UI
Bien peu, je pense, ont violé le secret des noces de la reine-abeille, qui s'accomplissent aux replis infinis et éblouissants d'un beau ciel. Mais il est possible de surprendre le départ hésitant de la fiancée, et le retour meurtrier de l'épouse.
Malgré son impatience, elle choisit son jour et son heure, et attend à l'ombre des portes qu'une matinée mer\'eillcusc s'épanche dans l'espace nuptial, du fond des grandes urnes
azurées. Elle aime le moment où un peu de rosée mouille d'un souvenir les feuilles et les fleurs, où la dernière fraîcheur de l'aube défaillante lutte dans sa défaite avec l'ardeur du jour, comme une vierge nue aux bras d'un lourd guerrier, où le silence et les roses de midi qui s'approche, laissent encore percer çà et là quelque parfum des violettes du matin, quelque cri transparent de l'aurore.
Elle paraît alors sur le seuil, au milieu de l'indifférence des butineuses qui vaquent à leurs affaires, ou environnées d'ouvrières affolées, selon qu'elle laisse des soeurs dans la ruche ou qu'il n'est plus possible de la remplacer. Elle prend son vol à reculons, revient d^ux ou trois fois sur la tablette d'abordage, et quand elle a marqué dans son esprit l'aspect et la situation exacte de son royaume qu'elle n'a jamais vu du dehors, elle part comme un trait au zénith de l'azur. Elle gagne ainsi des hauteurs et une zone lumineuse que les autres abeilles n'affrontent à aucune époque de leur vie. Au loin, autour des fleurs où flotte leur paresse, les mâles ont aperçu l'apparition et respiré le parfum magnétique qui se répand de proche en proche jusqu'aux ruchers voisins. Aussitôt les hordes se rassemblent et plongent à sa suite dans la mer d'allégresse dont les bornes limpides se déplacent. Elle, ivre de ses ailes, et obéissant à la magnifique loi de l'espôca qui
choisit pour elle son amant et veut que le plus fort l'atteigne seul dans la solitude de l'éther, elle monte toujours, et l'air bleu du matin s'engouffre pour la première fois dans ses stigmates abdominaux et chante comme le sang du ciel dans les mille radicelles reliées aux deux sacs trachéens qui occupent la moitié de son corps et se nourrissent de l'espace. Elle monte toujours. Il faut qu'elle atteigne une région déserte que ne hantent plus les oiseaux qui pourraient troubler le mystère. Elle s'élève encore, et déjà la troupe inégale diminue et s'égrène sous elle. Les faibles, les infirmes, les vieillards, les mal venus, les mal nourris des cités inactives ou misérables, renoncent à la poursuite et disparaissent dans le vide. Il ne reste plus en suspens, dans l'opale infinie, qu'un petit groupe infatigable. Elle demande un dernier effort à ses ailes, et voici que l'élu des forces incompréhensibles la rejoint, la saisit, la pénètre et, qu'emportée d'un double élan, la spirale ascendante de leur vol enlacé tourbillonne une seconde dans le délire hostile de l'amour.
( IV
La plupart des êtres ont le sentiment confus qu'un hasard très précaire, une sorte de mem-
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brane transparente, sépare la mort de l'amour, et que l'idée profonde de la nature veut que l'on meure dans le moment où l'on transmet la vie. C'est probablement cette crainte hérédi • taire qui donne tant d'importance à l'amour. Ici du moins se réalise dans sa simplicité primitive cette idée dont le souvenir plane encore sur le b:iiser des hommes. Aussitôt l'union accomplie, le ventre du mâle s'entr'ouvre, l'organe se détache, entraînant la masse des entrailles, les ailes se détendent et, foudroyé par l'éclair nuptial, le corps vidé tournoie et tombe dans l'abîme.
La même pensée qui tantôt, dans la parthénogenèse, sacrifiait l'avenir de la ruche à la multiplication insolite des mâles, sacrifie ici le mâle à l'avenir de la ruche.
Elle étonne toujours cette pensée ; plus on l'interroge, plus les certitudes diminuent, et Darwin par exemple, pour citer celui qui de tous les hommes l'a le plus passionnément et le plus méthodiquement étudiée, Darwin sans trop se l'avouer, perd contenance à chaque pas et rebrousse chemin devant l'inattendu et l'inconciliable. Voyez-le, si vous voulez assister au spectacle noblement humiliant du génie humain aux prises avec la puissance infinie, voyez-le qui essaie de démêler les lois bizarres, incroyablement mystérieuses et incohérentes de la stérilité et de la fécondilé des hybrides.
ou celles de la variabilité des caractères spécifiques et génériques. A peine a-t-il formulé un principe que des exceptions sans nombre l'assaillent, et bientôt le principe accablé est heureux de trouver asile dans un coin et de garder, à titre d'exception, un reste d'existence.
