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LE LANGAGE

Primitivement, tout existe dans l’homme à l’état interne : le sentiment, le désir, la pensée, la détermination, le langage et l’acte. Mais, en contact avec le monde, cette intériorité poursuit son action, et, par la forme qui lui est propre, en détermine d’aiitres au dedans ou au dehors. Il se forme dans la progression du temps des moyens de conservation pour ce qui n’avait d’abord qu’une existence fugitive, et le travail des siècles passés est de moins en moins perdu pour les suivants. Alors s’ouvre un domaine que l’investigation scientifique peut parcourir graduellement; mais il est sillonné en tout sens par l’action de nouvelles forces internes qui échappent au calcul; et, si l’on no s’attache à séparer et à évaluer avec exactitude ces deux éléments, dont l’un peut prendre des proportions

J. Nous employons le mol anglais qui a presque acquis droit de bourgeoisie dans notre langue.

telles que l’autre court le danger d’être étouffé, il est impossible d’apprécier sainement ce que l’histoire de toutes les époques nous a conservé de plus noble.

A mesure que l’on s’enfonce dans l’antiquité, on voit tout naturellement se fondre de plus en plus les matériaux accumulés par les générations successives. En revanche, on se trouve en présence d’un autre phénomène qui, en quelque sorte, place les recherches sur un autre terrain. Les individus connus d’une manière positive par les circonstances extérieures de leur vie deviennent de plus en plus rares; les événements de leur existence et même leurs noms ont quelque chose de flottant et d’indécis; bien plus, on arrive à se demander si ce qu’on leur attribue appartient à eux seuls ou si leur nom n’est que le signe collectif des travaux de personnages multiples : leurs formes s’évanouissent en quelque sorte dans un épais brouillard '. C’est le cas, en Grèce, pour Orphée et Homère; dans l’Inde ; pour Manou, Wyâsa, Wâlmiki et tous les noms célèbres de l’antiquité. L’individualité déterminée s’évanouit encore davantage si l’on remonte encore plus haut.

Une langue arrondie comme celle d’Homère doit avoir roulé longtemps dans les vagues du chant pendant des périodes entières dont il ne nous est resté aucun document.

Cela se voit plus clairement encore dans la forme primitive des langues elles-mêmes. Le langage est intimement associé au développement spirituel de l’humanité ; il l’accompagne dans ses progrès ou sa décadence locale, et reflète les phases successives de la civilisation. Mais il est une époque où nous ne voyons que lui ; où, non content d’accompagner le développement spirituel, il prend absolument sa place. Le langage a, dans l’essence mèmè de l’humanité, une source si profonde, qu’il nous est interditflelo considérercomme uneceuvre propre , une création: des peuples. 11 possède une activité propre, évidente dans sa maniftstalion, bien qu’inexplicable

\ . Ils se perdent pour ainsi dire dans une classe de figures d’ombre.

flans son essence, et, considéré à co point de vue, il n’est pas un produit de la volonté, mais une émanation spontanée de l’esprit; non l'œuvre des peuples, mais un résultat de leur vie intime 1 . Ils se servent du langage sans savoir comment ils l’ont formé. Nonobstant cela, les langues ont dû croître et se développer avec les diverses races et émaner de la nature propre de leur génie qui leur a imposé certaines bornes. Ce n’est point un vain jeu de mots que d’envisager la langue comme le résultat d’une force spontanée, autonome, douée d’une liberté divine ; et les langues, au contraire, comme enchaînées et dépendantes des nations auxquelles elles appartiennent, car en se particularisant, elles se sont imposé des limites. Tandis que, primitivement, le langage et le chant coulaient librement à pleins bords, les diverses langues se formaient dans la mesure de l’inspiration, de la liberté et de l’énergie que présentaient les facultés spirituelles dans leur action collective. Mais cela ne pouvait sortir quo de tous les individus réunis; isolément pris, chacun d’eux devait trouver son support dans tous les autres; car ce n’est qu’avec la certitude d’être sentie et comprise que l’inspiration prend un nouvel essor. Ici donc nous pouvons, quoique bien faiblement et obscurément, entrevoir Une époque où les individus se perdent ponr nous dans la masse du peuple, et où la langue ellemême est le produit de l’énergie créatrice de l’intelligence.

. G. de Ilumboldl.

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