‹ Morceaux choisis des grands écrivains français du XIVe siècleChapitre 88 sur 231 · REQUÊTE AU ROI POUR AVOIR ESTÉ DESROBÉ · texte numérisé non relu

REQUÊTE AU ROI POUR AVOIR ESTÉ DESROBÉ

On dit bien vray, la mauvaise fortune Ne vient jamais qu'elle n'en apporte une, Ou deuTc ou trois avecques elle, Sire ; Vostre cœur noble en sçauroit bien que dire.

Et moy, chétif, qui ne suis roy, ne rien, L'ay esprouvé; et vous compteray bien.

Si vous voulez, comment vint la besongne.

J'avois un jour ung vallet de Gascongne, Gburmant, yvrongne et asseuré menteur, Pipeur, larron, jureur, blasphémateur. Sentant la hart de cent pas à la ronde; Au demeurant le meilleur fils du monde.

Ce vénérable billot fut adverti De quelque argent que m'aviez desparti Et que ma bource avoit grosse apostume.

Si se leva plustost que de coustume, Et me va prendre en tapinois icelle; Puis la vous mit tresbien sous son esselle.

Argent et tout (cela se doit entendre).

Et ne croy point que ce fust pour la rendre; Car oncques puis n'en ay ouy parler.

Bref, le villain ne s'en voulut aller

Pour si petit, mais encor il me bappe

Saye et bonnet, cbausses, pourpoint et cappe :

De mes habits, en effect, il pilla

Tous les plus beaux, et puis s'en habilla

Si justement qu'à le veoir ainsi estre.

Vous l'eussiez prins, en plain jour, pour son maistre.

Finablement, de ma chambre il s'en va

Droit à l'estable où deux chevaux trouva;

Laisse le pire, et sur le meilleur monte.

Pique, et s'en va. Pour abréger le compte.

Soyez certain qu'au partir dudit lieu

N'oublia rien, fors à me dire : à Dieu»

Ainsi s'en va, chatouilleux de la gorge* Le dict vallet, monté comme un sainct George*, Et vous laissa monsieur dormir son saoul Qui au resveil n'eut sceu finer d'ung sour. Ce monsieur là, Syre, c'estoit moymesme.

Qui, sans mentir, fus au matin bien blesme

Id POÉSIE.

Quant je me vy sans honneste vesture, Et fort fasché de perdre ma monture.

Mais de l'argent que vous m'aviez donné Je ne fus point de le perdre estonné; Car vostre argent, tresdebonnaire Prince, Sans point de faulte, est subjet à la pince.

Bien tost, après ceste fortune là.

Un autre pire encores se mesia

De m'assaillir, et chascun jour m'assault.

Me menaçant de me donner lé sault,

Et de ce sault m'envoyer à l'envers

Rithmer sous terre, et y faire des vers.

C'est une lourde et longue maladie

De trois bons mois, qui m'a toute estourdie

La povre teste, et ne veut terminer.

Ains me contraint d'apprendre à cheminer

Tant affoibli m'a d'estrange manière.

Et si m'a fait la cuisse heronnière.

Que diray plus ? Au misérable corpg

Dont je vous parle, il n'est demeuré, fors*|l

Le povre esprit qui lamente et souspire.

Et en pleurant tasche à vous faire rire.

Et pour autant, Syre, que suis à vous.

De trois jours l'un viennent taster mon poux

Messieurs Braillon, Le Coq, Akaquj a,

Pour me garder d'aller jusqu*à quia.

Tout consulté, ont remis au printemps

Ma guerison ; mais, à ce que j'entens,

Si je ne puis au printemps arriver

Je suis taillé de mourir en yxfir.

Et en danger, si en yver je meurs,

De, ne veoir pas les premiers raisins meurs.

Voilà comment, depuis neuf mois en ça.

Je suis traicté. Or, ce que mç laissa Mon larronneau, long temps a, l'ai vendu, Et en sirops et julez despendu.

Ce néant moins, ce quc'je vous en mande N'est pour vous faire ou requeste, ou demande. Je ne veux point tant de gens ressembler Qui n'ont soucy autre que d'assembler.

Tant qu'ils vivront, ils demanderont, eulx; Mais je commence à devenir honteux, Et ne veux plus à vos dons m'arreste •

Je ne dy pas, si voulez rien prester,

Que ne le prenne : il n'est point de presteur,

S'il veult prester, qui ne fasse un debteur.

Et sçavez vous, Syre, comment je paye?

(Nul ne le sçayt, si premier ne l'essaye*);

Vous me debvrez, si je puis, de retour,

Et vous feray encores un bon tour :

A celle fin qu'il n'y ayt faute nulle,

Je vous feray une belle céduUe

A vous payer — sans usure, il s'entend —

Quand on verra tout le monde content.

Ou si voulez, à payer ce sera

Quant vostre los et renom cessera.

Et si sentez que sois foible des reins

Pour vous payer, les deux princes Lorrains

Me piégeront. Je les pense si fermes

Qu'ilz ne fauldront pour moy à l'un des termes'

Je sçay assez que vous n'ayez pas peur

Que je m'enfuye ou que je sois trompeur ;

Mais il fait bon asseurer ce qu'on preste.

Bref, vostre paye, ainsi que je l'arreste.

Est aussi seure, advenant mon trespas.

Comme advenant que je ne meure pas.

Advisez donc si vous avez désir De rien prester, vous me ferez plaisir; Car, puis ung peu, j'ay basty à Clément*, Là où j'ay fait un grand desboursement ; Et à Marot*,qui est ung peu plus loin»

Tout tombera, qui n'en aura le soin.

Voilà le poinct principal de ma lettre.

Vous sçavez tout, il n'y fault plus rien mettre : •Rien mettre, las I certes, et si feray.

Et, ce faisant, mon stile j'enfleray, Disant : Roy, amoureux des neuf Muses, Roy, en qui sont leurs sciences infuses, Roy, plus que Mars, d'bonneur environné, Roy, le plus roy qui fut onc couronné.

Dieu, Tout Puissant, te doint, pour t'estrenner Les quatre coins du monde gouverner, Tout pour le bien de la ronde macbine.

Et pour autant que sur tous en es digne.

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