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Morceaux choisis. Introd. par Georgette Leblanc

*' Tout ce qu'on peut dire en s'efforçant de faire le portrait intime d'un être, a écrit Maeterlinck, ne ressemble que bien imparfaitement à l'image plus précise que nos pensées tracent en notre esprit dans

l'instant que nous en parlons Le personnage

authentique et total ne surgit de l'ombre qu'au contact immédiat de deux vies."

Pourtant on se défie un peu du jugement de nos proches. On trouve qu'ils ne sont point qualifiés pour parler de nous. On croit qu'ils se trompent parce qu'ils aiment, qu'ils ne voient pas clair parce qu'ils voient trop ! Qui nous discerne alors ? Les indifférents qui passent ou les amis qui demeurent et dont chacun nous regar-de à travers sa propre pensée comme à travers une vitre de couleur différente ?

INTRODUCTION

Je l'ai vu se frayer un chemin paisible à travers bien des circonstances difficiles, aller et revenir avec le même sourire, là où d'autres partent en chantant et reviennent en pleurant. Quoique la vie de Maeterlinck soit une de celles qui semblent le plus dénuées d'incidents, ceux-ci guettent son repos comme ils guettent le repos de tous les hommes; mais jamais on n'eut à ce point le réconfortant spectacle de voir les événements asservis et domestiqués par la conscience et la volonté.

Je m'en voudrais d'enfermer l'existence de Maeterlinck dans un récit minutieux. D'ailleurs, lorsque je vous aurai dit qu'il passe l'été en Normandie et l'hiver dans le midi, qu'il se lève tôt, visite ses fleurs, ses fruits, ses abeilles,, sa rivière, ses grands arbres, se met au travail, puis revient au jardin ; qu'après le repas, il se livre aux sports qu'il affectionne : le canotage, l'automobile, la bicyclette ou la marche ; que, chaque soir, le rayonnement de la lampe éclaire ses lectures, et qu'il se couche de bonne heure, vous saurez peu de chose, car ces petites habitudes ne sont que les coupes plus ou moins vastes qui recueillent la substance même d'une vie.

Quelle est chez Maeterlinck, la nature intime de cette substance ? C'est la méditation. En somme, I il travaille peu. si nous entendons par travail les i seuls instants de production, car il lui semblerait

INTRODUCTION

puéril de s'attarder trop longtemps à la tâche. Rien ne serait plus contraire à ses idées et à ses goûts. Mais je ne connais pas d'être plus studieux si l'on songe qu'en dehors des deux heures précises qu'il accorde à sa besogne quotidienne, aucune distraction ne vient interrompre l'unité attentive, presque monotone de ses jours. Il nous donne un exemple frappant de cette sorte d'oisiveté active dans laquelle s'élabore toute œuvre profonde et qui est vraiment l'espace, le ciel de notre vie morale, la lumière qui fait éclore ses germes, éclater ses promesses. C'est ainsi que se prépare, au cours de la promenade, pendant les plaisirs silencieux, le travail qu'il réalise si étrangement vite chaque matin.

Quand on peut suivre l'existence de Maeterlinck pas à pas, on a la révélation du rôle formidable que joue l'inconscient en notre âme. Son œuvre n'est pas seulement le résultat d'une volonté cérébrale, mais elle émane d'une force perpétuellement en mouvement, toujours en éveil, qui agit à son insu, en dehors de lui, et qui semble prendre une voix humaine pour lui dicter les pag^s si profondes qu'il a écrites sur la part même de cet inconscient dans notre pensée.

N'y a-t-il pas une preuve de cette force mystérieuse dans la discipline presque automatique qui régit tout naturellement son activité ? Durant bien des années de vie commune, je ne l'ai jamais vu .se contraindre.

INTRODUCTION

Il semble accomplir son oeuvre sans peine ni effort, avec la simplicité d'un enfant qui abandonne sei jeux à l'heure prescrite et les reprend aux heur»» permises, sans souci de la page commencée.

Chaque matin, au moment de la réalisation, une fenêtre s'ouvre sur l'espace, sur l'humanité, sur Iw vérités éternelles, et, quand elle se referme, le travail ne s'arrête point cependant, il continue au delà des gestes, durant la promenade, l'examen des ruches ou la visite des fleurs. Il continue, et les horizons de la pensée s'éclairent, les vérités se rapprochent, pareilles à ces bonnes fées qui parfois traversant les ténèbres du sommeil nous offrent au réveil la solution du problème que notre conscience avait cherché en vain.

