‹ Morceaux choisis des grands ʹecrivains franc̜ais du XVIe siècle: accompagnʹes d'une grammaire etChapitre 156 sur 212 · BEAUCOUP L'ESTIMENT · texte numérisé non relu

BEAUCOUP L'ESTIMENT

Je n'estime pourtant nostre vulgaire, tel qu'il est ma" in tenant, estre si vil et abject, commc lc font ccs ambitieux admirateurs des langues Grecque et Latine, qui ne penseroyeat, et fussent-ils la mesme Pith6, deesse de persuasion, pouvoir rien dire de bon, si n'estoit en langage cslranger, et non entendu du vulgaire. Et qui voudra de bien pres y regarder, trouvera que nostre langue Francoise n'estsi pauvre, qu'elle nepuisse rendre fide lenient ce qu'elle emprunte des autres, si infertile, qu'elle ne puisse produire de soy quelque fruict de bonne invention, au moyen de l'industrie, ct diligence des cultiveurs d'icelle, si quelques un3 se trouvent tant amis de leur pays, et d'eux mesmes, qu'ils s'y veulent employer. Mais a qui, aprss Dieu, rendrons-nous graces d'un tel benefice, sinon a nostre feu bon Roy et pere Francois premier de ce nom, et de toutcs vertus*?Je dy premier, d'autant qu'il a en son noble Royaume prcmiersment restitue tous les bons arts et sciences en leur ancienne di'gnite : et si a nostre langage, au paravant scabreux et mal poly, rendu elegant; et si non tant copieux qu'il yourra bicn estre, pour le moins fidele interprete de tous les autres. Et qu'ainsi soit*,Philosophes, Historiens, Medecins, Pontes, Orateurs, Urecs et Latins ont appris a parler Francois.

D 1 AMPLIFIER LA LANGUE FRANQOISE PAR LIMITATION DES ANCIENS AUTHEURS GRECS ET ROMAINS,.

Je vous demande, vous autres, qui ne vous employez qu'aux translations, si ces tant fameux auteurs se fussent amusez a traduire, eussent-ils esleve leur langue a 1 'excellence et hauteur, oil nous la voyons maintenant? Ne pensez doncques quelque diligence et Industrie que vous puissiez mettrc en cest endroit, faire tant que nostre langue encores ranpante a terre puisse hausser la teste et s'eslever sur pieds. Se compose done celui qui voudra enrichir sa langue a l'imitation des meilieurs auteurs Grecs et Latins, et a toutes leurs plus

grandes vertus, comme a un certain but, dirige la pointe d© son style*: car il n*y a point de doute que la plus grand part de Tartifice ne soil contenue en l'imitation, et tout ainsi que ce fut le plus louable aux anciens de bien inventer, aussi est-ce le plus utile de bien imiter, mesmes a ceux, dont la langue n'esL encor bien copieuse et ricbe. Mais entende celuy qui voudra imiter que ce n'est chose facile de bien suyvre les vertus d'un bon auteur et quasi comme se transformer en luy, veu que la nature mesmes aux choses qui paroissent Jressemblables, n'a sceu tant faire, que par quel que note et difference, elles ne puissent estre discernees. Je dy cecy, pour ce qu'il y en a beaucoup en toutes langues, qui sans penetrer aux plus cachees, et interieures paTties de l'auteur, qu'ils se sont propose, s'adaptent seulement au premier regard, et s'amusant a la beaute des mots, perdent la force des choses. Et certes, comme ce n'est point chose vicieuse, mais grandement louable, emprunter d'une langue estrangere les sentences et les mots, et les approprier a la sienne : aussi est-ce chose grandement a reprendre, voire odieuse a tout lecteur de liberale nature, voir en une mesme langue une telle imitation, comme celle d'aucuns scavans mesmes, qui s'esiiment estre des meilleurs quand plus ils ressemblent un Heroet, ou un Marot. Je t'admoneste donq' (6 toy, qui desires Taccroissement de ta langue, et veux exceller en icelle) de non imiter a pie leve, comme n'agueres a diet quelqu'un, les plus fameux auteurs d'icelles, ainsi que font ordinairement la plus part de nos pontes francois, chose certes autant vicieuse, comme de nul prof fit a nostre vulgaire : veu que ce n'est autre chose (6 grande liberalite 1) sinon de luy donner ce qui estoit a lui. Je voudroy bien que nostre langue fust si riche d'exemples domestiques, que n'eussions besoing d'avoir recours aux estrangers. Mais si Virgile et Giceron se fussent contentez d'i miter ceux de leur langue qu'auroyent les Latins outre Ennie, ou Lucrece, outre Crasse, ou Anthoine?

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