I. Balayée
en tournant le coin do la rue. » Ainsi parlait avec bonhomie, à sa femme, l’hôte du Lion-d’Or assis devant la porte de sa maison, située sur la place du marché.
« Mon ami ', répondit la bonne et intelligente ménagère, je n’aime pas à donner le vieux linge; car on a mainte occasion de l’employer, et quand on en a besoin, on ne saurait en trouver pour de l’argent ; mais aujourd’hui j’ai donné de bien bon cœur ce que j’avais de mieux en fait de chemises et de couvertures; car j’ai entendu dire qu’il y avait là des enfants et des vieillards dans le plus complet dénuement. Me le pardonneras-tu, j’ai mis aussi ton armoire à contribution. J'ai donné notamment ta robe de chambre d’indienne à fleurs de fine cotonnade doublée de moelleuse flanelle; elle était vieille, usée et tout à fait hors de mode. »
Le bon hôtelier répondit en souriant : c Je regrette cependant cette vieille robe de chambre, véritable indienne de fin coton; on ne trouve plus rien de pareil. Soit! je ne la portais plus. D’ailleurs, on veut aujourd’hui qu’un homme ne 6e présente qu’en surtout et en bottes; les pantouffles et le bonnet sont proscrits.
— Regarde, dit la femme, voilà déjà quelques personnes qui reviennent de voir les émigrés; probablement tout est fini. Voyez comme leurs souliers sont couverts de poussière, comme ils ont le visage enflammé ! Chacun a son mouchoir à la main pour essuyer la sueur de son front. Par la chaleur qu’il fait, je ne voudrais pas courir si loin pour voir un si triste spectacle. En vérité, je me contenterai bien des récits qu’on nous en fera. » •
Lebon père l’interrompant dit d’un ton expressif: t Nous avons eu rarement un si beau temps pour une si belle moisson. Nous avons rentré le foin bien sec; il en sera de mémo du blé. Le ciel est pur, on ne voit pas un nuage, et le vent qui souffle do l’est répand une agréable fraîcheur. Ce temps
Père.
durera. Lo blé est déjà complètement mûr; demain, nous commencerons à faucher la riche moisson. >
Pendant qu’il parlait ainsi, on 'voyait grossir la troupe d’hommes et de femmes qui traversaient le marché pour retourner chez eux. A l’autre extrémité de la place, le riche voisin, le premier marchand du lieu, revenait rapidement avec scs filles dans une voiture découverte, faite à Landau, et s’arrêtait devant sa maison nouvellement réparée. Les rues devinrent vivantes; car cette petite ville était bien peuplée ; elle possédait plusieurs fabriques et divers genres d’industries.
Le fidèle couple était donc assis sous la porte cochère, causant et faisant mainte remarque sur les gens qui passaient, a Regardez, dit enfin la digne hôtesse, voici le pasteur qui arrive avec notre voisin l’apothicaire; il faut qu’ils nous racontent tout ce qu’ils ont vu là-bas, et dont le spectacle est peu fait pour inspirer la joie. »
Us s’approchèrent tous deux amicalement, saluèrent les deux époux, et, s’asseyant sur les bancs de bois sous la porte cochère, ils secouèrent la poussière de leurs pieds et se donnèrent de l’air avec leurs mouchoirs.
Après des compliments réciproques, l’apothicaire prit la parole et dit presque avec humeur : <t En vérité, voilà bien les hommes I ils se ressemblent tous. Chacun prend plaisir à assister au spectacle du malheur qui frappe le prochain. Chacun court pour voir la flamme désastreuse de l’incendio qui s’élève dans les airs, pour contempler le pauvre criminel que l’on conduit tristement au supplice. Maintenant, tout le monde se promène hors ville pour voir la misère de ces braves gens chassés de leur pays, et personne ne pense qu’une semblable destinéopeut l’atteindre tôt ou tard. Je trouve cette légèreté impardonnable, mais elle est dans la nature de l’homme. j
Le sage cl vénérable pasteur prit la parole. Il faisait l’ornement de la ville. C'était un jeune homme touchant à l’âge
mûr. Il connaissait la vie et les besoins de ses auditeurs. Pénétré de la haute importance des livres saints qui nous dévoilent le sort de l’homme et ses pensées, il connaissait aussi les meilleurs écrivains profanes. « Je n’aime pas à blâmer, dit-il, les innocentes inclinations que la nature bienfaisante nous a données; car ce que l’intelligence et la raison seraient souvent impuissantes à opérer, un heureux et irrésistible penchant le produit. Si la curiosité n’attirait pas l’homme par un charme puissant, connattrait-il jamais, ditesmoi, l’ordre et l’harmonie qui unissent tous les êtres dans la nature? Car, d’abord, il veut du nouveau; puis il cherche l’utile avec une ardeur infatigable, et en6n il désire le bien, ce qui l’élève et l’ennoblit. Dans la jeunesse, la légèreté est pour lui une joyeuse compagne qui lui cache le danger, et d’une main salutaire efface bien vite les traces de la souffrance aussitôt qu’elle est passée. Heureux l’homme'qui, dans l’âge mûr, voit cette gaieté se transformer en calme raison ! Heureux celui dont l’activité se déploie énergique ment dans la prospérité comme dans l’infortune 1 car il fait naître le bien et répare les désastres. »
Cependant l’hôtesse impatiente dit avec douceur : « Racontez-nous ce que vous avez vu ; car je suis curieuse de le savoir.