Maurice Maeterlinck est né à Gand le 29 août 1862 d'une très ancienne famille flamande qui remonte au quatorzième siècle. Son enfance se passe à Oostacker au bord du large canal maritime qui relie Gand à Terneuzen, petite ville hollandaise. Les navires de mer semblent glisser dans le jardin étendant leur ombre majestueuse sur les allées pleines de roses et d'abeilles. Ainsi l'âme du petit garçon à la fois joyeux et grave, turbulent et rêveur s'éveille entourée de toutes les choses qui solliciteront un jour

les études et la vie du poète La campagne, la

moisson, les fleurs, les fruits, les ruches, le fleuve et surtout, seuls >ivànements de la vie familiale. \es

INTRODUCTION

grands navires qui passent lentement, chargés d'inconnu apportant du large les pensées des confins du monde.

Si les choses pour environner l'enfant semblent alors précéder le destin, plus tard, nous verrons avec quelle complaisance, elles viennent rejoindre l'œuvre, illustrant pour ainsi dire les jours du poète, de toutes les réalités jadis évoquées dans ses drames. L'Abbaye de Saint-Wandrille où Maeterlinck passe tous les étés est vraiment la réalisation des châteaux imaginaires dont le poète encadra l'aventure des Maleine, des Mélisande, des Alladine, des Ygraine. Rien ne manque au décor. Les ruines que baigne la rivière, la fontaine, le jet d'eau, les terrasses, les corridors innombrables, les portes monumentales, les bois séculaires, le cloître, la chapelle et les souterrains.

Mais nous ne pouvons en cette courte notice saluer comme il le faudrait les faveurs du destin qui semblent constamment enguirlander la route du philosophe et n'ont point peu contribué à son évolution vers la lumière. Un seul mauvais souvenir dans ces années d'heureuse sagesse, une seule rancune qui obscurcit les belles heures de l'adolescence, Maeterlinck ne pardonnera jamais aux pères Jésuites du

collège de Sainte-Barbe leur étroite tyrannie Je

lui ai souvent entendu dire qu'il ne recommencerait pas la vie au prix de ses sept années de collège. Il n'v ^ solon lui qu'un crime que l'on ne peut pas

INTRODUCTION

pardonner, c'est celui qui empoisonne les joies et détruit le sourire d'un enfant.

L'éducation achevée, Maeterlinck commence son droit. Ses parents en veulent faire un avocat ; au collège on a remarqué en lui de fâcheuses aptitudes littéraires qu'il importe de détruire. Le jeune homme a son but, mais il sait utiliser l'inévitable. 11 accepte de terminer ses études à Paris, en vérité il y va chercher l'encouragement nécessaire à sa volonté. Dans la capitale ses goûts s'affirment, ses rêves se précisent. 11 lit, fréquente les musées, rencontre des artistes, connaît des poètes. La curieuse figure de Villiers de l'Isle Adam produit sur sa jeunesse une impression qui domine encore ses souvenirs. Quand il revient à Gand, sa vocation est fixée et tout en suivant le chemin tracé par la volonté paternelle, sa pensée entrevoit déjà l'espace qui lui est nécessaire ; il est inscrit au barreau de sa ville natale, il plaide, il apporte à ses plaidoiries l'esprit extrêmement précis, le grand sens pratique qui lui sont particuliers 8t pendant ce temps, il écrit, se passionne de plus en plus pour la littérature et avec ses vieux amis Grégoire Leroy et le grand poète Charles Van Lerberghe à qui l'unissait une affection née aux premières heures de l'enfance il collabore à plusieurs petites revues.

Il fait paraître en 1839 un recueil de vers intitulé Serres Chaudes. On y peut trouver en germe bien des qualités qui plus tard s'épanouiront dans

INTRODUCTION

ses œuvres. Ces petits poèmes lourds d'angoisses et d'inquiétudes apportent avec eux l'atmosphère étrange qui enveloppera peu après les héros de son premier drame : La Princesse Maleine, publié en 1890 et sur lequel Mirbeau avec sa fougue et sa générosité bien connues écrivit un article qui révéla soudain le jeune auteur belge au monde entier.

