‹ Morceaux choisis de Jules LemaitreChapitre 8 sur 96 · A PROPOS DE "GERMINAL · texte numérisé non relu

A PROPOS DE "GERMINAL

. Il y a des écrivains et des artistes dont le charme intime, délicat, subtil, est très difficile à saisir et à fixer dans une formule. Il y en a aussi dont le talent est un composé très riche, un équilibre heureux de qualités contraires ; et ceux-là, 5 il n'est pas non plus très aisé de les définir avec précision. Mais il en est d'autres chez qui prédomine hautement, de façon brutale et exorbitante, une faculté, un goût, une manie ; des espèces de monstres puissants, simples et clairs, et dont il est agréable de dessiner à grands traits la physio-

10 nomie saillante. On peut, avec eux, faire quelque chose comme de la critique à fresque.

M. Emile Zola est certainement de ces vigoureux " outranciers," * surtout depuis Y Assommoir. Mais, comme il semble bien qu'il se connaisse peu lui-même, comme il a fait tout ce

15 qu'il a pu pour donner au public une idée absolument fausse de son talent et de son œuvre, il est peut-être bon, avant de chercher ce qu'il est, de dire ce qu'il n'est pas.

M. Zola n'est pas un esprit critique, quoiqu'il ait écrit le Roman expérimental ou plutôt puisqu'il l'a écrit, et M. Zola

20 n'est point un romancier véridique, quoique ce soit sa grande prétention.

Il est impossible d'imaginer une équivoque surprenante et plus longuement soutenue et développée que celle qui fait le fond de son volume sur le Roman expérimental. Mais on

25 s'est assez moqué de cette assimilation d'un roman avec une expérience de chimie pour qu'il soit inutile d'y revenir. Il reste que, pour M. Zola, le roman doit serrer la réalité du plus près qu'il se peut. 2 Si c'est un conseil, il est bon, mais

banal. Si c'est un dogme, on s'insurge et on réclame la liberté de Part. Si M. Zola croit prêcher d'exemple, il se trompe.

On est tout prêt à reconnaître avec M. Zola que bien des choses dans le romantisme ont vieilli et paraissent ridicules, 5 que les œuvres qui nous intéressent le plus aujourd'hui sont celles qui partent de l'observation des hommes tels qu'ils sont, traînant un corps, vivant dans des conditions et dans un "milieu" dont ils subissent l'influence. Mais aussi M. Zola sait bien que l'artiste, pour transporter ses modèles 10 dans le roman ou sur la scène, est forcé de choisir, de ne retenir de la réalité que les traits expressifs et de les ordonner de manière à faire ressortir le caractère dominant soit d'un milieu, soit d'un personnage. Et puis c'est tout. Quels modèles doit-on prendre ? Dans quelle mesure peut- 1 5 on choisir et, par suite, élaguer x ? C'est affaire de goût et de tempérament. Il n'y a pas de lois pour cela : celui qui en édicté est un faux prophète. L'art, même naturaliste, est nécessairement une transformation du réel : de quel droit fixez-vous la limite qu'elle ne doit point dépasser? 20 Dites-moi pourquoi je dois goûter médiocrement Indiana* ou même Julia de Trècœur 8 et Meta Holdenis *? Et quelle est cette étrange et pédantesque tyrannie qui se mêle de régenter mes plaisirs a ? Élargissons nos sympathies (M. Zola lui-même y gagnera) et permettons tout à l'artiste, sauf 35 d'être médiocre et ennuyeux. Je consens même qu'il imagine, en arrangeant ses souvenirs, des personnages dont la réalité ne lui offre pas de modèles, pourvu que ces personnages aient de l'unité et qu'ils imitent les hommes de chair et d'os par une logique particulière qui préside à leurs 30 actions. Je l'avoue sans honte, j'aime encore Lélia, 6 j'adore Consuelo 7 et je supporte jusqu'aux ouvriers de George Sand: ils ont une sorte de vérité et expriment une part des idées et dès passions de leur temps.