C'est que dans l'hybridité, dans la variabilité (notamment dans les variations simultanées, appelées corrélation de croissance), dans l'instinct, dans les procédés de la concurrence vitale, dans la sélection, dans la succession géologique et dans la distribution géographique des êtres organisés, dans les affinités mutuelles, comme partout ailleurs, la pensée de la nature est tatillonne et négligente, économe et gâcheuse, prévoyante et inattentive, inconstante et inébranlable, agitée et immobile, une et innombrable, grandiose et mesquine dans le même moment et le même phénomène. Alors qu'elle avait devant elle le champ immense et vierge de la simplicité, elle le peuple de petites erreurs, de petites lois contradictoires, de petits problèmes dilTicilcs qui s'égarent dans l'existence comme des troupeaux aveugles. Il est vrai que tout cela se passe dans notre œil qui ne reflète qu'une réalité appropriée à notre taille et à nos besoins, et que rien ne nous autorise à croire que la nature perde de vue ses causes et ses résultats égarés.
Eu tout cas, il est rare qu'elle leur pennette
d'aller trop loin, de s'approcher de régions illogiques ou dangereuses. Elle dispose de deux forces qui ont toujours raison, et quand les phénomènes dépassent certaines bornes, elle fait signe à la vie ou à la mort qui vient rétablir l'ordre et retracer la route avec mdifférence.
Elle nous échappe de toutes parts, elle méconnaît la plupart de nos règles, et brise toutes nos mesures. — A notre droite, elle est bien au-dessous de notre pensée, mais voilà qu'à notre gauche, elle la domine brusquement comme une montagne. A tout moment, il semble qu'elle se trompe, aussi bien dans le monde de ses premières expériences que dans celui des dernières, je veux dire dans le monde de l'homme. Elle y sanctionne l'instinct de la masse obscure, l'injustice inconsciente du nombre, la défaite de l'intelligence et de la vertu, la morale sans hauteur qui guide le grand flot de l'espèce et qui est manifestement inférieure à la morale que peut concevoir et souhaiter l'esprit qui s'ajoute au petit flot phis clair qui remonte le fleuve. Pourtant, est-ce à
tort que ce même esprit se demande aujourd'hui si son devoir n'est pas de chercher toute vérité, par conséquent les vérités morales aussi bien que les autres, dans ce chaos plutôt qu'en lui-même, où elles paraissent relativement si claires et si précises ?
Il ne songe pas à renier la raison et la vertu de son idéal consacré par tant de héros et de sages, mais parfois il se dit que peut-être cet idéal s'est formé trop à part de la masse énorme dont il prétend représenter la beauté diffuse. A bon droit, il a pu craindre jusqu'ici qu'en adaptant sa morale à celle de la nature, il n'eût anéanti ce qui lui paraît être le chefd'œuvre de cette nature même. Mais à présent qu'il connaît un peu mieux celle-ci, et que quelques réponses encore obscures, mais d'une ampleur imprévue, lui ont fait entrevoir un plan et une intelligence plus vastes que tout ce qu'il pouvait imaginer en se renfermant en lui-même, il a moins peur, il n'a plus aussi impérieusement besoin de son refuge de vertu et de raison particulières. Il juge que ce qui est si grand ne saurait enseigner à se diminuer. Il voudrait savoir si le moment n'est pas venu de soumettre à un examen plus judicieux ses principes, ses certitudes et ses rêves.
Je le répète, il ne songe pas à abandonner son idéal humain. Cela même qui d'abord dissuade de cet idcaJ apprend à y revenir. La
nature ne saurait donner de mauvais conseils à un esprit à qui toute vérité, qui n'est pas au moins aussi haute que la vérité de son propre désir, ne paraît pas assez élevée pour être définitive et digne du grand plan qu'il s'efforce d'embrasser. Rien ne change de place dans sa vie, sinon pour monter avec lui, et longtemps encore il se dira qu'il monte quand il se rapproche de l'ancienne image du bien. Mais dans sa pensée tout se transforme avec une liberté plus grande, et il peut descendre impunément dans sa contemplation passionnée, jusqu'à chérir autant que des vertus, les contradictions les plus cruelles et les plus immorales de la vie, car il a le pressentiment qu'une foule de vallées successives conduisent au plateau qu'il espère. Cette contemplation et cet amour n'empêchent pas qu'en cherchant la certitude, et alors même que ses recherches le mènent à l'opposé de ce qu'il aime, il ne règle sa conduite sur la vérité le plus humainement belle et se tienne au provisoire le plus haut. Tout ce qui augmente la vertu bienfaisante entre immédiatement dans sa vie ; tout ce qui l'amoindrirait y demeure en suspens, comme ces sels insolubles qui ne s'ébranlent qu'à l'heure de l'expérience décisive. Il peut accepter une vérité inférieure, mais, pour agir selon cette vérité, il attendra, — durant dos siècles, s'il est nécessaire, — qu'il aperçoive le rapport que cette vérité doit
avoir à des vérités assez infinies pour envelopper et surpasser toutes les autres.