Maeterlinck continue à partager la vie familiale car il sait s'abstraire de tout ce qui l'entoure. Il est complètement étranger à la forme de son existence et restera ainsi jusqu'au jour où cette forme pourra s'adapter parfaitement à ses goûts.

Après la Princesse Maleine paraissent successivement, L'Intruse, Les Aveugles, les Sept Princesses, Pelleas et Melisande, Alladine et Palomides, Intérieur, et La Mort de Tintagiles, drames d'angoisse et d'inquiétude dans lesquelles "la présence infinie, ténébreuse hypocritement active de la mort remplit tous les interstices du poème et où il n'est répondu au problème de l'existence que par l'énigme de son anéantissement."

Jusqu'ici, nous vivons avec Maeterlinck dans l'ombre de toutes les grandes puissances Incompréhensibles et fatales. Courbés sous le poids de leur destin, ses héros vont et viennent à tâtons dans l'obscurité ; ils sont si négatifs qu'on ne les perçoit que par la force qui les détruit. Seul le malheur fait iailllr ir îftur 5 m»? qn-'lquRS étinco.Ilos et ce n'est

INTRODUCTION

qu'à l'instant où la mort les frappe qu'ils semblent s'apercevoir qu'ils respirent.

Parallèlement à ces drames paraissent des traductions— Ruysbroeck r admirable. Les Disciples à Sais, Les Fragments de Novalis, UAnnabella de John Ford, et enfin son premier volume d'essais philosophiques: Le Trésor des Humbles, qui ferme le cycle commencé par les Serres Chaudes, nous faisant entrevoir pour la première fois une lueur d'espoir, une petite clarté qui grandira bientôt, mais qui tremble encore au fond d'un gouffre.

Il appartenait à Aglavaine, à celle qui fût dans l'oeuvre de Maeterlinck la première héroïne consciente, d'aviver cette flamme et de pencher sa raison sur cet abîme d'inquiétude. " Elle m'apporte, écrivait le poète dans une lettre que j'ai sous les yeux, elle m'apporte une atmosphère nouvelle, une volonté de bonheur, une force d'espérance. Si elle ne triomphe pas tout de suite de la fatalité qui pèse encore sur la petite Sélysette, du moins elle l'éclairé et désormais sa lumière va diriger mes recherchas dans une voie sereine, heureuse et consolante."

C'est ici en effet que l'évolution de Maeterlinck s'impose à tous ceux qui étudient son œuvre. Comme si nous passions soudain du nord au midi, les brumes se déchirent, le ciel devient pur. la lumière éclate, la terre est toute brodée de fîeurs, ses merveilles nous apparais.'-.ent et maintenant, des silhouettes

-INTRODUCTION

héroïques se découpent dans la clarté qui tombe d'aplomb sur leur front. Elles naissent d'un monde plus courageux dont la pensée n'appartient plus tout entière aux vérités désolantes qui ordonnaient l'inaction et la désespérance, elles sont modelées par des mains qui ne tremblent plus, conçues par un esprit que le doute retient, mais n'enchaine point. Les voiles, qui longtemps ont dérobé la volonté secrète, sont tombés, et si la sagesse soulève encore des angoisses, il semble à présent que c'est la lumière triomphante qui fouille l'ombre et découvre de nouveaux pleurs.

Le théâtre de Maeterlinck est étroitement lié à sa philosophie et ses héros ne sont point seulement ceux du monde immédiat que chaque drame met en action, mais ils précisent, ils éclairent la marche de sa philosophie. C'est pourquoi nous les voyons surgir en des pays différents, peuplés de volontés et d'idées différentes. Et c'est ainsi que nous apercevons d'abord, tout au fond des brumes, issues des désirs angoissés des Serres Chaudes les petites princesses mortes, ensevelies dans les flammes d'argent de leur chevelure féerique, puis dans une lumière grandissante Aglavaine nous conduit du Trésor des Humbles au seuil de Sagesse et Destinée. Monna Vanna domine Le Temple Enseveli, Ariane s'en élance armée de sa clef d'or. Dans le même rayon de clarté apparaissent bientôt La Vie des Abeilles. Joyzelle, Le double Jardin, Marie Ma^ddeine et enfin voici

