‹ Morceaux choisis de Jules LemaitreChapitre 26 sur 96 · Un volume de Michelet · texte numérisé non relu

Un volume de Michelet

10 20. Un volume de Renan.

Mais je n'ai pas envoyé cette liste, car je me suis aperçu qu'elle n'était pas sincère. Sans m'en rendre compte, je l'avais dressée, non pour moi seul, mais pour le public, et j'y exprimais des préférences "convenables," plutôt que d'in-

15 times prédilections.

Or il ne s'agit pas ici de choisir les vingt plus beaux livres qui aient été écrits, mais ceux avec qui il me plairait le plus de " passer le reste de ma vie." . . . Voyons, de bonne foi, est-ce que j'éprouve si souvent que cela le besoin

20 de lire la Bible, Homère, Eschyle, etc.? J'ai bonne envie, ma cousine, de rayer mes dix premiers numéros. J'y substituerai les livres que je lis vraiment et d'où me vient presque toute ma substance intellectuelle et morale. Je mettrai là du Sainte-Beuve l et du Taine, 2 Adolphe* le Dominique de

25 Fromentin, 4 les Pensées de Marc-Aurèle, 6 un peu de Kant, 8 un peu de Schopenhauer 7 ; puis un volume de Sully Prudhomme, 8 les poésies de Henri Heine, 9 celles de Vigny, 10 peut-être les Fleurs du mal, 11 un roman de Balzac, 1 * Madame Bovary et Y Education sentimentale™ un roman de Zola, 14 un

30 roman de Daudet, 15 le Crime d'amour de Bourget, 16 quelques contes de Maupassant, 17 Aziyadé ou bien le Mariage deZoti 18 ; quelques comédies de Marivaux w et de Meilhac, 20 le Silvestre Bonnard d' 'Anatole France. 21 . . .

Mais je m'arrête : cela fait déjà beaucoup plus de vingt

volumes. Ma foi, tant pis ! je raye toute ma première liste, et je n'y laisse guère que Racine et Renan.

Et n'allez pas vous récrier, ni me prendre pour un esprit dépourvu de sérieux. J'ai l'air de ne garder que les contemporains; mais, en réalité, je garde les anciens aussi, 5 puisque nos meilleurs livres, les plus savoureux et les plus rares, sont forcément ceux qui contiennent et résument (en y ajoutant encore) toute la culture humaine, toute la somme de sensations, de sentiments et de pensées accumulés dans les livres depuis Homère, et puisque ceux d'à présent 10 sortent de ceux d'autrefois et en sont la suprême floraison. ...

Mais je suis bien bon de me donner tant de mal. Les vingt volumes que je préfère aujourd'hui, les préfèrerai-je dans vingt ans? ou seulement dans six mois? D'ailleurs, 15 j'en préfère bien plus de vingt! Ahl que ce monsieur me gêne avec sa question 1 !

Ma cousine,— G ' x 3 août -

La saison est venue où les bourgeois de Paris se 20 répandent dans les villas, chalets, pavillons et cottages, — et le plus grand nombre dans les hôtels, — autour des casinos. Ils appellent cela être en villégiature. Mais c'est la ville à la campagne ou au bord de la mer : ce n'est point la campagne. 25

D'autres voyagent. Ils prennent des trains ; ils transportent avec eux des colis : ils traversent des pays qu'ils n'ont jamais vus ou qu'ils ont oubliés, et qu'ils ne reverront guère. C'est un plaisir sans doute : ce n'est point le repos.

A mesure que je vieillis, ma cousine, je trouve que c'est 30 un avantage d'un prix inestimable que d'avoir quelque part un village à soi, un village où l'on a passé son enfance et où l'on n'a jamais cessé de faire, tous les ans, de longs

séjours ; où la figure de la terre vous est connue dans ses moindres détails, vous est familière et amie. Le peu que j'ai de sagesse, de douceur d'âme et de modération, je le dois à ceci, qu'avant d ? être un homme de lettres (hélas !) 5 qui exerce son métier à Paris, je suis un paysan qui a son clocher, sa maison et sa prairie. Car, dans ces conditions-là, la campagne c'est vraiment le refuge et l'asile. L'air qu'on y respire est un baume aux blessures qu'on rapporte d'ailleurs, un infaillible antidote aux poisons du

10 cœur et de l'esprit.