Ainsi M. Zola, sous couleur de critique littéraire, n'a jamais fait qu'ériger son goût personnel en principe : ce qui n'est ni d'un esprit libre ni d'un esprit libéral. . Et par malheur il l'a fait sans grâce, d'un air imperturbable, sous 5 forme de mandements 1 à la jeunesse française. Par là il a agacé nombre d'honnêtes gens et leur a fourni de si bonnes raisons de ne le point comprendre, qu'ils sont fort excusables d'en avoir usé. Car voici ce qui est arrivé. D'une part, ces bonnes gens ont traité d'absurdes les théories de

10 M. Zola ; mais en même temps ils ont affecté de les prendre au mot et se sont plu à montrer qu'elles n'étaient pas appliquées dans ses romans. Ils ont donc condamné ces romans pour avoir manqué à des règles qu'eux-mêmes venaient de condamner tout d'abord. Ils ont dit, par exemple : Nana

15 ne ressemble guère aux courtisanes que l'on connaît; vos bourgeois de Pot-Bouille ressemblent encore moins à la moyenne des bourgeois; en outre, vos livres sont pleins d'ordures et la proportion de l'ignoble y est certainement plus forte que dans la réalité : donc ils ne valent pas le

20 diable. 2 Bref, on s'est servi contre M. Zola des armes qu'il avait lui-même fournies et on a voulu lui faire porter la peine des théories dont il nous a rebattu les oreilles. 8

C'est peut-être de bonne guerre 4 ; mais ce n'est pas d'une

25 critique équitable, car les romans de M. Zola pourraient aller contre ses doctrines et n'en être pas moins de belles œuvres. Je voudrais donc le défendre (sans lui en demander la permission) et contre ses " détracteurs " et contre ses propres illusions. " C'est faux, lui crie-t-on, et c'est malpropre par-

30 dessus le marché." Je voudrais montrer ingénument que, si les peintures de M. Zola sont outrées et systématiques, c'est par là qu'elles sont imposantes, et que, si elles sont souvent horribles, elles le sont peut-être avec quelque force, quelque grandeur et quelque poésie.

M. Zola n'e§t point un critique et n'est point un romancier €f naturaliste " au sens où il l'entend. Mais M. Zola est un poète épique et un poète pessimiste. Et cela est surtout sensible dans ses derniers romans.

J'entends par poète un écrivain qui, en vertu d'une idée 5 ou en vue d'un idéal, transforme notablement la réalité et, ainsi modifiée, la fait vivre. A ce compte, beaucoup de romanciers et d'auteurs dramatiques sont donc des poètes ; mais ce qui est intéressant, c'est que M. Zola s'en défend et qu'il l'est pourtant plus que personne. 10

J'ai déjà montré, et fort longuement, que c'est M. Daudet qui est le romancier naturaliste, non M. Zola ; que c'est l'auteur du Nabab qui part de l'observation de la réalité et qui est comme possédé par elle, tandis que l'auteur de Y Assommoir ne la consulte que lorsque son siège est fait, 1 et 15 sommairement et avec des idées préconçues. L'un saisit des personnages réels, et presque toujours singuliers, puis cherche une action qui les relie tous entre eux et qui soit en même temps le développement naturel du caractère ou des passions des principaux acteurs. L'autre veut peindre une 20 classe, un groupe, qu'il connaît en gros et qu'il se représente d'une certaine façon avant toute étude particulière ; il imagine ensuite un drame très simple et très large, 011 des masses puissent se mouvoir et où puissent se montrer en plein des types très généraux. Ainsi M. Zola invente beau- 25 coup plus qu'il n'observe ; il est vraiment poète si l'on prend le mot au sens étymologique, qui est un peu grossier — et poète idéaliste, si l'on prend le mot au rebours de son sens habituel. Voyons donc quelle sorte de simplification hardie ce poète applique à la peinture des hommes, des choses et 3° des milieux, et nous ne serons pas loin de le connaître tout entier.

