‹ Morceaux choisis des grands écrivains français du XIVe siècleChapitre 153 sur 231 · LETTRE DE GARGANTUA A SON FILS PANTAGRUEL · texte numérisé non relu

LETTRE DE GARGANTUA A SON FILS PANTAGRUEL

Non doncques sans juste et équitable cause je rends grâces a Dieu, mon conservateur, de ce qu'il m'ha donné pouvoir veoir mon anticquité chenue refieurir en ta jeunesse. Car, quand, par le plaisir de luy qui tout régit et modère, mon ame laissera ceste habitation humaine, je ne me reputeray totalement mourir, ains passer d'ung lieu en aultre, attendu que en toy et par toy je demoure en mon imaige, visible en ce monde, vivant, voyant, et conversant entre gens d'honL./r et mes amys, comme je souloys. Parquoy, ainsi comme en toi demoure l'imaige de mon corps, si pareillement ne reluisoyent les meurs de l'âme, l'on ne te jugeoit estre garde et thresor de l'immortalité de nostre nom, et le plaisir que prendroys ce voyant seroit petit considérant que la moindre partie de moy, qui est le corps, demoureroit; et la meilleure, qui est l'ame, et par laquelle demoure nostre nom en bénédiction entre les hommes, seroit dégénérante et abastardye. Ce que je ne dy par deffiance que j'aye de ta vertu, laquelle m'ha esté ja par cy devant esprouvée, mais pour plus fort te encouraiger a proufficter de bien en mieulx. Et ce que présentement t'escripz, n'est tant a fin qu'en ce train vertueux tu vives, que de ainsi vivre et avoir vescu tu te réjouisses, et te rafraischisses en couraige pareil pour l'advenir. A laquelle entreprinse parfaire et consommer, il te peult assez soubvenir comment je n'ay rien espargné : mais ainsi t'y ay je secouru comme si je n'eusse aultre thrésor en ce monde que te veoir une foys en ma vie absolu et parfaict, tant en vertus, honnesteté, et prend hommie, comme en tout sçavoir libéral et honneste, et tel te laisser après ma mort, comme ung mirouer représentant la personne de moy ton père, et sinon tant excellent, et tel de faict comme je te soubaitte, certes bien tel en désir.

Mais encores que mon feu père de bonne mémoire eust adonné tout son estude a ce que je prouffictasse en toute perfection et sçavoir politique, et que mon labeur correspondist tresbien, voyre encore oultrepassast son désir, toutesfoys, comme tu peulx bien entendre, le temps n'esloyt tant idoine ne commode es lettres comme est de présent, et n'avoys copie de telz précepteurs comme tu bas eu. Le temps estoyt encores ténébreux, et sentant l'infélicité et calamité des Gotbz,

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qui ayoyent mis a destruction toute bonne llterature. Mais, par la bonté divine^ la lumière et dignité ha esté de mon eage rendue es lettres, et y voy tel amendement que, de présent, a difficulté seroy je receu en la première classe des petitz grimaulx, qui en mon eage virile estoys (non à tort) réputé le plus sçavant dudict siècle.

Ce que je ne dy par jactance vaine, encores que je le puisse louablement faire en t'escripvant, comme tu as l'authorité de Marc Tulle en son livre de Vieillesse, et la sentence de Plutarche au livre intitulé, « Gomment on se peut louer sans envie, » mais pour te donner affection de plus hault tendre.

Maintenant toutes disciplines sont restituées, les langues instaurées, grecque, sans laquelle c'est honte qu'une personne se die sçavant ; hebraicque, chaldaicque, latine. Les impressions tant élégantes et correctes en usance, qui ont esté inventées de mon eage par inspi» ration divine, comme, a contrefil, l'artillerie, par suggestion diabolicque. Tout le monde est plein de gens sçavans, de précepteurs tresdoctes, de librairies tresamples, et m'est advis que, ny au temps de Platon, ny de Ciceron, ny de Papinian, n'estoyt telle commodité d'estude qu'on y veoit maintenaat. Et ne se fauldra plus doicsnavant trouver en place ny en compaignie, qui ne sera bien expoly en l'officine de Minerve. 3e voy les briguans, les bourreaulx, les adventuriers, les palefreniers de maintenant plus doctes que les docteurs et prescheurs de mon temps.

