éventail de chaque côté de son 3^ visage maigre, comme cela se voit aux figures égyptiaques.
L'abbé, ralentissant sa marche, avait tiré de son portemonnaie une pièce de deux sous. Mais, ayant rencontré les yeux de l'enfant, il s'arrêta et se mit à l'interroger.
— Mon frère, expliqua-t-elle, est en prison, parce qu'on a dit qu'il avait volé une poule. C'est lui qui nous faisait vivre et nous n'avons pas mangé depuis deux jours.
L'abbé remit les deux sous dans sa bourse et en tira une 5 pièce blanche.
— Moi, continua-t-elle, je sais jongler, et ma mère dit la bonne aventure. Mais on ne nous permet plus de faire notre métier dans les villes et dans les villages, parce que nous sommes trop misérables. Et maintenant, voilà que
10 notre cheval est mort. Qu'est-ce que nous allons devenir ?
— Mais, demanda l'abbé, ne pourriez-vous point chercher de l'ouvrage dans le pays ?
— Les gens ont peur de nous et nous jettent des pierres. Puis, nous n'avons pas appris à travailler ; nous ne savons
15 faire que des tours. 1 Si nous avions un cheval et un peu d'argent pour nous habiller, nous pourrions encore vivre de notre état . . . Mais il ne nous reste plus qu'à mourir. L'abbé remit la pièce blanche dans son porte-monnaie.
— Aimes-tu le bon Dieu ? demanda-t-il.
20 — Je l'aimerai s'il nous vient en aide, dit l'enfant.
L'abbé sentait à sa ceinture le poids du sac ou étaient les cent écus de ses paroissiens.
La mendiante ne quittait point le saint prêtre des yeux, de ses yeux de tzigane que les prunelles emplissaient tout 25 entiers. Il questionna :
— Es-tu sage 2 ?
— Sage ? fit la tzigane avec étonnement, car elle ne comprenait pas.
— Dis : "Mon Dieu, je vous aime !"
30 L'enfant se taisait, des larmes plein les yeux. L'abbé avait défait les boutons de sa soutane et ramenait le gros sac plein d'argent.
La tzigane 8 attrapa le sac d'un geste de singe et dit :
— Monsieur le curé, je vous aime.
Et elle s'enfuit vers les deux vieux qui, sans bouger, pleuraient toujours sur le cheval mort.
L'abbé continua sa marche vers Rosy-les-Roses, songeant à la grande misère où il plaît à Dieu de tenir beaucoup de ses créatures, et le priant d'éclairer cette petite bohémienne 5 qui, visiblement, n'avait pas de religion, et qui, peut-être, n'avait pas même reçu le saint baptême.
Mais, tout à coup, il s'avisa que ce n'était plus la peine d'aller à Pont-1' Archevêque, puisqu'il n'avait plus l'argent de la cloche. 10
Et il revint sur ses pas.
Il avait peine à comprendre, maintenant, comment il avait pu donner à une mendiante inconnue, à une saltimbanque, une somme si énorme — et qui ne lui appartenait point.
Il pressa le pas, espérant revoir la bohémienne. Mais il 15 n'y avait plus, au bord du chemin, que le cheval mort et la roulotte 1 dételée.
Il médita sur ce qu'il venait de faire. Il avait, sans aucun doute, gravement péché : il avait abusé de la confiance de ses ouailles, détourné un dépôt, commis une 20 espèce de vol.
Et il entrevoyait avec terreur les conséquences de sa faute. Comment la cacher ? Comment la réparer ? Oii trouver cent autres écus ? Et, en attendant, que répondre à ceux qui l'interrogeraient? Quelle explication donner de sa 25 conduite ?
Le ciel se couvrait. Les arbres étaient d'un vert blessant et cru sur l'horizon livide. De larges gouttes tombèrent. L'abbé Corentin fut frappé de la tristesse de la création.
Il put rentrer au presbytère sans être aperçu. 30
— C'est déjà vous, monsieur le curé? demanda sa servante, la vieille Scholastique. Vous n'êtes donc pas allé à Pont-F Archevêque ?
L'abbé fit un mensonge :
— J'ai manqué la diligence de Rosy-les-Roses. ... Je retournerai un autre jour. . . . Mais, écoute, ne dis à personne que je suis déjà revenu.
Il ne dit point sa messe le lendemain. Il resta enfermé 5 dans sa chambre et n'osa même se promener dans son verger.
Mais, le jour suivant, on vint le chercher pour porter l'extrême-onction à un malade, au hameau de Clos-Moussu.
— M. le curé n'est pas rentré, dit la gouvernante.
10 — Scholastique se trompe ; me voici, dit l'abbé Corentin. En revenant de Clos-Moussu, il rencontra un de ses plus pieux paroissiens :
— Eh bien, monsieur le curé, avez-vous fait bon voyage ? L'abbé mentit pour la seconde fois :
S — Excellent, mon ami, excellent.
— Et cette cloche ?
L'abbé fit un nouveau mensonge. Hélas ! il n'en était déjà plus à les compten
— Superbe, mon ami, superbe ! On la dirait en argent 20 fin. Et quel joli son ! Rien qu'en lui donnant une
chiquenaude, 1 elle tinte si longtemps que cela n'en finit plus.