Tout jeune, dans les Contes à Ninon, M. Zola ne montrait qu'un goût médiocre pour la "vérité vraie" et donnait

volontiers dans les caprices innocents d'une poésie un peu fade. Il n'avait certes rien d'un " expérimentateur." Mais déjà il manquait d'esprit l et de gaieté et se révélait çà et là descripteur vigoureux des choses concrètes par l'infatigable 5 accumulation des détails.

Maintenant qu'il a trouvé sa voie et sa matière, il nous apparaît, et de plus en plus, comme le poète brutal et triste des instincts aveugles, des passions grossières, des amours charnelles, des parties basses et répugnantes de la nature

10 humaine. Ce qui l'intéresse dans l'homme, c'est surtout l'animal et, dans chaque type humain, l'animal particulier que ce type enveloppe. C'est cela qu'il aime à montrer, et c'est le reste qu'il élimine, au rebours des romanciers proprement idéalistes. Eugène Delacroix 2 disait que chaque

15 figure humaine, par une hardie simplification de ses traits, par l'exagération des uns et la réduction des autres, peut se ramener à une figure de bête : c'est tout à fait de cette façon que M. Zola simplifie les âmes.

Seulement toute psychologie un peu fine disparaît. Le

20 plus grand effort de M. Zola ne va qu'à nous peindre le progrès non combattu d'une idée fixe, d'une manie ou d'un vice. Immuables ou toujours emportés dans le même sens, tels sont ses personnages. Même quand il nous expose un cas très particulier, très moderne, et qui paraît être surtout

25 psychologique, comme celui de Lazare dans la Joie de vivre, il trouve moyen d'y appliquer encore, et dans le même esprit, ses procédés de simplification. Oh 1 il a bientôt fait d'effacer les nuances trop subtiles de sentiment ou de pensée, de débrouiller les complexités des maladies mentales et,

30 là encore, de trouver l'animal sous l'homme ! Lazare devait sans doute représenter toute une partie de la jeune génération, si intéressante par le besoin de sensations rares, par le dégoût de l'action, par la dépravation et l'énervement de la volonté, par le pessimisme pédant et peut-être sincère : or

tout le pessimisme de Lazare se réduit finalement à la peur physique de la mort ; et, Pauline étant dévouée comme une bonne chienne, c'est comme un chien peureux que Lazare est pessimiste.

Si Pimpression est triste, elle est puissante. Je fais bien 5 mon compliment à ces esprits fins et délicats pour qui la mesure, la décence et la correction sont si bien le tout de l'écrivain que, même après la Conquête de Plassans, la Faute de Vabbk Mouret, V Assommoir et la Joie de vivre, ils tiennent M. Zola en petite estime littéraire et le renvoient à l'école 10 parce qu'il n'a pas fait de bonnes humanités et que peutêtre il n'écrit pas toujours parfaitement bien. Je ne saurais me guinder à un jugement aussi distingué. 1 Qu'on refuse tout le - reste à M. Zola, est-il possible de lui dénier la puissance créatrice, restreinte à ce qu'on voudra, mais 15 prodigieuse dans le domaine où elle s'exerce? J'ai beau m'en défendre, ces brutalités même m'imposent, je ne sais comment, par leur nombre, et ces ordures par leur masse. Avec des efforts réguliers d'Hercule embourbé, M. Zola met en monceaux les immondices des écuries d'Augias (on a 20 même dit qu'il en apportait). On admire avec effroi combien il y en a et ce qu'il a fallu de travail pour en faire un si beau tas. Une des vertus de M. Zola, c'est la vigueur infatigable et patiente. Il voit bien les choses concrètes, tout l'extérieur de la vie, et il a, pour rendre ce qu'il voit, une 25 faculté spéciale : c'est de pouvoir retenir et accumuler une plus grande quantité de détails qu'aucun autre descripteur de la même école ; et cela froidement, tranquillement, sans lassitude ni dégoût et en donnant à toute chose la même saillie nette et crue. 2 En sorte que l'unité de chaque tableau 3° n'est plus, comme chez les classiques, dans la subordination des détails (toujours peu nombreux) à l'ensemble, mais, si je puis dire, dans leur interminable monochromie. Oui, cet artiste a une merveilleuse puissance d'entassement dans le

