L'ESSAI SUR LES RÉVOLUTIONS
L'œuvre expliquée par l'auteur.
[L'Essai sur les Révolutions, le premier ouvrage publié par Chateaubriand, a été écrit à Londres où il parut en 1797. L'idée générale du livre est que la Révolution française n'est pas une expérience absolument nouvelle dans l'histoire de l'humanité et qu'elle présente de singulières analogies avec l'histoire des anciens peuples.
Il n'y a rien d'étonnant à cette curiosité de Chateaubriand pour la Révolution et à son désir d'en retrouver à travers les âges le fondement historique et philosophique. Depuis son retour d'Amérique il avait été non seulement témoin mais acteur dans le grand drame qui se jouait alors. Enrôlé parmi les émigrés et dans l'armée des princes, septième compagnie bretonne, couleur lÉeu de roi avec retroussis à l'hermine, il avait fait le siège de Thionville et mené quelque temps cette vie de soldat dont il a donné tant de tableaux dans ses Mémoires.]
Marché du Camp. — Aux avant-postes.
î II s'était formé derrière notre camp une espèce de marché.
| Les paysans avaient amené des quartauts de vin blanc de
] Moselle qui demeurèrent sur les voitures ; les chevaux
j dételés mangeaient attachés à un bout des charrettes tandis
i qu'on buvait à l'autre bout. Des fouées2 brillaient çà et là.
î On faisait frire des saucisses dans des poêlons, bouillir des
| gaudes dans des bassines, sauter des crêpes sur des plaques
i de fonte, enfler des pancakes3 sur des paniers. On vendait
< des galettes anisées, des pains de seigle d'un sou, des gâteaux \ de maïs, des pommes vertes, des œufs rouges et blancs, des \ pipes et du tabac, sous un arbre aux branches duquel pen- | daient des capotes de gros drap, marchandées par les pas-
< sants. Des villageoises, à califourchon sur un escabeau
1. Le titre complet est Essai çaise. Avec l'épigraphe : Dédié
sur les révolutions anciennes et à tous les partis,
modernes considérées dans leur 2. Fouées — flambées,
rapport avec la Révolution fran- 3. Sorte de crêpes très épaisses.
L'ESSAI sur les révolutions
j portatif, trayaient des vaches, chacun présentant sa tasse à la laitière et attendant son tour. On voyait rôder devant les fourneaux les vivandiers en blouse, les militaires en uniforme. Des cantinières allaient criant1 en allemand et en
j français. Des groupes se tenaient debout, d'autres assis à des tables de sapin, plantées de travers sur un sol raboteux. On s'abritait à l'aventure sous une toile d'emballage ou sous des rameaux coupés dans la forêt, comme à Pâques
> fleuries2
\ Parmi mes compatriotes, j'avais rencontré Ferron de la $ Sigonnière, mon ancien camarade de classe à Dinan. Nous dormions mal sous notre pavillon ; nos têtes, dépassant la toile, recevaient la pluie de cette espèce de gouttière. Je me levais et j'allais avec Ferron me promener devant les faisceaux, car toutes nos nuits n'étaient pas aussi gaies que celles de Dinarzade3. Nous marchions en silence, écoutant la voix des sentinelles, regardant la lumière des rues de nos tentes, de même que nous avions vu autrefois au collège les lampions de nos corridors. Nous causions du passé et de l'avenir, des fautes que l'on avait commises, de celles que l'on ï commettrait; nous déplorions l'aveuglement des princes4, qui croyaient revenir dans leur patrie avec une poignée de j serviteurs, et raffermir par le bras de l'étranger la couronne \ sur la tête de leur frère5. {Mémoires d'Outre-Tombe, Prei mière partie, Livre VII.)
[Ces dernières lignes montrent quel était le découragement de Chateaubriand, malgré son loyalisme. Sa tristesse augmenta encore lorsque l'armée fut obligée de lever le siège de Thionville. Blessé et malade, miné par la fièvre, atteint par la petite vérole, contraint d'abandonner ses compagnons, il commença un interminable et douloureux voyage à travers les Ardennes.]
1. Règle : V emploi du verbe aller avec le participe présent d'un verbe pour exprimer une idée de continuité était un tour très apprécié dans Vancienne langue.
Ex. : Les plaisirs nous vont décevant. (Malherbe.) — Quel malheur me va poursuivant? (Corneille.) Cf. Crouzet..., Gr.
Fr., § 263.
* Etudier le goût de Chateaubriand pour aes mots et des tours archaïques.
2. Peinture vivante et gaie et sans recherche de l'effet. — Pâques fleuries = les Rameaux.