Que diray je 7 Les femmes et filles ont aspiré à ceste louange et manne céleste de bonne doctrine. Tant y ha qu'en l'eage ou je suis, j'ai esté contrainct d'apprendre les lettres grecques, lesquelles je n'avoys contemnees comme Caton, mais je n'avoys*eu le loisir de comprendre en mon jeune eage. Et vouluntiers me délecte a lire les Moraulx de Plutarque, les beaux dialogues de Platon, les Monumens de Pausanias, et Anticquitez de Âtheneus, attendant l'heure qu'il plaira a Dieu mon créateur m'appeler et commander yssir de ceste terre.

Parq'uoy, mon filz, je t'admoneste que employés ta jeunesse a bien proufficter en estude et en vertus. Tu es a Paris, tu as ton précepteur Epistemon, dont l'ung par vives et vocables instructions, î'aultre pair louables exemples, te peult endoctriner. J'entendz et veulx que tu apprennes les langues parfaictement. Premièrement la grecque, comme le veult Quinctilien; secondement la latine; et puis l'hebraicque pour les sainctes lettres, et la chaldaicque et arabicque pareillement : et que tu formes ton style quant a la grecque, a l'imitation de Platon; quant a la latine, de Ciceron : qu'il n'y aithystoire que tu ne tiennes en mémoire présente, a quoy t'aydera la cosmographie de ceulx qui en ont escript. Des arts liberaulx, géométrie, arithmeticque et musicque, je t'en donnay quelque goust quand tu estois petit en l'eage de cinq a six ans ; poursuys le reste, et d'astronomie saches en tous les canons. Laisse moy l'astrologie divinatrice.

et Fart de Lullius*,comme abuz et vanîtez. Du droîct civil^ je veulz que tu sçaiches par cueur les beaulz textes, et me les confères avecques philosophie.

Et quant à la congnoissance des faictz de nature, je yeulx que tu t'y addonnes curieusement, qu'il n'y ait mer, rivière, ny fontaine dont tu ne congnoisses les poissons : tous les oyseaux de l'aer, tous les arbres, arbustes, et frutices des foretz, toutes les herbes de la terre, tous les métaux cachez au ventre des abysmes, les pierreries de tout orient et midi, rien' ne te soit incongneu.

Puis soigneusement revisite les livres des medicins grecz, arabes, et latins sans contemner les thalmudistes et caballistes : et, par fréquentes anatomies, acquiers toy parfaicte congnoissance de l'aultre monde, qui est Thonmie. Et par quelques heures du jour commence a visiter les sainctes lettres. Premièrement en grec, le Nouveau Testament, et Epistres des Apostres : et puys, en hébrieu, le Vieuli Testament. Somme*^que je voye ung abysme de science : car doresnavant que tu deviens homme et te fays grand, il te faudra yssir de ceste tranquillité et repous d'estude, et apprendre la chevalerie et les armes, pour deffendre ma maison, et nos amys secourir en tous leurs affaires, contre le^ assaultz des malfaisans. £t veulx que, de brief, tu essayes combien tu as proufficté, ce que tu ne pourras mieulx faire que tenant conclusions en tout sçavoir, publiquement envers tous et contre tous : et hantant les gens iittrez qui sont tant a Paris comme ailleurs.

Mais, parce que, selon le saige Salomon, sapience n'entre point en ame malivole, et science sans conscience n'est que ruyne de l'ame, il te convient servir, aymer, et craindre Dieu, et en luy mettre toutes tes pensées et tout ton espoir ; et par foy formée de charité, estre a lui adjoinct, en sorte que jamais n'en soys desemparé par péché. Aye suspectz les abus du monde. Ne metz ton cueur a vanité : car ceste vie est transitoire: mais la parolle de Dieu demeure éternellement. Soys serviable a tous tes prochains, et les ayme comme toy mesme. Révère tes précepteurs, fuy les compaignies des genz esquelz tu ne veulz point ressembler, et les grâces que Dieu t'ha données, icelles ne receoips en vain. Et quant tu congnoistras que auras tout le sçavoir de par delà acquit, retourne vers moy, affin que je te voye, ©'< donne ma bénédiction davant que mourir.

Mon filz, la paix et grâce de Nostre Seigneur soit avecques toy, amen.

Ces lettres receues et veues, Pantagruel print nouveau couraige, et fut enflambé a proufficter plus que jamais, en sorte que le voyant estudier et proufficter, eussiez dict que tel estoyt son esperit entre les livres, comme est le feu parmy les brandes, tant il l'avoyt infatiguable et strident.

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