‹ Morceaux choisis des grands ʹecrivains franc̜ais du XVIe siècle: accompagnʹes d'une grammaire etChapitre 136 sur 212 · LES MOUTONS DE PANURGE · texte numérisé non relu

LES MOUTONS DE PANURGE

PANtfftGB MARCHANDB AVECQUES DINDENAULT UNO DE SES M0DT0N8.

Panurge dist seeretement a Epistemon et a frere Jean : Retirez voui icy ung peu a Pescart, et joyeusement passez temps a ce que voyrez. II y aura Men beau jeu, si la chorde ne rompt. Puys s'adressa au marchant, et derechief beut a luy plein hanap de bon vin lanternois'.Le marchant le pleigea guaillard, en toute courtoysie et nonnested. Cela faict, Panurge devotement le prioyt luy vouloyr de grace vendre ung de sesmoutons. Le marchant luy respondit: « Helas, helas, monamy, nostre voisin, comment vous scavez bien trupher des paovres gensl Vrayement vous estes un gentil chalant. le vaillant achapteur de moutonsl Vray Dieu, vous portez le minois non mie d'un achapteur de moutons, mais bien d'ung coupeur de bourses. Par Sainct Nicholas, qu'il feroyt bon porter bourse pleine aupres de vous ! Han, han, qui ne vous congnoistroyt, vous feriez bien des vostres. — Patience, dist Panurge. Mais a propous, de grace speciale, vendez moy ungde vos moutons. Com bien? — Comment, respondit le marchant, I'entendez vous, nostre amy, mon voisin ? Ce sont moutons a la grande laine*. Jason y print la toison d'or. L'ordre de la maison de Bourguoigne*en feut extraict. Moutons de levant, moutons de haulte fustaye, moutons de haulte graisse. — Soit, dist Panurge : mais de grace vendez m'en ung, et pour cause ; bien et promptement vous payant en monnoyede ponant, de tailliz, de basse gresse*.Combien? — Nostre voisin, mon amy, respondit le marchant, escoutez ea ung peu de l'aultre oreille. — Pan. A vostre commandement. Lb march. Vous allez en Lantemois? Pan. Voyre. Lb march. Veoir le monde? Pan. Voyre. Lb march. Joyeusement? Pan. Voyre. Lb march. Vous avez, ce croy je, nom Robin Mouton? Pan. II vous plaist a dire. Lb march. Sans vous fascher. Pan. Je l'entendz ainsl. Lb march. Vous estes, ce croy je, le joyeulx da roy? Pan. Voyre. Lb march. Fourchez la. Ha, ha, vous allez veoir le monde, vous estes le joyeulx du roy, vous avez nom Robin Mouton; voyez ce mouton la, il ha nom Robin comme vous, Robin, Robin, Robin, bes, bes, bes, bes. la belle voix ! Pan. Bien belle et harmonieuse. Lb march. Voicy ung pact qui sera entre vous et moy, nostre voysin et amy. Vous qui estes Robin Mouton, serez en ceste couppe de balance, le mien mouton Robin sera en l'aultre : je guaige ung cent de huytres de Buch que en poids, en valieur, en estimation, il vous emportera et hault et court : en pareille forme que serez quelque jour suspendu et pendu.

— Patience, dist Panurge. Mais vous feriez beaucoup pour moy et pour vostre posterity si me le vouliez vendre, ou quelque aultre du bas cueur'.Je vous en prife, c^te moxi&\&ut.—^*\T*lth\t* respondit

le marchant, mon voysin, de la toyson de cts moutons seront faictz les fins d raps de Rouen ; les louschet3*des balles de Lincestre, au prig d'elle, ne sont que bourre. De la peau seront faictz les beaulx marroquins, lesquelz on vendra pour marroquins Turquins, oude Montelimart, ou de Hespaigne pour le pire. Des boyaulx, on fera chordes de violons et herpes, lesquelz tant chierement on vendra comme si feussent chordes de Munican ou Aquilleie. Que pensez-vous ? — S'il vous plaist, dist Panurge, m'en vendez ung, j'en seray bien fort tenu au courrail de vostre hays. Voyez cy argent content. Com bien? Ge disoit monstrant son esquarcelle pleine de nouveaulz Henricus*.

CONTINUATIOH DO MA1CHK* ENTRB PANDKGB ET DINDBNAULT.