IN'IRODUCnON

U Intelligence des Fleurs, féerie de la nature mê'ée à celle de LOiseau Bleu, féerie de la pensée

Il ne m'appartient pas de critiquer ni même de juger l'œuvre de Maeterlinck. J'en ai indiqué la marche en quelques traits ; on peut la suivre comme on suit un chemin d'abord un peu sombre, mais qui s'élargit, s'éclaire et s'ouvre sur l'espace. Et quelle que soit l'opinion que l'on en ait, on doit, il me semble, se réjouir d'une évolution aussi heureuse, aussi consolante. S'il est vrai que dans ses premiers écrits nous avons vu ses héros impitoyablement soumis à des forces aveugles, irrémédiablement courbés sous le poids des tourments, si l'inconnu a pris la forme de la mort, si tout au fond des ténèbres, dans une injustice sournoise, nous avons discerné l'idée du Dieu chrétien mêlée à celle de la fatalité antique ; dans la deuxième partie de son œuvre, le poète n'a pas remplacé les incertitudes nuisibles par des certitudes illusoires. Il a su nous guider sans mensonges dans une voie de sérénité, et nous faire espérer sans promesses vaines. Il a su, en regardant simplement la vie nous donner confiance en elle, découvrant des beautés dans la plus humble des joies et dans la plus misérable, de la noblesse dans la plus médiocre. Sur un sommet, il a élevé un temple de beauté d'amour et de vérité. Aucune porte n'en défend l'entrée, aucune divinité éphémère ne l'habite.

DE

Maurice MAETERLINCK

Le Trésor des Humbles —

Le Silence ........ 3

La Sagesse et la Destinée —

Fragments . . . . . . . • IS

La Vie des Abeilles —

Le Vol Nuptial ....... 43

Le Temple Enseveli —

Le Passé 65

I^e double Jardin —

Sur la Mort d^un Petit Chien .... 8^

Fleurs Démodées 107

De la Sincérité . . . . . . .123

Portrait de Femme 131

Vue de Rome 139

La Colère des Abeilles. . . . , , 152

Le Suffrage Universel 160

V Intelligence des Fleurs —

Notre devoir social ...... 169

Lu Mesure des Hetues ..... 184

Eloge dt la Boxe ...... 192

Les Dieux de la Guerre ..... 200

L'Immortalité 210

Théâtre —

Intérieur 237

Moiiiia Viinna , . . . . . . 271

L'Oiseau UUu «..*«.. 307

(.( /■■> ILENCE and Secrecy i s'écrie Carlyle, il ^^ faudrait leur élever des autels d'universelle ^^— / adoration. (Si ces jours étaient de ceux où l'on élève encore des autels.) Le silence est l'élément dans lequel se forment les grandes choses, pour qu'enfin elles puissent émerger, parfaites et majestueuses, à la lumière de la vie qu'elles vont dominer. Ce n'est pas seulement Guillaume le Taciturne, ce sont tous les hommes considérables que j'ai connus, et les moins diplomates et les moins stratégistes de ceux-ci, qui s'abstenaient de bavarder de ce qu'ils projetaient et de ce qu'ils créaient. Et toi-même, dans tes pauvres

(I) Le Trésor des Humblfs. r vol., éilit. du .Wdr.-urg pf France, 36, rue do CoacJé, Vasis. i8g6.

petites perplexités, essaie donc de retenir ta langue durant un jour ; et le lendemain, comme tes desseins et tes devoirs seront plus clairs I Quels débris et quelles ordures ces ouvriers mucst n'ont-ils pas balayes en toi-même, tandis que les bniits inutiles du dehors n'entraient plus ! La parole est trop souvent, non comme le disait le Français, l'art de cacher la pensée, mais l'art d'étouffer et de suspendre la pensée, en sorte qu'il n'en reste plus à cacher. La parole est grande, elle aussi ; mais ce n'est pas ce qu'il y a de plus grand. Comme l'affirme l'inscription suisse : Sprcchen ist sUbern. Schu'cigen ist golden, la parole est d'argent, et le silence est d'or, ou, comme il vaudrait mieux le dire : La parole est du temps, le silence de l'éternité.

