Règle : Il se faut entr'aider^ p. 39, n
CHATEAUBRIAND
basanés ou des espèces de géants aux yeux verts, à la chevelure blonde lavée dans l'eau de chaux, frottée de beurre aigre ou de cendres de frêne ; les uns nus, ornés de colliers, d'anneaux de fer, de bracelets d'cnr ; les autres couverts de peaux, de savons, de larges braies1, de tuniques étroites et bigarrées ; d'autres encore la tête chargée de casques faits en guise de mufles de bêtes féroces, d'autres encore le menton et l'occiput rasés ou portant longues barbes et moustaches. Ceux-ci s'escrimaient à pied avec des massues, des maillets, des marteaux, des framées, des angons à deux crochets2, des haches à deux tranchants, des frondes, des flèches armées d'os pointus, des lilets et des lanières de cuir, de courtes et de longues épées ; ceux-là enfourchaie:it de hauts destriers bardés de fer, ou de laides et chétives cavales, mais rapides comme des aigles. En plaine, ces hommes hostoyaient3 éparpillés ou formés en coin ou roulés en masse ; parmi les bois, ils montaient sur les arbres, objets de leur culte, et combattaient portés sur les
épaules et dans les bras de leurs dieux4
Les Huns parurent effroyables aux barbares eux-mêmes5; ils considéraient avec horreur ces cavaliers au cou épais, aux joues déchiquetées, au visage noir, aplati et sans barbe, à la tête en forme de boule d'os et de chair, ayant dans cette tête des trous plutôt que des yeux, ces cavaliers dont la voix était grêle et le geste sauvage6. La renommée les représentait aux Romains comme des bêtes marchant sur deux pieds, ou comme ces effigies difformes que l'antiquité plaçait sur les ponts... Ils se nourrissaient d'herbes sauvages et de viandes demi-crues, couvées7 un moment entre leurs cuisses ou échauffées entre leur siège et le dos de leurs chevaux. Leurs tuniques, de toile, colorée et de peaux de rats des champs, étaient nouées autour de leur cou; ils ne les abandonnaient que lorsqu'elles tombaient en lambeaux. Ils enfonçaient leur tête dans des bonnets de peau arrondis,
1. Sayon = saie, casaque ouverte que portaient les soldats et les paysans gaulois. — Les braies étaient le pantalon.
2. * Voir dans les Martyrs (livre VI) la peinture des Francs, p. 271, et comparer les deux passages.