MELLTN DE SAINT-GELAIS
LE VIEILLARD DE VfcRONE*.
bienheureui qui a passe" son Age Dedans le clos de son propre heritage, Et n'a de vue 61oignc*sa maison, En jeuncs ans et en Yieflle saison ; Qui, d'un baton et d'un bras secouru, Ya par les champs ou jeune il a couru, Les siccles longs pas a. pas racontant, Du toit champe'tre ou il est habitant!
Nul accident d'inconstante fortune Ne lui montra sa fureur importune, Ni nVcte par peincs et dangers Sa soif eteindre aux fleuves etrangers.
II n'a senti, suivant lc fait des armes, La froide peur des assaulx et alarmes, Ni marchandant a experiments D'etre en la mcr des ondes tourmente\ Et do proces n'ouit oncques le bruit Qui enipeschat de son aise le fruit; Mais tout rural et inexercit6, A peine a vu la prochaine cite, Se contentant loin de mur et de tour, De voir a plcin lc beau ciel tout autour.
S'il faut nombrer quelque temps, lebon hommc Ne comptc point par les consuls de Rome, Mais sculcment connoit les ans passds, Aux fruits qu'il a <Tan a autre amasses.
Quand son jardin vcrd ct fleuri devient, 11 connoit bien que le printemps revicnt, Et aux fruits murs l'aulomne il certifie :
Voila son art et sa philosophic.
II voit lever et couchcr lc soleil Au meme lieu de son somme et rcveil Et est le dos du rustiquc sejour Son zodiaque oil mesure le jour.
Tel chene est lors au champ grand et supcrbe Qu'il lui souvient avoir vu estre en herbe, Et les forests a vu plantes menues, Qui, quant et lui**sont vieilles de venues.
PCBIVAINS DV XVI SJ£CIB. ^L
18 POfiSIE.
Non plus connoit sa voisine Veronne Qu'il fait Memphis que le Nil environne :
Et tant lui est le prochain lac de Garde Que la mer Rouge ; et d'y aller n'a garde.
Ce neanmoins le temps et ses efforts N'oDt affoibli ses membres sains et forts, Et ses neveux voyent en i'age tiers De leur ayeul les bras durs et entiera.
Un autre done aille voir Hiberie, Ouplus s'il veut, car je tiens et parie Que ce Vieillard, qui ne veut qu'on le voie, Plus de vie a qu'un autre et plus de joie.