« Les abeilles ne travaillent que dans l'obscurité, la pensée ne travaille que dans le silence, et la vertu dans le secret... »

Il ne faut pas croire que la parole serve jamais aux communications véritables entre les êtres. Les lèvTes ou la langue peuvent représenter l'âme de la même manière qu'un chiffre ou un numéro d'ordre représente une peinture de Memling, par exemple, mais dès que nous avons vraiment quelque cJiose à nous dire, nous sommes obligés de nous taire; et si, dans ces moments, nous résistons aux ordres invisibles et pressants du silence, nous avons fait une perte éternelle que les plus grands trésors de la sagcfse humaine ne pourront réparer, car nous avons perdu l'occasion d'écouter une autre àme

et de donner un instant d'existence à la nôtre ; et il y a bien des vies où de telles occasions ne se présentent pas deux fois...

Nous ne parlons qu'aux heures où nous ne vivons pas, dans les moments où nous ne voulons fas apercevoir nos frères et où nous nous sentons à une grande distance de la réalité. Et dès que nous parlons, quelque chose nous prévient que des portes divines se ferment quelque part. Aussi sommes-nous très avares du silence, et les plus imprudents d'entre nous ne se taisent pas avec le premier venu. L'instinct des vérités surhumaines que notrs possédons tous, nous avertit qu'il est dangereux de se taire avec quelqu'un que l'on désire ne pas connaître ou que l'on n'aime point ; car les paroles passent entre les hommes, mais le silence, s'il a eu un moment l'occasion d'être actif, ne s'efface jamais, et la vie véritable, et la seule qui laisse quelque trace, n'est faite que de silence. Souvenezvous ici, dans ce silence auquel il faut avoir recours encore, afin que lui-même s'explique par lui-même ; et s'il vous est donné de descendre un instant en votre âme jusqu'aux profondeurs habitées par les anges, ce qu'avant tout vous vous rappellerez d'un être aimé profondément, ce n'est pas les paroles qu'il a dites ou les gestes qu'il a faits, mais les •iilences que vous avez vécus ensemble ; car c'est la qtialité de ces silences qui seule a révélé la qualité de votre amour et de vos âmes.

Je ne m'approche ici que du silence actif, car

6 LE TRÉSOR DES HmïBLES

il y a un sfleiice passif, qui n'est que le reflet du sommeil, de la mort ou de l'inexistence. C'est le silence qui dort ; et tandis qu'il sommeille, il est moins redoutable encore que la parole ; mais une circonstance inattendue peut l'éveiller soudain, et alors c'est son frère, le grand silence actif, qui s'intronise. Soyez en garde. Deux âme*' vont s'atteindre, les parois vont céder, des digues vont se rompre, et la vie ordinaire va faire place à une vie où tout devient très grave, où tout est sans défense, où plus rien n'ose rire, où plus rien n'obéit, où plus rien ne s'oublie...

Et c'est parce qu'aucun de nous n'ignore cette sombre puissance et ses jeux dangereux que nous avons une peur si profonde du silence. Nous supportons à la ri^eur le silence isolé, notre propre silence: mais le silence de plusieurs, le silence multiplié, et surtout le silence d'une foule est un fardeau surnaturel dont les âmes les plus fortes redoutent le poiJs inexplicable. Nous usons une grande partie de notre vie à rechercher les lieux où le silence ne règne pas. Dès que deux ou trois hommes se rencontrent, ils ne songent qu'à bannir l'invisille ennemi, car combien d'amitiés ordinaires n'ont d'autres fondements que la haine du silence ? Et si, malgré tous les efforts, il réussit à se glisser entre des êtres assemblés, ces êtres tourneront la tête avec inquiétude, du côté solennel des choses que l'on n'o perçoit pas, et puis ils s'en iront bientôt, cédant la jilace à l'inconnu, et ils s'éviteront à

l'avenir, parce qu'ils craignent que la lutte séculaire ne devienne vaine une fois de plus, et que l'un d'eux ne soit de ceux, peut-être, qui ouvrent en secret la porte à l'adversaire...