En un mot, il sépare l'ordre moral de l'ordre intellectuel, et n'admet dans le premier que ce qui est plus grand et plus beau qu'autrefois. Et s'il est blâmable de séparer ces deux ordres, comme on le fait trop souvent dans la vie, pour agir moins bien qu'on ne pense ; voir le pire et suivre le meilleur, tendre son action au-dessus de son idée, est toujours salutaire et raisonnable, car l'e.xpérience humaine nou-S permet d'espérer plus clairement de jour en jour, que la pensée la plus haute que nous puissions atteindre sera longtemps encore au-dessous de la mystérieuse vérité que nous cherchons. Au surplus, quand rien ne serait vrai de tout ce qui précède, il lui resterait une raison simple et naturelle pour ne pas encore abandonner son idéal humain. Plus il accorde de force aux lois qui semblent proposer l'exemple de l'égoïsme, de l'injustice et de la cruauté, plus, du même coup, il en apporte aux autres qui conseillent la générosité, la pitié, la justice, car dès l'instant qu'il commence d'égaliser et de projX)rtionner plus méthodiquement les parts qu'il fait à l'univers et à luimême, il trouve à ces dernières lois quelque chose d'aussi profondément naturel qu'aux premières, puisqu'elles sont inscrites aussi profondément en lui que les autres le sont dans tout ce qui l'entoure.
(VI
Remontons aux noces tragiques de la reine. Dans l'exemple qui nous occupe, la nature veut donc, en vue de la fécondation croisée, que l'accouplement du faux-bourdon et de la reineabeille ne soit possible qu'en plein ciel. Mais ses désirs se mêlent comme un réseau et ses lois les plus chères ont à passer sans cesse à travers les mailles d'autres lois, qui l'instant d'après passeront à leur tour à travers celles des premières.
Ayant peuplé ce même ciel de dangers innombrables, de vent froids, de courants, d'orages, de vertiges, d'oiseaux, d'insectes, de gouttes d'eau qui obéissent aussi à des lois invincibles, il faut qu'elle prenne des mesures pour que cet accouplement soit aussi bref que possible. Il l'est, grâce à la mort foudroyante du mâle. Une étreinte y suffit, et la suite de l'hymen s'accomplit aux flancs mêmes de l'épouse.
Celle-ci, des hauteurs bleuissantes, redescend à la ruche tandis que fré.nissent derrière elle comme des oriflammes, les entrailles déroulées de l'amant. Quelques apidolo^jucs prétendent
qu'à ce retour gros de promesses, les ouvrières manifestent une grande joie. Biichncr, entre autres, en trace un tableau détaillé. J'ai guetté bien des fois ces rentrées nuptiales et j'avoue n'avoir guère constaté d'agitation insolite, hors les cas oij il s'agissait d'une ]eune reine sortie à la tête d'un essaim et qui représentait l'unique espoir d'une cité récemment fondée et encore déserte. Alors toutes les travailleuses sont affolées et se précipitent à sa rencontre. Mais pour l'ordinaire, et bien que ie danger que court l'avenir de la cité soit souvent aussi grand, il semble qu'elles l'oublient. Elles ont tout prévu jusqu'au moment où elles permirent le massacre des reines rivales. Mais arrivé là, leur instinct s'arrête ; il y a comme un trou dans leur prudence. Elles paraissent donc assez indifférentes. Elles lèvent la tête, reconnaissent peut-être le témoignage meurtrier de la fécondation, mais encore méfiantes, ne manifestent pas l'allégresse que notre imagination attendait. Positives et lentes à l'illusion, a\'ant de se réjouir, elles attendent probablement d'autres preuves. On a tort de vouloir rendre logiques et humaniser à l'extrême tous les sentiments de petits êtres si différents de nous. Avec les abeilles, comme avec tous les animaux qui portent en eux un reflet de notre intelligence, on arrive rarement à des résultats aussi précis que ceux qu'on décrit dans les livres. Trop
de circonstances nous demeurent inconnues. Pourquoi les montrer plus parfaites qu'elles ne sont, en disant ce qui n'est pas ? Si quelques-uns jugent qu'elles seraient plus intéressantes si elles étaient pareilles à nous-mêmes, c'est qu'ils n'ont pas encore une idée juste de ce qui doit éveiller l'intérêt d'un esprit sincère. Le but de l'observateur n'est pas d'étonner, mais de comprendre, et il est aussi curieux de marquer simplement les lacunes d'une intelligence et tous les indices d'un régime cérébral qui diffère du nôtre, que d'en rapporter des merveilles.