— Mon amy, respondit le marchant, nostre voysin, ce n'est viande que pour roys et princes. La chair en est tant delicate, tant savoureuse et tant friande que c'est basme. Je les ameine d'ung pays onquel les pourceaulx (Dieu soft avecques nous) ne mangent que myrobalans. Les truyes en leur gesine (saulv© I'honneur de toute la compaignie) ne sont nournes que de fleurs d'orangiers. — Mais, dist Panurge, vendez m'en ung, et je vous le payeray en roy, foy de pieton*.Comr bien ? — Nostre amy, respondit le marchant, mon voysin, ce sont moutons extra ictz de la propre race de celluy qui porta Phrixus et Helle'par la mer dite Hellesponte. — Cancre, dist Panurge, vous estes tlericut vel oddticens. — lta sont choulx, respondit le marchant, wre ce sont pourreaux. Mais rr. rrr. rrrr. Ho Robin rr. rrrr. Vous n'entendez ce languaige. Nostre amy, mon voysin, considerez ung peu les merveilles de nature consistans en ces animaulx que voyez, voyre en ung membre que estimeriez inutille. Prenez moy ces cornes la, et les concassez ung peu avecques ung pillon de fer, ou avecques ung landier, ce m'est tout ung. Puys les enterrez en veue du soleil la part que vouldrez et souvent les arrousez. En peu de moys vous en voyrez naistre les meilleurs asperges du monde. Je n'en daigneroysexcepter ceulxde Ravenne. Ailez moy dire que les cornes d'aultres animaulx plus grands ayent vertu telle, et propriete tant mirificque. - Patience, respondit Panurge. — Je ne scay, dist le marchant, si vous estes clerc. J'ay veu prou de clercz, je dys grandz clercz. Ouy dea. A propous, si vous estiez clerc, vous s^auriez que es membres plus inferieurs de ces animaulx divins, ce sont les piedz, y ha ung os, c'est le talon, l'astragale, si vous voulez, duquel non d'aultre animal du monde, fors de l'asne ind'an et des dorcades de Lybie, l'on jouoit anticquement au royal jeu des tales, auquel l'empereur Octavian Auguste ung soir guaigna plus de 50,000 escuz. Vous aultres n'avez guarde d'en guaigner autant. — Patience, respondit Panurge. Mais expedions. — Et quand, dist le marchant* vous aut%3 y^itf&Vt*

amy* mon voysin, dignement lou6 les membres internes, les espaules, les esclanges,les gigotz, le hault coust6, la poictrine, le foye, la ratelle, lestrippes, la guogue*,la vessie, dont on joue a la balle? Les coustelettes, dont on faict en Pygmion*les beaulz petits arcs pour tirer des noyaulz de cerises contre les grues? La teste, dont avecques un peu do soulphre on faict une mirificque decoction pour faire viander les * b: ens.

— H6 ! he 1 dist le patron de la nauf au marchant, c'est trop icy barguignl. Vendz luy, si tu veulx : si tu ne veulx, ne l'amuse plusv — Je le veulx, respondit le marchant, pour l'amour de vous. Mais il en payera troys livres tournoys de la piece en choisissant. — C'est beaucoup, dist Panurge. En nos pays j'en auroys bien cinq, voyre six, pour telle somme de deniers. Advises que ne soit trop. Vous n'estes le premier de ma congnoissance qui, trop toust voulant riche deveniret parvenir, est a l'envers tumbe en paovrete, voyre quelquefois s'est rompu le col. — Par le digne voeu de Charrous*,dist le marchant, le moindredeces moutons vault quatre foys plus que le meilleur de ceulx que jadis les Coraxiens*en Tuditanie, contree de Hespaigne, vendoyent ung talent d'or la piece. Et que penses tu, o sot a la grande paye, que valoit ung talent d'or? — Benoist monsieur, dist Panurge, vous vous eschauffez en vostre harnoys, ace que je veoys et congnoys bien. Tenex, voyez la vostre argent. • Panurge ayant paye le marchant, choisit de tout le troupeau ung beau et grand mouton, et l'emportoit criant et bellant, voyanstous les aultres et ensemblement bellans et reguardans quelle part on menoit leur compaignon. Ce pendent le marchant disoit a aes moutonniers : «0 qu'il a bien sceu choisir, le challantl II s'y entend, le paillardl Vrayement, le bon vrayement, je le reservoys pour le seigneur de Gandale, comme bien congnoissant son naturel. Gar, de sa nature, il est tout joyeux et esbaudy quand il tient unc espaule de mouton en main bien seante et advenente, comme unc raquette gauschiere, et, avecques ung cousteau bien tranchant, Dieu scait comment il s'en escrime. •

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