‹ Morceaux choisis des grands ʹecrivains franc̜ais du XVIe siècle: accompagnʹes d'une grammaire etChapitre 124 sur 212 · LE JUGEMENT DERNIER · texte numérisé non relu

LE JUGEMENT DERNIER

Mais quoy 1 c'est trop chante, il faut tourner les yeux, Esblouys de rayons, dans le chemin des cieuz. C'est fait ; Dieu vient regner ; de toute prophetic Se void la periode a ce poinct*accomplie.

La terre ouvre son sein ; du ventre des tombeaux Naissent des enterrez les visages nouveaux :

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Du pr6, du bois, du champ, presque de toutes places, Sortent les corps nouveaux et les nouvelles faces. Icy les fondemens des chasteaui rehaussez Par les ressuscitans promptement sont percez ; Icy un arbre sent des bras de sa racine Grouiller unchef vivant, sortir une poictrine; Ul l'eau trouble bouillonne, et puis, s'esparpillant, Sent en soy des cheveui et un chef s'esveillant. Com me un nageur venant du pro fond de son plonge, Tous sortent de la mort comme Ton sort d'un songe.

Voicy le fils de I'll om me et du grand Dieu le flls,

Le voicy arrive a son terme prefix*

Des- ja l'air retentit et la trompette sonne,

Le bon prend asseurance et le meschant s'estonne;

Les vivans sont saisis d'un feu de mouvement,

lis sentent mort et vie en un prompt changement;

En une periode ils sentent leurs extremes,

lis ne se trouvent plus eux-mesmes comme eux-mesmes :

Une autre volonte* et un autre scavoir

Leur arrache des yeux le plaisir de se voir;

Le ciel ravit leurs yeux ; des yeux premiers l'usage

N'eust peu du nouveau ciel porter le beau visage.

L'autre ciel, l'autre terre ont cependant fui*j

Tout ce qui fut mortel se perd esvanoui.

Les fleuves sont sechez, la grand mer se desrobe ;

II falloit que la terre allast changer de robe.

Montagues, voussentez douleurs d'enfantemens ;

Vous fuyez comme agneaux, simples eslemens t

Cachez-vous, changez-vous; rien mortel ne supporte

La voix de l'Eternel, sa voix puissante et forte.

Dieu paroist : le nuage entre luy et nos yeux

S'est tire a l'escart, il s'est arm6 de feux ;

Le ciel neuf retentit du son de ses louanges;

L'air n'est plus que rayons, tant il est seme d'anges.

Tout l'air n'est qu'un soleil ; le soleil radieux

N'est qu'une noire nuict au regard de ses yeux*;

Gar il brusle le feu, au soleil il esclaire,

Le centre n'a plus d'ombre et ne fuit sa lumiere.

Un grand ange s'escrie a toutes nations :

« Yenez respondre icy de toutes actions!

L'Eternel veut juger. » Toutes ames venues Font leurs silges en rond en la voute des nues, Et la les cherubins ont au milieu plante* Un throsne rayonnant dc sainctc majeste" :

98 POfiSIE.

II n'en sort que merveille et qu'ardenteluraiere.

Le soleiln'est pas faict d'une estonVsi cjaire;

L'amas de tous vivans en attend juste ment

La desolation ou le contentement.

Les bons du Sainct-EsprH sentent le tesmpignage,

L'aise leur saute aucoeur et s'espand au visage:

Car, s'iU doivent'beaucoup, Dieu leur en a faict don:

lis sont vestus de blanc et lavez de pardon.

tribus de Juda ! vous estes a la dextre,

Edom, Moab, Agar, tremblent a la senestre ;

Les tyrans, abattus, pasles et criminels,

Changen't leurs vains honneurs aux tourmens eternels.

lis n'ont plus dans le front la furieuse audace ;

lis souffrenf en tremblant l'imperieuse face,

Face qu'ils ont frappee, et remarquent assez*

Le chef, les membres saincts qu'ils avoient transpercej

lis le virent li6, le voicy les mains hautes;

Ces severes sourcils viennent conter leurs fautes.

L'innocence a change sa craincte en maj estes,

Son roseau en acier trenchant des deux cost6s,

Sa croix au tribunal de presence divine.

Le Giel l'a couronne, mais ce n'est plus d'espine :

Ores viennent trembler a cet acte dernier

Les condamneurs aux pieds du juste prisonnier.

Voicy le grand heraut d'une estrange nouvelle,

Le message? de mort, mais de mort eternelle.

Faisons paix avec Djeu pour la faire avec nous \ Soions doux a nous-mesm', et le cie) sera doux ; Ne tyrannisons point d'envie nostre vie, Lors nul n'exercera dessus nous tyrannie ; Ostons les vains soucis; nostre dernier souci Soit de parler a Dieu en nous plaignant ainsi :

« Tu yois, juste vengeur, les fleaux de ton Eglise, Qui, par eux mise en cendre et en niasure*mise, A, contre tout espoir, son esperapce en toy, Pour son re tranche ment, le recapart de la foy.

« Tes ennemis et nous sommes egaux en vice, Si, juge, tu te sieds/en ton lict de. justice ; Tu fais pourtant un'chpjx d'enfans ou d'ennemis, Et ce choix est celjiy que ta grace y a mis,

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« Si td leur fais des biens, ils s'enflent en blasphemes; Si tu nous fais du mal, il nous vient de nous-mfimes ; Ils maudissent ton nom quand tu leur es plus doux; Quand tu nous meurtrirois, si te benirons-nous. « Cette bande meurtriere a boire nous convie. Le Tin de ton courroux boiront-ils pour la lie? Ges verges qui sur nous s'esgayent, comm' au jeu, Sales de nostra sang, vont-elles pas au feu?

