MIL CINQ CENS SOIXANTE ET UN
Sire, c'est un heur bien grand à un fidèle et affectionné subjeot, de voir la face de son Prince , d'autant qu'icelle luy représentant comme la Majesté de Dieu visible, faire ne se peult qu'il n'ensoit grandement esmeu, pour considérer le devoir de l'obéissance et subjection qu'il luy doit. Car estans tels que nous sommes, ce que nous voyons à Toeil (pourveu que l'œil soit bon, et la chose responde à ce qu'on a conceu) est de beaucoup plus grand eflfect, que ce qui est considéré par nous avec une simple et nue appréhension* d'esprit. Et s'il advient, que non seulement il puisse voir son Prince, mais aussi qu'il soit veu de luy, et qui plus est escouté, et finalement receu et approuvé : alors véritablement a-t-il receu une tresgrande satisfaction et singulier contentement.
De ces quatre poincts, Sire, il a pieu à Dieu, usant de ses secrets jugements, qu'une partie de vos treshumbles et tresobeissants subjects ait esté longtemps frustrée, a son tresgrand regret : jusques à ce qu'en usant de son infinie miséricorde, et donnant lieu à nos pleurs et gemissemens continuels, il nous a tellement favorisez, que ce jour nous apporte le bien, jusques icy plustost désiré, qu'espéré de voir vostre Majesté, Sire : et qui plus est, d'estre veus et ouis d'icelle en la plus illustre et noble compagnie qui soit au monde.
Quand donques nous n'aurions jamais receu autre bien, et n'en recevrions par cy aptes : si est ce que le reste du cours de nos ans ne
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pourroit satisfaire pour suffisamment en remercier nostre Dieu^ et rendre grâces condignes a vostre Majesté.
Mais quand nous considérons avec cela, que ce mesme jour non seulement nous fait ouverture, mais aussi nous convie, et par manière de dire d'une façon tant bénigne, tant gracieuse et tant convenable à vostre royale debonnaireté, nous contraint à tesmoigner tous ensemble le devoir que nous avons à confesser le nom de nostre Dieu, et à déclarer Tobeissance que nous vous portons; force nous est de confesser. Sire, que nos espritz ne sont capables de concevoir la grandeur d'un tel bien, et nos langues encores moins suffisantes à exprimer ce que Tafiection leur commande. Tellement, Sire, qu'une telle faveur surmontant toute éloquence humaine, nous aimons trop mieux confessemostre imbécillité par un vergongneux silence, qu'amoindrir un tel bien faict par default de la paroUe.
Toutesfois, Sïvh, nous souhaitons encores le quatrième et principal poinct, c'est à sçavoir que nostre service ce aujourdhuy soit receu de vostre Majesté pour aggreable. Ce qu'aussi nous espérons obtenir, s'il advient (et Dieu vueiUe qu'ainsi soit) que nostre venue apporte une fin, non point tant à nos misères et calamitez passées (desquelles la mémoire s'en va comme esteincte par ceste heureuse journée) qu'à co qui nous a semblé tousjours plus grief que la mort mesme : sçavoir est, aux troubles et desordres survenus en ce royaume pour le faict de la religion , avecque la ruine et perdition d'un grand nombre de vos pauvres subjeetz.
Or y a-t-il plusieurs occasions qui jusques icyjDOUS ont empesché de joyr d'un si grand bien, et qui encores aujourd'huy nous feroyent perdre tout courage, n'estoit que d'autre costé plusieurs choses nous fortifient et asseurent.
Il y a premièrement une persuasion enracinée au cueur de plusieurs par un certain malheur et par l'iniquité des temps, que nous sommes gens turbulents, ambitieux, addonnez à nostre sens, ennemis de toute concorde et tranquillité.
Il y en peult avoir aussi qui présument qu'encores que ne soyons du tout ennemis de paix, ce neantmoins nous la demandons avec des conditions tant rudes etaspres, que nous ne sommes nullement recevables : comme si nous prétendions renverser tout le monde pour en faire un autre en nostre façon , et mesmes de despoûiiler aucuns de leurs biens et facultez pour nous en emparer.