La plupart d'entre nous ne comprennent et n'admettent le silence que deux ou trois fois daris leur vie. Ils n'osent accueillir cet hôte impénétrable que dans des circonstances solennelles, mais presque tous, alors, l'accueillent dignement ; car les plus misérables mêmes ont dans leur existence des moments où ils savent agir commue s'ils savaient déjà ce que savent les dieux. Rappelez-vous le jour où vous rencontrâtes sans terreur votre premier silence. L'heure effrayante avait sonné ; et il venait au devant de votre âme. Vous l'avez vu monter des gouffres de la vie dont on ne parle pas, et des profondeurs de la mer intérieure de beauté ou d'horreur, et vous n'avez pas fui... C'était à un retour, sur le seuil d'un départ, au cours d'une grande joie, à côté d'une mort ou au bord d'un malheur. Souvenez-vous de ces minutes où toutes les pierreries secrètes se révèlent et où les vérités endormies se réveillent en sursaut ; et dites-moi si le silence, alors, n'était pas bon et nécessaire, si les caresses de l'ennemi sans cesse poursuivi n'étaient pas des caresses divines ? Les baisers du silence malheureux — car c'est surtout dans le malheur que le Silence nous embrasse — ne peuvent plus s'oublier ; et c'est pourquoi ceux qui les ont connus plus souvent que les autres valent

mieux que les autres. Ils savent seuls, peut-être, sur quelle» eaux muettes et profondes repose la mince écorce de la vie quotidienne, ils sont allés plus près de Dieu, et les pas qu'ils ont faits du côté des lumières sont des pas qui ne se perdent plus ; caj l'âme est une chose qui peut ne pas monter, mais qui ne peut jamais descendre...

« Silence, le grand Empire du silence, » s'écrie encore Carlyle — qui connut si bien cet empire de la vie qui nous porte — « plus haut que les étoiles, plus profend que le royaume de la Mort I... Le silence et les nobles hommes silencieux !..* Ils sont cpars çà et là, chacun dans sa province, pensant en silence, travaillant en silence, et les journaux du matin n'en parlent point... Ils sont le sel même de la terre, et le pays qui n'a pas de ce« hommes ou qui en a trop peu n'est pas en bonne voie... C'est une forêt qui n'a pas de racims, qui est toute tournée en feuilles et en branches, et qui bientôt doit se faner et n'être plus une forêt... »

Mais le silence véritable, qui est plus grand encore et qu'il est plus difficile d'approcher que le silence matériel dont nous parle Carlyle, n'est pas un de ces dieux qui peuvent abandonner les hommes. Il nous entoure de tous côtés, il est le fond de notre vie sous-entendue, et dès que l'un de nous frappe en tremblant à l'une des portes de l'abîme, c'est toujours le même silence attentif q\ii ouvre cette porte.

Ici encore nous sommes tous é;îaux devant la

chose sans mesure ; et le silence du roi ou de l'esclave, en face de la mort, de la douleur ou de l'amour a le même visage, et cache sous son manteau impénétrable des trésors identiques. Le secret de ce silence-là, qui est le silence essentiel et le refuge inviolable de nos âmes, ne se perdra jamais, et si le premier-né des hommes rencontrait le dernier habitant de la terre, ils se tairaient de la même façon dans les baisers, les terreurs ou les larmes, Us se tairaient de la même façon dans tout ce qui doit être entendu sans mensonges, et malgré tant de siècles, ils comprendraient en même temps, comme s'ils avaient dormi dans le même berceau, ce que les lèvres n'apprendront pas à dire avant la fin du monde...

Dès que les lèvres dorment, les âmes se réveillent et se mettent à l'œuvre ; car le sDence est l'élément plein de surprises, de dangers et de bonheur, dans lequel les âmes se possèdent librement. Si vous voulez vraiment vous livrer à quelqu'un, taisez-vous : et si vous avez peur de vous taire avec lui, — à moins que cette crainte ne soit la crainte ou l'avarice auguste de l'amour qui espère des prodiges — fuyez-le, car votre âme déjà sait à quoi s'en tenir. Il est des êtres avec qui le plus grand des héros n'oserait pas se taire, et des âmes qui n'ont rien à cacher cependant tremblent que certaines âmes les découvrent. Il en est d'autres aussi qui n'ont pas de silonr-o, et qui tuent le silence autour d'eux ; et ce sont les seuls êtros qui passent