— Et quand la verrons-nous ?
— Bientôt, mon cher enfant, bientôt. Mais il faut d'abord graver dans son métal son nom de baptême, ceux de ses
25 parrain et marraine et quelques versets des saintes Écritures. ... Et, dame ! cela demande du temps.
— Scholastique ! dit l'abbé en rentrant chez lui, si l'on vendait le fauteuil, la pendule et l'armoire qui sont dans ma chambre, crois-tu qu'on en tirerait cent écus ?
30 — On n'en tirerait pas trois pistoles, monsieur le curé. Car, sauf votre respect, tout votre mobilier ne vaut pas quatre sous»
— Scholastique! reprit l'abbé, je ne mangerai plus de viande. La viande me fait mal.
— Monsieur le curé, répondit la vieille servante, tout ça n'est pas naturel, et, pour sûr, vous avez quelque chose . . . C'est depuis le jour où vous êtes parti pour Pont-F Archevêque. Que vous est-il donc arrivé ?
Elle le harcela si fort de questions qu'il finit par tout lui 5 raconter.
— Ah ! dit-elle, cela ne m'étonne point. C'est votre bon coeur qui vous perdra. Mais ne vous faites point de mauvais sang, 1 monsieur le curé. Je me charge d'expliquer la chose jusqu'à ce que vous ayez pu ramasser cent autres écus. 10
Et donc, Scholastique inventa des histoires, qu'elle débitait à tout venant : " On avait fêlé la cloche neuve en l'emballant, et il fallait la refondre. La cloche refondue, M. le curé avait eu l'idée de l'envoyer dans la ville de Rome pour qu'elle fût bénie par notre Saint-Père le Pape, et c'était là 15 un long voyage ..."
L'abbé la laissait dire, mais il était de plus en plus malheureux. Car, outre qu'il se reprochait ses propres mensonges, il se sentait responsable de ceux de Scholastique, et cela, joint au détournement de l'argent de ses paroissiens, 20 formait, à la longue, une masse effroyable de péchés. Il fléchissait sous le faix, et, peu à peu, une pâleur terreuse remplaçait, sur ses joues amaigries, les roses rouges de son innocente et robuste vieillesse.
Le jour fixé pour les noces d'or du curé et pour le bap- 25 tême de la cloche était passé depuis longtemps. Les habitants de Lande-Fleurie s'étonnaient d'un tel retardement. Des bruits se répandaient : Farigoul, le maréchal ferrant, racontait qu'on avait vu l'abbé Corentin en compagnie d'une mauvaise femme dans les environs de Rosy-les-Roses, 3° et il ajoutait :
— C'est moi qui vous le dis : il a mangé l'argent de la cloche avec des gueuses. 2
Un parti se formait contre le digne desservant. Quand
il marchait dans la rue, il y avait des chapeaux qui restaient sur les têtes, et il entendait, sur son passage, des murmures hostiles.
Le pauvre saint homme était accablé de remords. Il 5 concevait toute l'étendue de sa faute. Il en éprouvait la plus douloureuse attrition : et pourtant, il avait beau faire, il ne pouvait arriver à la contrition parfaite.
C'est qu'il sentait bien que cette aumône imprudente, cette aumône de l'argent d'autrui, il l'avait faite comme xo malgré lui et sans avoir même la liberté d'y réfléchir. Il se disait aussi que cette charité déraisonnable avait pu être, pour l'âme ignorante de l'enfant des bohémiens, la meilleure révélation de Dieu et le commencement de l'illumination intérieure. Et toujours il revoyait, si noirs, si doux et tout 15 pleins de larmes, les yeux de la petite saltimbanque. . . .
Cependant, l'angoisse de sa conscience devenait intolérable. Sa faute grossissait, rien qu'en durant. Un jour, après être resté longtemps en prière, il résolut de se décharger de son péché en le confessant publiquement à zo ses paroissiens.
Le dimanche suivant, il monta en chaire après l'Évangile, et, plus pâle et roidi d'un plus sublime effort que les martyrs dans l'arène, il commença :
— Mes chers frères, mes chers amis, mes chers enfants, 25 j'ai une confession à vous faire . . .
A ce moment, une sonnerie claire, limpide, argentine, chanta dans le clocher et remplit la vieille église . . . Toutes les têtes se retournèrent, et un chuchotement émerveillé parcourut les bancs des fidèles :
30 — La cloche neuve ! la cloche neuve !
Etait-ce un miracle ? Et Dieu avait-il fait apporter la nouvelle cloche par ses anges, afin de sauver l'honneur de son charitable ministre ?
Ou bien Scholastique était-elle allée confier l'embarras de
son vieux maître à ces deux dames américaines — vous savez? — Suzie et Bettina Percival, 1 qui habitaient un si beau château à trois lieues de Lande-Fleurie, et ces excellentes dames s'étaient-elles arrangées pour faire à l'abbé Corentin cette jolie surprise? 5
A mon avis, la seconde explication souffrirait encore plus de difficultés que la première.
Quoi qu'il en soit, les habitants de Lande-Fleurie ne surent jamais ce que l'abbé Corentin avait à leur confesser. io