‹ Morceaux choisis de Jules LemaitreChapitre 33 sur 96 · HÉLÈNE, MADAME DE VOVES · texte numérisé non relu

HÉLÈNE, MADAME DE VOVES

Madame de Voves est entrée et arrive jusque sur Hélène sans être entendue. A ce moment, Hélène se retourne et, d'un mouvement rapide, glisse la lettre sous le buvard.

MADAME DE VOVES, à part, en voyant le mouvement d'Hélène.

Ah! mon Dieu! (a Hélène.) Bonjour, mignonne. Avez- 20 vous bien dormi ?

HÉLÈNE

Parfaitement.

MADAME DE VOVES.

Hum! on ne dirait pas. Les yeux battus 7 . . . la mine pâlote. ... Et votre mari va bien ?

HÉLÈNE

Très bien. Voulez-vous le voir ?

MADAME DE VOVES.

Non, je le dérangerais. . . . Alors vous n'avez rien? 5 Bien sûr ? Pardonnez-moi de vous faire cette question ; mais vous savez que j'ai pour vous une affection . . . toute maternelle. Il ne s'est rien passé de fâcheux entre vous et M. Rousseau?

HÉLÈNE

Non. Pourquoi? 10

MADAME DE VOVES.

J'avais cru. ... Je craignais. . . . Vous ne vous fâcherez pas ? Vous me permettez de parler ?

HÉLÈNE

Si je ne permettais pas, vous parleriez tout de même.

MADAME DE VOVES.

Eh bien, ma chère enfant, laissez-moi vous dire que vous avez un peu trop dansé hier avec M. de Bretigny, et qu'on 15 l'a remarqué.

HÉLÈNE, à part, rageusement.

Encore ?

Vous n'ignorez pas sa mauvaise réputation. Vous êtes très regardée et très jalousée. Vous devez observer d'autant plus soigneusement certaines règles, certaines conve- 20 nances. . • .

HÉLÈNE

Oh ! chère madame, le convenances et moi, nous serons longtemps brouillées, j'en ai peur. L'esprit de M. de Bretigny m'amuse; je crois que le mien ne lui déplaît pas. Nous causons volontiers ensemble, et nous nous soucions 5 peu des malveillants. Vous savez aussi bien que moi qu'il y avait à ce bal une bonne demi-douzaine de couples . . . illégitimes, qui ne se sont rejoints qu'avec une grande discrétion et qui ont été en effet fort convenables. Ces convenances que vous m'opposez ne sont donc qu'hypocrisie.

MADAME DE VOVES.

io Elles ne sont hypocrisie, en tout cas, que chez ceux qui ont violé des règles plus essentielles. Ces convenances sont les rites extérieurs de l'honnêteté. Et ce sont les rites, même absurdes, qui entretiennent les religions.

HÉLÈNE

Eh bien, je suis une hérétique, voilà tout ; mais je croyais 15 l'inquisition abolie.

MADAME DE VOVES.

Vous me trouvez bien pédante et bien insupportable? Pardonnez-moi. Je vous assure que j'ai un grand mérite à risquer ainsi de vous déplaire.

HÉLÈNE

Je vous ai peinée? C'est bien contre ma volonté. Avouez 20 aussi qu'il vous arrive de me tourmenter pour peu de chose.

MADAME DE VOVES.

J'ai tant vu souffrir votre mère, que tout m'épouvante pour vous.

HÉLÈNE

A-t-elle tant souffert ?

MADAME DE VOVES.

Hélène 1

HÉLÈNE

Je ne sais pas, moi, je ne l'ai jamais vue. Elle a été malheureuse ? Je veux le croire. Elle l'aurait moins été si elle avait voulu me voir, si elle m'avait tout dit . . . Ah ! j'aurais bien gardé son secret et je l'aurais bien aimée! 5 Mais aime-t-on une ombre? moins qu'une ombre, un nom? car je n'ai même pas son portrait, et quand vous me parlez d'elle, c'est comme si vous me parliez d'une étrangère. Et cela est si triste au fond que je me sens - alors devenir méchante; et c'est dans ces moments-là que je me crois io tout permis. Vous choisissez donc bien mal vos arguments, ma pauvre chère amie.

MADAME DE VOVES.

Vous m'en voulez ?

HÉLÈNE

Mais non, mais non. Je vous aime bien : vous avez toujours été excellente pour moi. Seulement, c'est pour votre i$ bonté que je vous aime, — et non pour vos gronderies, surtout quand elles sont si fort en avance sur la faute.

Si fort en avance? Êtes-vous sûre?

HÉLÈNE

Que voulez-vous dire ?

MADAME DE VOVES.

Que cette lettre ne partira pas. to

En même temps elle prend la lettre sur la table et la déchire. HÉLÈNE.

Mais madame. . . .

MADAME DE VOVES.