« Cbastie en ta douceur, punis eh ta furie L'escapade aux aigneaux, des loups la boucherie ; Distingue pour les deux (comme tu l'as promis) La verge a tea enfans, la barre aux ennemis.

« Veux-tu longtemps laisser en cette terre ronde Regner ton ennemi? N'es-tu seigneur* du monde, Toy, Seigneur, qui abbas, qui blesses, qui gueris, Qui donnes vie et mort, qui tue et qui nourris ? [veilics

• Les princes n'ont point d'yeux pour voir ces grand'mer- Quand tu voudras tonner, n'auront-ils point d'oreilles? Leurs mains ne servent plus qu'a nous persecuter ; lis ont tout pour Satan, et rien pour te porter*. « Sion ne recoit d'eux que refus et rudesses : Mais Babel les ranconne et pille leurs richesses; Tels sont les monts cornus, qui (avaricieux) Monstrent Tor aux enfers et les neiges aux cieux. « Les temples du payen, du Turc, de l'idolastre, Haussent dedans le ciel et le marbre et l'albastre, Et Dieu seul> au ddsert pauvrement heberge, A bastitout le monde et n'y est pas loge 1

«Les moineaux ont leurs nids, leurs nids leshirondelles; On dresse quelque fuye aux simples colombelles, Tout est mis a l'abri par le soin des mortels, Et Dieu, seul immortel, n'a logis ni autels.

« Tu as tout l'univers, ou ta gloire on contemple, Pour marchepied 1a terre et le ciel pour un temple; Ou te chassera l'homme, 6 Dieu victorieux?

Ttt possedes le ciel et les cieux des haults cieux 1

« Nous faisons des rochers les lieux ou Ton te presche Un temple de Testable, un autel de la creche; Eux, du tern pie* une estable aux asnes arrogants, De lasaincte maison lacaverne aux brigands.

«Les premiers des chrestiens prioient aux cimetieres; Nous avons faict ouir au tombeau nos prieres, Paict sonner aux tombeaux le nom de Dieu le fort, Et annonce la vie au logis de la mort.

« Tu peux faire conter ta louange a la pierre ; Mais n'as-tu pas tousjours ton marchepied en terre?

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Nc veux-tu plus avoir d'autres temples sacrez Qu'un blanchissant amas d'os de morts massacrez?

« Les morts te loueront-ils? Tes faicts grands et tcrri Sortiront-ils du creux de ces bouches horribles ? N'aurons-nous entre nous que visages terreux, Murmurant ta louange aux secrets de nos creux*?

« En ces lieux caverneux tes chores assemblies, Des ombres de la mort incessamment troubles, Ne feront-elles plus resonner tes saincts lieux Et ton renom voller des terres dans les cieux?

« Quoi ! serons-nous muets, serons-nous sans oreilles. Sans mouvoir, sans chanter, sans oulr tes merveilles? As-tu esteint en nous ton sanctuaire ? Non, De nos temples vivans'sortira ton renom.

« Tel est en cet estat le tableau de l'eglise ; Elle a les fers aux pieds, sur les gehennes assise, A sa gorge la corde et le fer inhumain, Un pseaume dans la bouche et un luth en la main.

« Tu aimes de ses mains la parfaicte harmonie : Nostre luth chantera le principe de vie; Nos doigts ne sont point doigts que pour trouver tes soi Nos voix ne sont point voix qu'a tes sainctes chansons.

« Mets acouvert ces voix que lespluiesenrouent; Deschaisne done ces doigts, que sur ton luth ils jouent Tire nos yeux ternis des cachots ennuyeux, Et nous montre le ciel pour y tourner les yeux.

« Soient tes yeux adoucis a guerir nos miseres, Ton oreille propice ouverte a nos pri feres, Ton sein desboutonn6*a loger nos soupirs Et ta main liberale a nos justes desirs.

« Que ceux qui ont ferine* les yeux a nos miseres, Que ceux qui n'ont point eu d'oreille a nos prieres, De coeur pour secourir, mais bien pour tourmenter, Point dc main pour donner, mais bien pour nous oster,

« Trouvent tes yeux fermez ajuger leurs miseres; fen oreille soit sourde en oyant leurs prieres; ion sein ferre*soit clos aux pitiez,aux pardons; Ta main seche sterile aux bienfaicts et aux dons.

« Soient tes yeux clair-voians a leurs pechez extresmc Soit ton oreille ouverte a leurs cris de blasphemes, Ton sein desboutonne pour s'enfler de courroux, Et ta main diligente a redoubler tes coups.

« Ils ont pour un spectacle et pour jeule mar tyre; Le meschant rit plus haut que le bon n'y souspire; Nos cris mortelsVy font qu'incommoder leurs ris, Leurs ris de qui l'esclat oste l'air a nos cris.

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SOBS.

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AGRIPPA D'AUBIGNfi. 95

• Hs crachent vers la lune, et les voutes celestes N'ont-elles plus de foudre et de feux et de pestes ? Ne partiront jamais du throsne on tu te sieds Et la Hort et l'Enfer qui dorment a tes pieds.

« Leve ton bras de fer, haste tes pieds de lainc ; Venge ta patience en l'aigreur de la peine* : Frappe duciel Babel. • • • • t • t # •

MATHURIN RfiGNIER

(Voyez Notice, page 264)

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