DU BARTAS. 8S
Un nuage ^udreuz s'esmeut dessous leurs pas, Ils marchent et de teste, et de pieds, et de bras : Ils fondent tout en eau : une suyvante presse Semble rendre en criant plus viste leur vistesse. Icy, deux bœufs suans, de leur cols harassez. Le coutre fend-gueret traînent à pas forcez.
Icy, la pastourelle à travers une plaine, À Tombre, d'un pas lent son gras troupeau rameine. Cheminant, elle file, et à voir sa façon.
On diroit qu'elle entonne une douce chanson.
Un fleuve coule icy, là naist une fontaine; Icy s'élève un mont, là s'abaisse une plaine; Icy fume un chasteau, là fume une cité ; Et là flotte une nef sur Neptune irrité.
Bref, l'art si vivement exprime la nature Que le peintre se perd en sa propre peinture : N'en pouvant tirer l'œil, d'autant qu'où plus avant n contemple son œuvre, il se void plus sçavant. Ainsi ce grand Ouvrier, dont la gloire fameuse J'esbauche du pinceau de ma grossière Muse, Ayant ces jours passez, d'un soin non soucieux, D'un labeur sans labeur, d'un travail gracieux, Parfait de ce grand Tout l'infiny paysage, Se repose ce jour, s'admire en son ouvrage.
Et son œil qui n'a point pour un temps autre objet, Reçoit l'espéré fruit d'un si brave projet.
Si le begayement de ma froide éloquence Peut parler des projets d'une si haute essence. Il void ore comment la mer porte-vaisseaux Pour hommage reçoit de tous fleuves les eaux. Il void que d'autre part le Ciel ses ondes hume, Sans que le tribut l'enfle, ou le feu le consume, n void de ses bourgeois les fécondes amours : De ses flus et reflus il contemple le cours.
Sur qui le front cornu de l'estoile voisine.
D'un aspect inconstant, et nuict et jour domine, n œillade tantost les champs passementez Du cours entortillé des fleuves argentez.
Or il prend son plaisir à voir que quatre frères* Soustiennent l'Univers par leurs efforts contraires : Et comme l'un par temps en l'autre se dissout. Tant que de leur débat naist la paix de ce Tout; Il s'egaye tantost à contempler la course Des cieux glissant autour de la Croix et de l'Ourse, Et comme sans repos, or' sus, or' sous les eaux, Par çj^emins tout divers ils guident leurs flambeaux.
Or il prend ses esbats à voir comme la flamme, Qui cerne ce grand Tout, rien de ce Tout n'enflamme; Gomme le corps glissant des non solides airs Peut porter tant d'oiseaux, de glaçons et de mers; Ck)mme l'eau, qui tousjours demande la descente, Entre la terre et l'air se peut tenir en pente; Comme l'autre élément se maintient ocieux.
Sans dans l'eau s'enfondrer, ou sans se joindre aux cieux Or' son nez, à longs traits odore une grand'plaine, Où commence à flairer l'encens, la marjolaine, La canelle, l'œillet, le nard, le rosmarin, Le serpolet, la rose, et le baume, et le thin.
Son oreille or' se plaist de la mignarde noise Que le peuple volant par les forests desgoise : Car, bien que chaque oiseau, guidé d'un art sans art. Dans les bois verdoyans tienne son chant à part, Si n'ont-ils toutefois tous ensemble pour verbe Que du Roy de ce Tout la louange superbe.
Et bref, l'oreille, l'œil, le nez du Tout-Puissant, En son œuvre n'oit rien, rien ne void, rien ne sent, Qui ne presche son los, où ne luise sa face.
Qui n'espande partout les odeurs de sa grâce. Mais, plus que tous encor» les humaines beautez Tiennent du Tout- Puissant tous les sens arrestez : L'homme est sa volupté, l'homme est son saint image. Et pour l'amour do l'homme il aime son ouvrage.