‹ Morceaux choisis des grands ʹecrivains franc̜ais du XVIe siècle: accompagnʹes d'une grammaire etChapitre 140 sur 212 · A LA BONNE FEMME QUI PORTOIT UNE POTEE DE LA1T AU MARCHE · texte numérisé non relu

A LA BONNE FEMME QUI PORTOIT UNE POTEE DE LA1T AU MARCHE

Chacun sait que le commun langage des alquemistes c'est qu'ils se promettent un monde de richesse, et qu'ils savent des secrets de nature, que tous les hommes ensemble ne savent pas; mais a la fin, tout leur cas s'en va en fum6e, tellement que leur alquemie se pourroit plus proprement dire art qui mine ou art qui iCest mie. Et ne les sauroit on mieux comparer qu'i une bonne femme qui portoitune potee de lait au marche, faisant son compte ainsi : qu'elle la vendroit deux liards : de ces deux liards, elle en acheteroit une douzaine d'oeufs, lesquels on mettroit couver et en auroit une douzaine de poussins ; ces poussins deviendroient grands, et les feroit chaponner; ces chapons vaudroient cinq sols la piece, ce scroit un ecu et plus, dont elle acheteroit deuxcochons, male etfemelle, qui deviendroient grands, et en feroient une douzaine d'auires-, qu'elle vendroit vingt sols la piece, apres les avoir nourris quelque temps : ce seroient douze francs, dont elle acheteroit une jument, qui porteroitun beau poulin , lequel crottroit et deviendroit tant gentil ; il sauteroit et feroit hin. Et en disant hin, la bonne femme, de l'aise qu'elle en avoit en son compte, se print a faire la made que feroit son poulain; et en ce faisant, sa potee de lait va tomber et se repandit toute. Et voila ses oeufs, ses poussines, ses chapons, ses cochons, sa jument et

BONAVENTURE DES PfiRIERS. 133

v>n poulain tous par terre. Ainsi les alquemistes, apres qu'ils ont bien fournageV charbonn6, lut6, souffll, distille, calcinl, congcle, fix£, liquefie, vitrefie, putrefie, il ne faut que casser un alambic pour les mettre au compie de la bonne f?mme.

THEODORE DE BfiZE

(Voyez Notice, page 258)

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