lO LE TRÉSOR DES HUMBLES

vraiment inaperçus. IL ne parviennent pas à traverser la zone révélatrice, la grande zone de la lumière ferme et fidèle. Nous ne pouvons nous faire une idée exacte de celui qui ne s'est jamais tu. On dirait que son âme n'a pas eu de visage. <f Nous ne nous connaissons pas encore, m'écrivait quelqu'un que j'aimais entre tous, nous n'avons pas encore osé nous taire en.semble. » Et c'était vrai ; déjà nous nous aimions si profondément que nous avions eu peur de l'épreuve surhumaine. Et chaque fois que le silence, ange des véritc>s suprêmes et messager de l'inconnu spécial de chaque amour, descendait entre nous, nos âmes à genoux semblaient demander grâce et implorer encore quelques heures de mensonges innocents, quelques heures d'ignorance ou quelques heures d'enfance... Et néanmoins il faut que son heure vienne. Il est le soleil de l'amour et il mûrit les fruits de l'âme, comme l'autre soleil les fruits de notre terre. Mais ce n est pas sans raison que les hommes le redoutent; car on ne sait jamais quelle sera la qualité du silence qui va naître. Si toutes les paroles se ressemblent, tous les silences différent, et la plupart du temps toute une destinée dépend de la qualité de ce premier silence que deux âmes vont former. Des mélanges ont lieu, on ne sait où, car les réservoirs du silence sont situés bien au-dessus des réservoirs de la pensée ; et le l.^reuvage imprévu devient sinistrement amer ou profondément doux. Deux âmes admirables et d'égale puissance peuvent donner

LE SILENCE ii

naissance à un silence hostile, et se feront dans les ténèbres une guerre sans merci, au lieu que l'âme d'un forçat viendra se taire divinement avec l'âme d'une vierge. On ne sait rien d'avance, et tout ceci se passe dans un ciel qui ne prévient jamais ; et c'est pourquoi les amants les plus tendres retardent bien souvent j usqu'aux dernières heures la solennelle entrée du grand révélateur des profondeurs de l'être...

C'est qu'ils savent aussi — car l'amour véritable ramène les plus frivoles au centre de la vie — c'est qu'ils savent aussi que tout le reste était jeux d'enfant tout autour de l'enceinte, et que c'est maintenant que les murailles tombent et que l'existence est ouverte. Leur silence vaudra ce que valent les dieux qu'ils renferment et s'ils ne s'entendent pas dans ce premier silence, leurs âmes ne pourront pas s'aimer, car le silence ne se transforme Doint. Il peut monter ou bien descendre entre deux âmes, mais sa nature ne changera jamais; et jusqu'à la mort des amants, il aura l'attitude, la forme et la puissance qu'il avait au moment où, pour la première fois, il entra dans la chambre.

A mesure qu'on avance dans la vie, on s'aperçoit que tout a lieu selon je ne sais quelle entente préalable dont on ne souffle mot, à laquelle on ne pense même pas, mais dont on sait pourtant qu'elle existe quelque part, audessus de nos têtes. Le plus inefficace d'entre les honuxies souiit, aux prcnncres reiKontres,

12 LE TRÉSOR DES Hl^î\ÏBLES

comme s'il était le vieux complice du destin de SCS frères. Et dans le domaine où noxis sommes, ceux-là mêmes qui savent parler le plus profondément sentent le mieux que les mots n'expriment jamais les relations réelles et spéciales qu'il y a entre deux êtres. Si je vous parle en ce moment des choses les plus graves, de l'amour, de la mort ou de la destinée, je n'atteins pas la mort, l'amour ou le destin, et malgré mes efforts, il restera toujours entre nous une vérité qui n'est pas dite, qu'on n'a même pas l'idée de dire, et cependant cette vérité qui n'a pas eu de voix aura seule vécu im instant entre nous, et nous n'avons pas pu songer à autre chose. Cette vérité, c'est noire vérité sur la mort, le destin ou l'amour ; et nous n'avons pu l'entrevoir qu'en silence. Et rien, si ce n'est le silence, n'aura eu d'importance. « Mes sœurs, dit une enfant dans un conte de fées, vous uvez chacune votre pensée; »tecrète et je veux la connaître. » Nous aussi nous avons quelque chose que l'on voudrait connaître, mais elle se cache bien plus haut que la jrsnsée secrète ; c'est notre silence secret. Mais les questions sont inutiles. Toute agitation d'un esprit sur ses garder derient même un obstacle à la seconde vie qui vit dans ce secret ; et pour savoir ce qui existe réellement, il faut cultiver le silence entre soi, car ce n'est qu'en lui que s'entr'ouvrcnt un instant les flcui-s inattendues et éternelles, qui changent

