LA LIBERTÉ DE CONSCIENCE
Puisque les hérétiques sont malades de l'esprit, quelle félonie seroit-ce , au lieu de les secourir et d*en avoir compassion , de les violenter et persécuter à feu et à sang 1 Ce seroit faire la guerre à la nature et violenter brutalement Thumanité.... Il est plus que notoire que la craincte les a poussez et précipitez en cest encombre. Ils ont doubté de leur seureté, et ils y ont voulu pourveoir, à quoy ils ont tourné toutes ^eurs pensées.... Et comme la craincte et Tespoir sont deux vieils tyrans des âmes, ils ont jugé tout licite pour pourveoir à leurs attentes, et la nécessité estre^'la plus juste et inviolable de toutes les loys ; et puisqu'ils sont hommes et non pas anges, y a-t->il raison au monde plus vifve ny plus urgente pour les induire à ceste opinion, et les esblouir et tromper que celle que la nature apprend à ung chascung ? A sçavoir que la tuition de la vie et de la liberté contre l'oppression est non-seulement licite, mais aussy juste , équitable et saincte ; ceste loy n'est point donnée, ni enseignée aux hommes, mais empreinte en leurs cœurs et née avecque eulx; elle n'est point escripte, mais divinement engravée en l'esprit de toute créature.
En examinant les choses de prez, on trouvera qu'ils ont esté cidevant traictez en rebelles , ce qui leur a faict rechercher tous les moyens et embrasser toutes les occasions de se conserver; et je ne sçay s'il y a homme si parfaict qui, se voyant réduict à tel poinct et sçachant quelque moyen de se préserver, ne l'embrassast vifvement, csiant de soy une loy inviolable de nature plus forte que toutes les autres loys. C'est.ce qui leur a mis les armes en main, et qui a engendré ce tant horrible dégast et difformité. Car les menées qu'on bastissoit contre eulx de toutes parts estoyent si peu secrètement conduites, la desfaveur tant esvidente, le desdaing si apparent , les menaces de
rupture tant ouvertes, et Pinjustice tant manifeste, qu'ils eussent esté par trop lourds et stupides, s'ils n'eussent à bon escient esté touchez; et eussent bien mérité le tourment qu'on leur apprestoit, s'ils n'eussent évité la' feste. Les bestes brutes sentent venir l'orage et cherchent des cachettes; ne trouvons pas maulvais si les hommes, le prévoyant, se munissent à rencontre : nos menaces ont esté messagères de nos complots ainsi que l'esclair du tonnerre : nous leur avons faict voir nos apprests; cessons donc de nous esbahir, s'ils ont un pied en l'air et l'œil en la campagne.
Le nom de roy plein d'amour et charité paternelle ne peut souffrir une si sanglante obstination, d'exterminer une grande partie de ses subjects, s'il y a moyen de les réconcilier et ramener à leur debvoir. Or le moyen est de faire cesser au plustost les injures et violences réciproques, leur faire poser à tous les armes, et rappeler par une auctorité et par une loy bénigne ceulx qui sont détournez, donnant fin à ceste sanglante guerre.
Mais on objecte que finir ainsy ce seroit capituler et désarmer. Ce traict si luisant de si belle apparence et si proprement doré est une pure imposteure et pestilence inventée par l'ennemy des hommes de paix et de vertu ; car donner la loy à ses subjects, leur prescrire une forme de vivre, leur imposer peines et supplices, s'ils oultrepassent sa volonté*, les désarmer, l^ver tribut sur eulx, et recepvoir d'eulx hommage, est-ce capituler? Capituler, c'est desmesler la justice au droict d'un chascung, avecque égal respect, prendre et donner la loy tout ensemble, baillant gage chascung de son costé, ou hostages ou par aultres asseurances. Mais quand ung seul reçoit la loy et ung la donne, qu'est-ce autre chose, que le fruict de la victoire?... Or, voyons ce que le roy. leur donne par les traités : leur donne-t-il Testât des terres? les allege-t-il d'aucung subside? leur quitte-t-il aucung debvoir ou charge? Rien de tout cela. Que leur donne-t-il ? il leur donne une liberté de conscience, ou plustost il leur laisse leur conscience eu liberté. Appelez-vous cela capituler? Est-ce capituler que promettre pour toute convention que le roy demeurera leur prince , et qu'ils demeureront ses subjects? Si le roy leur ostoit la liberté, ils seroyent ses esclaves et non pas ses subjects ; il seroit leur oppresseur et non pas leur prince, car la principauté est sur les hommes libres. Doncques, en leur laissant la liberté, il se constitue leur prince, c'està-dire protecteur de leur salut et liberté, et ils se déclarent ses subjects obligez à maintenir son estât. Qui est-ce qui sera assez impudent de dire que c'est capituler? Que si on veult donner à la liberté de si estroites barres que la religion et l'ame n'y soient pas comprises, c'est pervertir malignement le mot et la chose mesme ; car la liberté serve n'est point liberté , la liberté brutale du corps et des actions humaines est vile et indigne de ceste excellente marque, qui est proprement due à l'esprit et à la plus vifve partie d'iceluy, et à la plus excellente de toutes ses actions, à sçavoir la piété.
MICHEL DE L'flOSPITAL. 155
Arrière donc ces pestes qui, d'un cœur hostile et sanguinaire, taschent de corrompre (ce que Dieu destourne) la naifve et naturelle bonté de nostre prince, de la royne sa mère et de messeigneurs ses frères, qui les veulent dégénérer*de Tancienne tant célèbre et plus divine que humaine débonnaireté de leurs majeurs roys de Franco envers leurs subjects, qui a esté le nerf et le lien qui si longuement a maintenu ceste couronne , recognue et servie d'un cœur franc et loyaulté françoise, et non par tyrannie, par effusion de sang et par cruaulté : telles gens sont de maulvais augure à ceste couronne, et semblent vouloir advancer le destin d'icelle, c'est-à-dire le jugement de Dieu humiliant les choses eslevées et anéantissant les plus fermes, tuant les esprits et esbiouyssant les entendements et les discours.
Que le roy use de clémence, et il esprouvera celle de Dieu ; que le roy ne ferme point son cœur, et Dieu lui ouvrira le sien ; que le roy donne à la respublique son offense et son desplaisir, et tantost elle recognoistra avec usure le bienfaict, et luy fera l'hommage de son repos et félicité; que le roy oublie et quitte tout le mal talent envers ses subjects, et ils s'acquitteront et s'oublieront eulx-mesmes, pour l'honorer et servir de tout leur pouvoir.
(Voyez Notice, page 272)