même sens. Je crois volontiers ce qu'on raconte de lui, qu'il écrit toujours du même train et fait chaque jour le même nombre de pages. Il construit un livre comme un maçon fait un mur, en mettant des moellons l'un sur l'autre, 5 sans se presser, indéfiniment: Vraiment cela est beau dans son genre, et c'est peut-être une des formes de la longue patience dont parle Buffon * et qui serait du génie. Ce don, joint aux autres, ne laisse pas de lui faire une robuste originalité. 2

10 Néanmoins beaucoup persistent à lui refuser ce qui, dit-on, conserve les œuvres : le style. Mais ici il faudrait d'abord distinguer entre ses ouvrages de critique ou de polémique et ses romans. Les livres ou il avait à exprimer des idées abstraites ne sont pas toujours, en effet, bien

15 écrits, soit que l'embarras et l'équivoque de la pensée se soient communiqués au style, ou que M. Zola soit naturellement incapable de rendre des idées avec une entière exactitude. La forme de ses romans est beaucoup plus défendable. Mais là encore il faut distinguer. M. Zola n'a jamais été un

20 écrivain impeccable ni très sûr de sa plume ; mais dans ses premiers romans (jusqu'à Nana, à ce qu'il me semble) il s'appliquait davantage ; son style était plus tourmenté s et plus riche. Il y a, même à ne considérer que la forme, des pages vraiment très belles, d'un grand éclat et d'une suffi-

25 santé pureté, dans la Fortune des Rougon et dans la Faute de Vabbè Mouret. Depuis Nana y en même temps que sous prétexte de vérité il oublie de plus en plus la décence, on peut dire que sous couleur de simplicité et en haine du romantisme (qui est à la fois son père et sa bête noire), il

3° s'est mis à dédaigner un peu le style, à écrire beaucoup plus vite, largement et de haut, sans trop se soucier du détail de la phrase. Dans l'une et l'autre de ces deux manières, mais surtout dans la seconde, il n'est pas difficile de relever des fautes assez choquantes et particulièrement cruelles pour les

personnes habituées au commerce des classiques, pour les gens de forte éducation universitaire, pour les vieux professeurs qui savent bien leur langue: des impropriétés, des disparates étranges, un mélange surprenant d'expressions recherchées, " poétiques," comme on disait autrefois, et de 5 locutions basses ou triviales, certains tics de style, parfois des incorrections, et surtout une outrance continuelle; jamais de nuances, point de finesse. ... Eh ! oui, tout cela est vrai, et j'en suis très fâché. Mais d'abord cela n'est pas vrai partout, il s'en faut. Et puis comme, dans ces romans, tout 10 est largement construit, fait pour être embrassé d'ensemble et de loin, il ne faut pas chicaner sur les phrases, mais prendre cela comme cela a été écrit, par grands morceaux et par blocs, et juger de ce que vaut ce style par l'effet total d'un tableau. On reconnaîtra qu'en somme tel amas de 15 phrases qui ne sont point toutes irréprochables finit pourtant par nous donner une vision vaste et saisissante des objets, et que ce style grossissant, sans nuances et quelquefois sans précision, est éminemment propre, par ses exagérations monotones et ses insistances multipliées, à rendre avec 20 grandeur les grands ensembles de choses concrètes.

Germinal, qui vient de paraître, confirme merveilleusement la définition que j'ai tentée de l'œuvre de M. Zola. Tout ce que j'ai cru voir dans les romans antérieurs surabonde dans Germinal, et on peut dire que jamais ni la morosité de M. 25 Zola et sa faculté épique, ni les procédés dont elles comportent et commandent l'emploi, ne se sont plus puissamment étalés que dans ce livre grandiose et sombre.