Pourtant, l'indifférence n'est pas unanime, et lorsque la reine haletante arrive sur la planchette d'abordage, quelques groupes se forment et l'accompagnent sous les voûtes, où le soleil, héros de toutes les fêtes de la ruche, pénètre à petits pas craintifs et trempe d'ambre et d'azur les murailles de cire et les rideaux de miel. Du reste, la nouvelle épousée ne se trouble pas plus que son peuple, et il n'y a point place pour de nombreuses émotions dans son étroit cerveau de reine pratique et barbare. Elle n'a qu'une préoccupation, c'est de se débarrasser au plus vite des souvenirs importuns de l'époux qui entravent sa démarche. Elle s'assied sur le seuil, et arrache avec- soin les organes inutiles, (]ue des ouvrières emportent à mesure et vont jeter au loin ; car le uiàle lui a
6o LA VIE DES ABEILLES
donné tout ce qu'il possé Liit et beaucoup plus qu'il n'était nécessaire. Elle ne garde, dans sa spermathèque, que le liquide séminal où nagent les millions de germes qui, jusqu'à son dernier jour, viendront un à un, au passage des œufs, accomplir dans l'ombre de son corpe l'union mystérieuse de l'élément mâle et femelle dont naîtront les ouvrières. Par un échange curieux, c'est elle qui fournit le principe mâle, et le mâle le princijîe femelle. Deux jours après l'accouplement, elle dépose ses premiers œufs, et aussitôt le peuple l'entoure de soins minutieux. Dès lors, douée d'un double sexe, renfermant en elle un mâle inépuisable, elle commence sa véritable vie, elle ne quitte plus la niche, ne revoit plus la lumière, si ce n'est pour accompagner uu essaim ; et sa fécondité ne s'airêtê qu'aux approches de la mort.
(VII
Voilà de prodigieuses noces, les plus féeriques que nous puissions rêver, azurées et tragiques, emportées par l'élan du désir au-dessuk de la vie, foudroyantes et imjiérissables, uniques et éblouissantes, solitaires et infinies. Voilà d'admirables ivresses où la mort, sur-
LE VOL NUPTIAL 6i
venue dans ce qu'il y a de plus limpide et de plus beau autour de cette sphère : l'espace virginal et sans bornes, fixe dans la transparence auguste du grand ciel la seconde du bonheur, purifie dans la lumière immaculée, ce que l'amour a toujours d'un peu misérable, rend inoubliable le baiser, et se contentant cette fois d'une dîme indulgente, de ses mains devenues maternelles, prend elle-même le soin d'introduire et d'unir pour un long avenir inséparable, dans un seul et même corps, deux petites vies fragiles.
La vérité profonde n'a pas cette poésie, elle en possède une autre que nous sommes moins aptes à saisir, mais que nous finirons peut-être par comprendre et aimer. La nature ne s'est pas souciée de procurer à ces deux « raccourcis d'atome )>, comme les appellerait Pascal, un mariage resplendissant, une idéale minute d'amour. Elle n'a eu en vue, nous l'avons déjà dit, que l'amélioration de l'espèce par la fécondation croisée. Pour l'assurer, elle a disposé l'organe du mâle d'une façon si particulière qu'il lui est impossible d'en faire usage ailleurs que dans l'espace. Il faut d'abord que par un vol prolongé il dilate complètement ses deux grands sacs trachéens. Ces énormes ampoules qui se gorgcnt d'azur, refoulent alors les parties basses de l'abdomen et permettent l'exsertion de l'organe. C'est là tout le secret
6a LA VIE DES ABEILLES
physiologique, assez vulgaire diront les uns, presque fâcheux alTirmeront les autres, de l'essor admirable des amants, de l'cblouissante poursuite de ces noces magnifiques.