Écoutez-moi d'abord. Il le faut. Mon fils se bat demain.

HÉLÈNE

Vraiment? Croyez bien que je prends part. . . . Mais je ne vois pas quel rapport. . . .

MADAME DE VOVES.

Il se bat avec M. de Bretigny.

HÉLÈNE

5 Et pourquoi?

MADAME DE VOVES.

A cause de vous.

HÉLÈNE

A cause de moi ? Comment cela?

André lui a fait observer qu'il vous compromettait, et l'autre a mal pris ses observations.

HÉLÈNE

io Ah? . . . Mon Dieu, je suis fort reconnaissante à votre fils de ses bons sentiments à mon endroit. 1 . . . Mais, — en supposant qu'il ne se soit pas trompé, — il me semble que mon mari seul avait qualité pour intervenir.

MADAME DE VOVES.

André, vous le savez, aime profondément votre mari. . . .

HÉLÈNE

15 Ce n'est peut-être pas, vous l'avouerez, une raison suffisante pour prendre un pareil rôle. . . . Encore une fois, je comprends votre émotion, et je m'y associe. Mais enfin, de quel droit votre fils se fait-il mon défenseur et mon juge?

JULES LEMAÏTRE. 235

MADAME DE VOVES, au supplice.

De quel droit?

HÉLÈNE

Oui, de quel droit? Qui l'en a prié? Ne trouvez-vous pas vous-même que son intervention a quelque chose de singulièrement offensant pour moi? C'est ce que M. de Bretigny a dû lui dire. ... Et il a bien fait ! Voyez vous- 5 même à quoi aboutit le zèle étrange de M. André. 1 Me voilà obligée de trembler pour lui, pour vous, pour moi, — car mon mari peut apprendre quelque chose. Puisque je n'ai point de famille, puisque je suis seule au monde (car, que ce soit ma faute ou non, cette solitude morale n'a point 10 cessé par mon mariage), que j'aie au moins les bénéfices de cet isolement! Qu'on me laisse me gouverner toute seule, à mes risques et périls! Mais voilà! Tout le monde se croit maintenant des droits sur moi et contre moi, moi envers qui personne autrefois ne s'est cru des devoirs! 15 Tenez, je vous aime bien, vous ; mais, s'il me fallait prendre parti dans cette affaire, me prononcer entre M. de Bretigny et votre fils, qui me déteste, oui, qui me déteste ! . . . j'ai peur de dire ma pensée. *De quoi se mêle-t-il enfin? A quel titre se permet-il cette violente intrusion dans ma vie ? 20

MADAME DE VOVES.

A quel titre ? Ah ! j'aime mieux tout te dire, à toi aussi*! Les raisons qui m'ont fermé la bouche me semblent si vaines à cette heure ! A quel titre ? tu veux le savoir ?

HÉLÈNE

Oui!

MADAME DE VOVES.

André se bat pour toi parce qu'il est ton frère, malheu- 2$ reuse !

HÉLÈNE

Mon frère ? Vous avez dit mon frère ?

MADAME DE VOVES.

Oui, ton frère. Et il le sait.

HÉLÈNE

Mon frère ? Comment cela se peut-il ? Alors vous ? . . .

MADAME DE VOVES.

Comprends-tu maintenant ?

Elle tend les bras à Hélène, qui reste immobile. HÉLÈNE, à elle-même.

5 Ma mère ? . . . Ma mère. . . . Non, rien. . . . Comment cette révélation me laisse-t-elle si tranquille ? J'ai peur de paraître impie et abominable, mais c'est ainsi. . . . Vous m'avez aimée de si loin ! Dieu ! que j'ai été malheureuse dans ce couvent ! Les autres avaient des mères

io qui venaient les voir souvent, qui les emmenaient aux vacances. . . . Moi, je n'avais que les religieuses. Elles étaient bonnes, quelques-unes du moins : mais je sentais bien quelles ne m'aimaient pas avec tout leur cœur, comme les mères aiment leur enfant, qu'elles ne pouvaient pas, et

15 que d'ailleurs cela leur était défendu. ... Il y en avait une, très douce. Ah ! combien de fois j'ai pleuré dans sa cornette 1 Elle ne comprenait pas. ... Et puis, je voyais bien qu'on avait pitié de moi, et* cela m'humiliait et m'irritait. Je devinais que je n'étais pas comme les autres petites

?o filles, qu'il y avait quelque chose qu'on ne voulait pas me dire ; et ce mystère, cet inconnu me torturait. Je me sentais vaguement proscrite, dépouillée, rejetée ... et je me raidissais, je me révoltais. Si j'avais été pieuse, cela m'aurait soulagée : mais je ne priais pas, je trouvais Dieu trop