-- Après tout ce dont j’ai été témoin, dit l’apothicaire d’un ton expressif, je ne reprendrai pas ma gaieté de si tôt ; qui pourrait raconter une telle variété de misères? Avant de descendre vers la prairie, nous voyions déjà de loin un nuage de poussière ; la longue file des émigrés s’étendait à perte de vue de colline en colline, et l’on ne distinguait pas très-bien. Même, après avoir gagné le chemin qui traverse obliquement la vallée, la presse, la confusion des voyageurs et des chariots étaient grandes encore. Hélas t nous n’en avons vu que trop de ces infortunés! L’aspect de chacun d’eux nous a fait connaître combien la fuite est amère et douloureuse, et quel joyeux sentiment on éprouve d’avoir pu à la hâte sauver
sa vie. Il était triste de voir les effets nombreux qu’une seule maison bien pourvue renferme, et auxquels un propriétaire
soigneux assigne une place convenable pour les trouver toujours au besoin, car tout est utile, nécessaire; il était triste, dis-je, de voir tous ces objets sauvés à la hâte, entassés sur des voitures et des chariots de toute espèce. Sur l’armoire est le crible et la couverture de laine ; dans la huche, le lit, et les draps sur le miroir. Comme nous l’avons éprouvé il y a vingt ans, quand l’incendie éclata dans notre ville, le danger ôte si bien à l’homme le sentiment de ce qu’il fait, qu’on laisse les choses les plus précieuses pour sauver les moins importantes. C’est ainsi que, surchargeant les bœufs et les chevaux, ces malheureux fugitifs voituraient avee une prévoyance irréfléchie les meubles les plus vils : de vieilles planches, des tonneaux, la cage aux oies, la volière. On voyait aussi les femmes et les enfants se traîner péniblement avec des paquets, des corbeilles, des hottes pleines de choses inutiles; car c’est avec la plus vive répugnance que l'homme abandonne la dernière parcelle de son bien. Ainsi la foule, se pressant en désordre, s’avançait dans le chemin poudreux. Celui-ci, dont les chevaux sont faibles, veut marcher lentement ; celui-là veut aller vite. Les clameurs des femmes et des enfants froissés dans la foule se mêlaient aux mugissements des bestiaux, aux aboiements des chiens, aux gémissements des vieillards et des malades assis sur des matelas et cahotés au sommet du lourd chariot surchargé. Tout à coup, au haut d’un monticule, la roue du chariot sort de l’ornière et s’approche en criant du bord de la chaussée ; le chariot se renverse dans le fossé et, par la violence do la secousse, les hommes sont lancés au loin dans les champs en poussant des cris épouvantables. Cependant ils sont encore heureux dans leur chute : les caisses tombent après eux et plus près du chariot. En les voyant précipités ainsi, on s’attendait véritablement à les voir écrasés sous le poids des coffres et des armoires. Le chariot reste là brisé, et les malheureux, dénués
de secours, car les autres, uniquement occupés d’eux-mêmes, passent devant eux et s’éloignent à la hâte emportés par le torrent de la foule. Nous accourons, et ces vieillards, ces malades qui, chez eux, dans leur lit, avaient à peine la force de supporter leurs longues souffrances, nous les trouvons là étendus sur le sol, couverts de blessures, poussant de douloureux gémissements, brûlés par le soleil, étouffés par des flots de poussière.
— Puisse mon Hermann les rencontrer, les reconforter et les vêtir, dit d’un ton ému l’hôte plein d’humanité. Pour moi, je ne voudrais pas les voir : l’aspect de l’infortune m’afflige. Touchés au premier récit de si grandes infortunes, nous avons envoyé à la hâte une obole de notre superflu, afin de secourir quelques-uns de ces malheureux et trouver nousmêmes le calme. Mais ne renouvelons pas ces tristes images; car dans le cœur de l’homme se glisse bientôt la crainte et le souci que je hais plus que le mal même. Entrez dans cette petite salle reculée, elle est plus fraîche ; car le soleil n’y pénètre jamais, jamais la chaleur de l’air ne traverse ses murs épais. Ensuite ma bonne petite femme ' nous apportera un verre de quatre-vingt-trois pour dissiper nos idées noires. Ici, il n’est pas agréable de boire : les mouches bourdonnent autour des verres.... » Et tous les quatre s’en vont dans la petite salle et se réjouissent d’être au frais.
Goethe.
( Hermann et Dorothée).