Le sujet est très simple : c'est l'histoire d'une grève, ou plutôt c'est le poème de la grève. Des mineurs, à la suite 30 d'une mesure qui leur paraît inique, refusent de descendre dans les fosses. La faim les exaspère jusqu'au pillage et au meurtre. L'ordre est rétabli par la troupe. Le jour où les ouvriers redescendent, la fosse est noyée et quelques-uns

des principaux personnages restent au fond. Cette dernière catastrophe, œuvre d'un ouvrier nihiliste, est le seul trait qui distingue cette grève de tant d'autres.

C'est donc l'histoire, non d'un homme ou de quelques 5 hommes, mais d'une multitude. Je ne sache pas que dans aucun roman on ait fait vivre ni remué de pareilles masses. Cela tantôt grouille et fourmille, 1 tantôt est emporté d'un mouvement vertigineux par une poussée d'instincts aveugles. Le poète déroule avec sa patience robuste, avec sa brutalité

io morne, avec sa largeur d'évocation, une série de vastes et lamentables tableaux, composés de détails monochromes qui s'entassent, s'entassent, montent et s'étalent comme une marée : une journée dans la mine, une journée au coron,* une réunion des révoltés la nuit dans une clairière, la

15 promenade furieuse de trois mille misérables dans la campagne plate, le heurt de cette masse contre les soldats, une agonie de dix jours dans la fosse noyée. . . .

M. Zola a magnifiquement rendu ce qu'il y a de fatal, d'aveugle, d'impersonnel, d'irrésistible dans un drame de

20 cette sorte, la contagion des colères rassemblées, l'âme collective des foules, violente et aisément furieuse. Souvent il ramasse les têtes éparses en une masse formidable, et voici de quel souffle il la pousse :

" Les femmes avaient paru, près d'un millier de femmes, aux 25 cheveux épars, dépeignées par la course, aux guenilles montrant la peau nue. . . . Quelques-unes tenaient leur petit entre les bras, le soulevaient, l'agitaient ainsi qu'un drapeau de deuil et de vengeance. D'autres, plus jeunes, avec des gorges gonflées de guerrières, brandissaient des bâtons ; tandis que les vieilles, 30 affreuses, hurlaient si fort, que les cordes de leurs cous décharnés semblaient se rompre. Et les hommes déboulèrent ensuite, deux mille furieux, des galibots, des haveurs, des raccommodeurs,* une masse compacte qui roulait d'un seul bloc^ serrée, confondue, au point qu'on ne distinguait ni les culottes déteintes ni les tricots de

laine en loques, effacés dans la même uniformité terreuse. Les yeux brûlaient ; on voyait seulement les trous de bouches noires chantant la Marseillaise^ dont les strophes se perdaient en un mugissement confus, accompagné par le claquement des sabots sur la terre dure. Au-dessus des têtes, parmi le hérissement des 5 barres de fer, une hache passa, portée toute droite ; et cette hache unique, qui était comme l'étendard de la bande, avait, dans le ciel clair, le profil aigu d'un couperet de guillotine. . . .

"La colère, la faim, ces deux mois de souffrances et cette débandade enragée au travers des fosses avaient allongé en 10 mâchoires de bêtes fauves les faces placides des houilleurs de Montsou. A ce moment, le soleil se couchait ; les derniers rayons, d'un pourpre sombre, ensanglantaient la plaine. Alors la route sembla charrier du sang ; les femmes, les hommes continuaient à galoper, saignant comme des bouchers en pleine tuerie. ..." 15

Un troupeau de misérables, soulevé par la faim et par rinstinct, attiré par un rêve grossier, mû par des forces fatales et allant, avec des bouillonnements et des remous, se briser contre une force supérieure 2 : voilà le drame. Les

hommes apparaissant, semblables à des flots, sur une mer 20

de ténèbres et d'inconscience : voilà la vision philosophique, très simple, dans laquelle ce drame se résout. M. Zola laisse aux psychologues le soin d'écrire la monographie de chacun de ces flots, d'en faire un centre et comme un microcosme. Il n'a que l'imagination des vastes ensembles 25 matériels et des infinis détails extérieurs. Mais je me demande si personne l'a jamais eue à ce degré.