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injuste. ... On ne sait pas tout ce qu'il peut tenir d'amertume dans le cœur d'un enfant. A quinze ans, j'ai voulu me tuer. . . . C'est pour cela qu'aujourd'hui je ne sens rien. Vous arrivez trop tard. . . . Ainsi, vous êtes ma mère! C'était ma mère, cette dame qui m'appelait au 5 parloir deux fois par an, une demi-heure " chaque fois, et qui ne s'est jamais trahie et que je n'ai pas devinée! . . . Pourquoi mé l'apprendre ? Vous vous figuriez, sans doute, que j'avais là, tout prêts pour vous des trésors de tendresse qui déborderaient subitement, ou que je concevrais, comme 10 cela, tout d'un coup, des sentiments que vous ne vous êtes pas donné la peine de m'inspirer. ... Eh bien, non, non,

je ne Sens rien. Et C'est horrible. (Elle voit Madame de Voves qui pleure. S'agenouillant et l'embrassant.) Pardon, ma mère, pardon !

Ah! ma pauvre enfant! C'est à toi de me pardonner. 15

HÉLÈNE

Ma mère ! . . . Parlez : je suis prête à tout pour empêcher ce duel.

MADAME DE VOVES.

Non, tu n'y peux rien ; toi ni personne. Je ne te demande qu'une chose. Promets-moi de ne jamais revoir M. de Bretig nv * J e ne veux pas, je ne veux pas que tu passes par où 20 j'ai passé ! Je ne te parle plus au nom de la vertu et du devoir. Mais ce que tu cherches dans la faute, tu ne l'auras même pas, entends-tu bien ? C'est une chose affreuse que je puisse invoquer ici mon expérience ! Mais si tu savais les angoisses, les terreurs, la honte, l'humiliation, le déses- 25 poir de s'être perdue, d'avoir fait tant de ruines en soi et autour de soi . . . pour rien, pour un songe qui vous échappe ! . . . Enfin, si tu ne me crois pas, aie du moins pitié de moi ! Oui, j'ai été une mauvaise mère et tu as le

droit de m'accabler. Mais, du jour ou j'ai tremblé pour toi (il a fallu cela, mon Dieu !) et où ta destinée m'est apparue éclairée par la mienne, je me suis si cruellement repentie I Je me suis mise à t'aimer si ardemment ! et j'aurais tant S voulu te payer un si long arriéré de tendresse 1 . . . Épargne-moi donc aujourd'hui et sauve-moi de ce supplice de penser que je suis encore coupable de ta faute !

HÉLÈNE

Ma mère, je vous en prie, ne pleurez pas. J'ai déjà été assez malheureuse : que je n'aie pas encore le chagrin de io voir que vous souffrez par moi. . . . Oublions tout cela. Ne vous croyez pas de si terribles devoirs envers moi. Je vous jure que je ne vous rends responsable de rien, ni dans le passé, ni dans l'avenir.

Mais je me sens responsable, moi ! Et comment ferais-je 15 pour l'oublier? Comprends donc ce qui se passe. Je croyais bien avoir expié, pourtant! Je n'avais pas prévu cette dernière conséquence de ma triste aventure, ni que ma faute armerait un jour la main qui va peut-être frapper mon fils. Si André revient vivant et si tu restes fidèle à ton 20 devoir, alors seulement je me croirai pardonnée. Et tiens I il me semble que le sort de mon fils dépend de ce que tu vas faire, que sa vie est entre tes mains et que, si tu résistes au mal, Dieu mettra un terme à mon châtiment. . . .

HÉLÈNE

Ce Dieu auquel vous croyez, ma mère, a des desseins bien 25 rigoureux et des voies bien singulières. L'expiation qu'il vous inflige me paraît tout à fait démesurée. S'il arrivait malheur à votre fils, le plus bel effort de sa Providence serait donc de vous punir d'une faute qui n'est pas la vôtre, et par la mort d'un innocent !

MADAME DE VOVES.

Hélène, Hélène, tu ne veux pas m'entendre ! Prometsmoi de ne pas revoir M. de Bretigny.

HÉLÈNE

Ah ! Pourquoi m'avez-vous dit qu'il se battait pour moi ?

MADAME DE VOVES.

Il ne se bat pas pour toi. Et il se bat contre ton frère.

HÉLÈNE

Mon frère. . . . Ma mère. . . . Non ! rien ! 5

Ainsi, tu ne veux rien promettre ?

HÉLÈNE

Quel jour, à quelle heure ce duel ?

MADAME DE VOVES.

Demain matin. — Ma fille, promets-moi, quoi qu'il arrive. . . .

HÉLÈNE

Il est bien question de cela ! — Me permettez-vous d'aller 10 auprès de vous attendre les nouvelles ?

MADAME DE VOVES.

De ton frère ? Ou de l'autre ?

HÉLÈNE, baissant la tête.

Mais ... de mon frère.

MADAME DE VOVES.

Alors tu peux venir.

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