Il y a encores plusieurs tels ou plus grands empeschements, Sire : mais nous aimons trop mieux que la mémoire en soit ensevelie, que renouveler les vieilles playes en les récitant, maintenant que nous sommes sur le poinct, non pas de faire doléances et plainctes, mais de chercher les plus convenables et prompts remèdes.
Et qui nous donne donc une telle asseurance au milieu de tant d'empeschements? Sire, ce n'est aucun appuy de chose qui soit en nous, veu que nous sommes en toutes sortes des plus petits et c6n-
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temptibles du monde. Ce n*est point aussi (grâces à Dieu) vaine présomption ny arrogance : car nostre pauvre et vile condition ne la porte pas. C'est plustost, Sire, nostre bonne conscience qui nous asseure de nostre bonne'et juste cause : de laquelle aussi nous espérons que nostre Dieu, par le moyen de vostre Majesté, sera le défenseur et protecteur. C'est aussi la debonnaireté desja remarquable en vostre face, parolle et contenance. C'est l'équité que nous voyons et expérimentons estre empreincte en vostre cueur, Madame^.C'est la droicture de vous, Sire* et des illustres Princes du sang. C'est aussi l'occasion toute manifeste que nous avons d'espérer, que vous, nos treshouorez Seigneurs du conseil, vous conformans à une mesme volonté, n'aurez moindre affection de nous octroyer une tant saincte et nécessaire concorde, que nous avons de la recevoir. Et quoy plus ? Il y a encores un poinct qui nous entretient en bonne espérance : c'est que nous présumons selon la reigle de charité que vous, Messieurs"^ avec lesquels nous avons à conférer, vous efforcerez plustost avec nous, selon nostre petite :i^.esure à esclarcir la vérité, que à l'obscurcir davantage : à enseigner qu'à debatre : à peser les raisons, qu'à les contredire. Bref, à plustost cmpescher que le mal ne passe plus oultre , qu'à le rendre du tout incurable et mortel. Telle esl l'opinion que nous avons conceu de vous, Messieurs : vous priant au nom de ce grand Dieu qui nous a icy assemblez et qui sera juge de nos pensées et de nos parolles, que, nonobstant toutes choses dictes, escriptes, ou faictes par l'espace de quarante ans ou environ, vous vous despouilliez avec nous de toutes les passions et préjudices qui pourroyent empescher le fruict d'une si saincte et louable entreprinse : et espériez de nous, s'il vous plaist, ce que moyennant la grâce de Dieu vous y trouverez, c'est à sçavoir un esprit traictable et prest à recevoir tout ce qui sera prouvé par la pure parolle de Dieu.
Ne pensez que nous soyons venus pour maintenir aucun erreur^ mais pour descouvrir et amender tout ce qui se trouvera de default, ou de nostre costé ou du vostre. N'estimez que no^s soyons tant outrecuidez , que nous prétendions de ruyner ce que nous sçavons estre éternel, c'est à sçavoir l'Eglise de nostre Dieu. Ne cuidez que nous cherchions les moyens de vous rendre pareils à nous en nostre pauvre et vile condition : en laquelle toutesfois, grâces à Dieu, nous trouvons un singulier contentement Nostre désir est que les ruynes de Jérusalem soyent remparées : que ce temple spirituel soit relevé : que ceste maison de Dieu qui est bastie de pierres vifves, soit remise en son entier : que ces troupeaux tant espars et dissipez par une triste vengeance de Dieu, et nonchallance des hommes, soyent ralliez et recueillis en la bergerie de ce souverain et unique Pasteur.
Voila nostre dessein, voila tout nostre désir et intention, Messieurs : et si vous ne l'avez cru jusques icy,nous espérons que vous le croirez, quand nous aurons, en toute patience et mansuétude, conféré ce que Dieu nous aura donné. Et pleust à nostre Dieu, que sans passer plus