J'y reviens en terminant, et avec plus de sécurité après avoir lu Germinal: n'avais-je pas raison d'appeler M. Zola un poète épique ? et les caractères dominants de ses longs 30 récits, ne sont-ce pas précisément ceux de l'épopée ? Avec un peu de bonne volonté, en abusant un tant soit peu des mots, on pourrait poursuivre et soutenir ce rapprochement, et il y aurait un grand fond de vérité sous l'artifice de ce jeu de rhétorique. 35

Le sujet de l'épopée est un sujet national, intéressant pour tout un peuple, intelligible à toute une race. Les sujets choisis par M. Zola sont toujours très généraux, peuvent être compris de tout le monde, n'ont rien de spécial, 5 d'exceptionnel, de " curieux " : c'est l'histoire d'une famille d'ouvriers qui sombre dans l'ivrognerie, d'une fille galante qui affole et ruine les hommes, d'une fille sage qui finit par épouser son patron, d'une grève de mineurs, etc. ; et tous ces récits ensemble ont au moins la prétention de former

10 l'histoire typique d'une seule famille. L'histoire des Rougon- Macquart est donc, ainsi qu'un poème épique, l'histoire ramassée de toute une époque. — Les personnages, dans l'épopée, ne sont pas moins généraux que le sujet, et, comme ils représentent de vastes groupes, ils apparaissent plus

15 grands que nature. Ainsi les personnages de M. Zola, bien que par des procédés contraires : tandis que les vieux poètes tâchent à diviniser leurs figures, on a vu qu'il animalise les siennes. Mais cela même ajoute à l'air d'épopée, car il arrive, par le mensonge de cette réduction, à rendre à des

20 figures modernes une simplicité de types primitifs. — Il meut des masses, comme dans l'épopée. — Et les Rougon-Macquart ont aussi leur merveilleux. Les dieux, dans l'épopée, ont été à l'origine les personnifications des forces naturelles: M. Zola prête à ces forces, librement déchaînées ou disci-

25 plinées par l'industrie humaine, une vie effrayante, un commencement d'âme, une volonté obscure de monstres. Le merveilleux des Rougon- Macquart, c'est le Paradou, l'assommoir du père Colombe, le magasin d'Octave Mouret, 1 la mine de GerminaL — Il y a dans l'épopée une philosophie

30 naïve et rudimentaire. De même dans les Rougon- Macquart La seule différence, c'est que la sagesse des vieux poètes est généralement optimiste, console, ennoblit l'homme autant qu'elle peut, tandis que celle de M. Zola est noire et désespérée. Mais c'est de part et d'autre la même

simplicité, la même ingénuité de conception. — Enfin et surtout Pallure des romans de M. Zola est, je ne sais comment, celle des antiques épopées, par la lenteur puissante, le large courant, Paccumulation tranquille des détails, la belle franchise des procédés du conteur. Il ne se presse pas plus S qu'Homère. Il s'intéresse autant (dans un autre esprit) à la cuisine de Gervaise que le vieil aède à celle d'Achille. Il ne craint point les répétitions ; les mêmes phrases reviennent avec les mêmes mots, et d'intervalle en intervalle on entend, dans le Bonheur des Dames le "ronflement" du magasin, 10 dans Germinal la " respiration grosse et longue " de la machine, comme dans Y Iliade le grondement de la mer,

Si donc on ramasse maintenant tout ce que nous avons dit, il ne paraîtra pas trop absurde de définir les Rougon- 15 Macquart : une épopée pessimiste de l'animalité humaine.

Page 1