A peine suis-je dans ce petit coin ombreux, que je me sens enveloppé d'une profonde paix. Paris est si loin ! Ce qui, à Paris, me semblait considérable, ce qui me troublait et me faisait mal, ce qui me remplissait de convoitise, de

15 regrets ou de rancune, ah I comme tout cela est oublié! Car ce qui exaspère les plaisirs ou les chagrins de la vanité, c'est d'être mêlé aux hommes qui estiment et qui poursuivent les mêmes biens que vous. Mais comme la solitude vous apaise, et comme elle vous délie x ! Même les autres

20 douleurs, les douleurs plus intimes et plus profondes, quand d'aventure on en a, s'engourdissent et s'ensommeiilent ; on ne sent plus qu'une petite morsure secrète, de temps à autre, un sourd mémento 2 de souffrance. Ainsi rapproché de la terre antique et de la vie des choses, sentant tout autour

25 de soi l'action imperturbable des forces éternelles, on est moins tenté de s'en faire accroire 8 sur l'importance d'une vie humaine, fût-ce une vie de journaliste. Mes chances de douleur se trouvent ici réduites de plus de moitié. Je vous assure, ma cousine, que je suis presque invulnérable der-

30 rière mes peupliers.

Ce n'est pas tout. J'ai le jugement bien meilleur et l'esprit bien plus large qu'à Paris. Rien de plus étroit que le point de vue d'un chroniqueur du boulevard ou d'un homme politique. Ici, je vois de tout près et je conçois

clairement un genre de vie absolument différent de celui que je mène huit ou dix mois de l'année. Je m'aperçois que des choses qui passionnent là-bas nos politiciens n'intéressent en aucune façon mes voisins les paysans ; je songe qu'ils sont comme cela vingt-cinq millions en France, ... et 5 alors j'apprécie mieux, pour ses artifices stupéfiants, la beauté du régime parlementaire. Puis, je constate que je vis, et fort bien, d'une vie purement rustique, n'usant que sobrement du chemin de fer, du télégraphe, même de la poste (encore pourrais-je m'en passer) ; et sans doute je ne 10 cesse pas pour cela d'admirer les prodiges de notre civilisation industrielle: mais comme je sais aussi ce qu'elle coûte, je me demande si nous ne sommes pas en train de faire fausse route et si les plus sûres conditions du bonheur pour l'humanité ne se trouveraient pas dans une civilisation 15 presque uniquement agricole et rurale. Je songe à ce qu'est la pauvreté à Paris. Certes, la misère existe à la campagne ; mais les pauvres y ont le grand air, l'espace, du pain toujours, du bois ramassé l'hiver. . . .

Je dois à la campagne d'autres enseignements. Il serait 20 bien difficile de nourrir ici un amour-propre littéraire démesuré. Le nom du père Dumas et celui de Victor Hugo y sont connus de quelques-uns ; c'est tout. Peut-être le nom de M. Emile Richebourg 1 n'y est-il pas tout à fait ignoré, à cause des feuilletons du Petit Journal. Encore je ne sais, 25 car ceux qui les lisent ne font aucune attention au nom de l'auteur. Quant à moi, ma cousine . . . Un vieux vigneron me demandait l'autre jour : " Alors t'écris? — Dame 1 oui. — Et tu gagnes ta vie? — Tout de même." J'ai bien vu que le mot " écrire " ne représentait pour lui qu'un travail de 3° copiste. Mais ceux même qui comprennent (en gros) ce que c'est que la profession d'écrivain en font peu de cas et mettent n'importe quelle fonction publique fort au-dessus. Lorsque je quittais l'Université, une vieille amie, à qui je

tâchais d'expliquer ce que j'allais faire à Paris, me répondit : "Tu diras tout ce que tu voudras, j'aimais mieux ce que t'étais avant. Je trouvais ça plus grandiose!"

C'est pourquoi, ma cousine, je voudrais être un grand 5 propriétaire terrien. Car j'occuperais alors dans la pensée de quelques milliers de paysans une place infiniment plus honorable que celle du plus illustre écrivain. Et puisque la gloire consiste dans ce que les autres hommes pensent de nous, la mienne, plus restreinte, serait assurément plus

10 réelle, plus sensible, que celle de M. Zola ou de M. de Montépin. 1 J'en jouirais plus qu'ils ne jouissent de la leur. Et j'aurais aussi les plaisirs du commandement, de la domination directe. Ma gloire me serait, si je puis dire, plus présente.

15 Achetons de la terre, ma cousine, et plaignons les pauvres citadins.

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