de forme et de couleur selon l'âme à côté de laquelle on se trouve. Les âmes se pèsent dans le silence, comme l'or et l'argent se pèsent dans l'eau pure, et les paroles que nous prononçons n'ont de sens que grâce au silence où elles baignent. Si je dis à quelqu'un que je l'aime, il ne comprendra pas ce que j'ai dit à mille autres peut-être ; mais le silence qui suivra, si je l'aime en effet, montrera jusqu'où plongèrent aujourd'hui les racines de ce mot, et fera naître une certitude silencieuse à son tour, et ce silence et cette certitude ne seront pas deux fois les mêmes dans une vie...

N'est-ce pas le silence qui détermine et qui fixe la saveur de l'amour ? S'il était privé du silence, l'amour n'aurait ni goût ni parfums éternels. Qui de nous n'a connu ces minute* muettes qui séparaient les lèvres pour réunir les âmes ? Il faut les rechercher sans cesse. Il n'y a pas de silence plus docile que le silence de l'amour : et c'est vraiment le seul qui ne soit qu'à nous seuls. Les autres grands silences, ceux de la mort, de la douleur ou du destin, ne nous appartiennent pas. Ils s'avancent vers nous, du fond des événements, à l'heiue qu'ils ont choisie, et ceux qu'ils ne rencontrent pas n'ont pas de reproches à se faire. Mais nous pouvons sortir à la rencontre des silences de l'amour. Ils attendent nuit et jour au seuil de noire porte et ils sont aussi bcaujc que Icuis ficics. Grâce à eux, «.eux

14 I-K TRÉSOR DÏÏS HUMBLES

qui n'ont presque pas pleuré peuvent vivre avec les âmes aussi intimement que ceux qui furent très malheureux ; et c'est pourquoi ceux qui aimèrent beaucoup savent aussi des secrets que d'autres ne savent pas ; car il y a, dans ce que taisent les lèvres de l'amitié et de l'amour profonds et véritables, des milliers et des milliers de choses que d'autres lèvres ne pourront jamais taire...

LA SAGESSE ET LA DESTINÉE w

{Fragments)

(VI

« Leur destinée voulait sans doute qu'ils fussent opprimés par les hommes ou par les événements partout oii ils se planteraient », dit un auteur en parlant des héros de son livre. Il en est ainsi de la plupart des hommes. Il en est ainsi de tous ceux qui n'ont pas appris à séparer leur destinée extérieure de leur destinée morale. Ils sont semblables au petit ruisseau aveugle que je contemplais un matin du haut d'une colline. Tâtonnant, se débattant, trébuchant et chancelant sans cesse au fond d'ime vallée obscure, il cherchait sa route vers le grand lac qui dorn^ait de l'autre côté de la forêt, dans la paix de l'aurore. Ici, c'était un quartier de basalte qui l'obligeait à quatre longs

(i) La Sagesse et la Destinée, i vol. Fasquello édit., iz. rue de Greuulle, Paris» 1898.

i6 LA SAGESSE ET LA DESTL\ÉE

détours, là-bas, les racines d'un vieil arbre, plus loin encore, le simple souvenir d'un obstacle à jamais disparu le faisait remonter vers sa source en bouillonnant en vain, et l'éloignait indéfiniment de son but et de son bonheur. Mais, dans une autre direction, et presque perpendiculairement au ruisseau affolé, malheureux, inutile, une force supérieure aux forces instinctives avait tracé à travers la camj:)agne, à travers les pierres écroulées, à travers la forêt obéissante, une sorte de long canal, ferme, verdoyant, insouciciLx, pacifique, allant sans hésiter, de son pas calme et clair, des profondeurs d'une autre source cachée à l'horizon, vers le même lac lumineux et tranquille. El j'avais à mes pieds l'image des deux grandes destinées qui sont ofïertes à l'homme.

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