( VIII
< Et nous, se demande un poète, devronsnous donc toujours nous réjouir au-dessus de la vérité ? »
Oui, à tout propos, à tout moment, en toutes choses, réjouissons-nous, non pas au-dessus de la vérité, ce qui est impossible puisque nous ignorons où elle se trouve, mais au-dessus des petites vérités que nous entrevoyons. Si quelque hasard, quelque souvenir, quelque illusion, quelque passion, n'importe quel motif en un mot, fait qu'un objet se montre à nous plus beau qu'il ne se montre aux autres, que d'abord ce motif nous soit cher. Peut-être n'est-il qu'erreur : l'erreur n'empêche point que le mom.ent où l'objet nous parait le plus admirable est celui où nous avons le plus de chance d'apercevoir sa vérité. La beauté que nous lui prêtons dirige notre attention sur sa beauté et sa grandeur réelles, qui ne sont point
faciles à découvrir, et se trouvent dans les rapports que tout objet a nécessairement avec des lois, avec des forces générales et éternelles. La faculté d'admirer que nous aurons fait naître à propos d'une illusion ne sera pas perdue pour la vérité qui viendra tôt au tard. C'est avec des mots, avec des sentiments, c'est dans la chaleur développée par d'anciennes beautés imaginaires, que l'humanité accueille aujourd'hui des vérités qui peut-être ne seraient pas nées, et n'auraient pu trouver un milieu favorable, si CCS illusions sacrifiées n'avaient d'abord habité et réchauffé le cœur et la raison où les vérités vont descendre. Heureux les yeux qui n'ont pas besoin d'illusion pour voir que le spectacle est grand ! Pour les autres, c'est l'illusion qui leur apprend à regarder, à admirer et à se réjouir. Et si haut qu'ils regardent, ils ne regarderont pas trop haut. Dès qu'on s'en approche, la vérité s'élève ; dès qu'on l'admire on s'en approche. Et si haut qu'ils se réjouissent, ils ne se réjouiront jamais dans le vide ni au-dessus de la vérité inconnue et éternelle qui est sur toute chose comme de la beauté en suspcus.
IJerrière nous notre passé s'étend en longue perspective. Il dort au loin, comme une ville abandonnée dans la brume. Quelques sommets le délimitent et le dominent. Quelques actes importants s'y élèvent pareils à des tours, les unes encore éclairées, les autres à demi ruinées et s'inclinant peu à peu sous le poids de l'oubli. Des arbres s'effeuillent, des pans de mur s'effritent, de grands espaces d'ombre s'élargissent. Tout cela paraît mort et n'avoir d'autres mouvements que ceux dont l'anime illusoirement la lente décomposition de notre mémoire. Mais à part cette vie empruntée à la mort même de nos souvenirs, il semble que tout soit défmitivement immobile, à jamais
l i) Lt Temple enseveli, i vol. r^aqueUe, édit. 1902.
immuable, et séparé du présent et de l'avenir par un fleuve que rien ne peut plus traverser. En réalité cela vit ; et pour beaucoup d'entre nous, plus ardemment et plus profondément que le présent ou l'avenir. En réalité, cette \nlle morte est souvent le foyer le plus actif de l'existence ; et selon l'esprit qui les y ramène, les uns en tirent toutes leurs richesses, les autres les y engloutissent.
Il en est de nos idées sur le passé comme de nos idées sur l'amour, la justice, le destin, le bonheur et la plupart de ces organismes, spirituels, incertains et néanmoins puissants qui représentent les grandes forces auxquelles nous obéissons. Nous les avons reçues toutes faites de ceux qui nous précédèrent ; et même lorsque s'éveille notre seconde conscience, celle qui se fîatte de n'accepter plus rien les yeux fermés, même lorsque nous nous appliquons à les examiner, nous perdons notre temps à interroger celles qui jiarlent haut et ne cessent de se réi^ctcr, au lieu de rechercher s'il ne s'en trouve pas d'autres autour d'elles qui n'aient encore rien dit. D'habitude, il ne faut pas aller
bien loin pour découvrir ces dernières. Elles attendent en nous que nous leur adressions la parole. Du reste, dans leur silence, elles ne sont pas oisives. Par-dessus les convictions bavardes, elles dirigent tranquillement une partie de notre vie réelle, et, étant plus près de la vérité que leurs sœurs satisfaites, elles sont bien souvent plus simples et plus belles.
(ITT)
Parmi ces idées toutes faites, celles qui président à notre conception du passé sont particulièrement arrêtées. Grâce à elles, le passé nous paraît une puissance aussi importante, aussi inébranlable que le Destin. Il est le destin qui agit en arrière et donne la main à celui qui agit en avant de nous. Il lui passe le dernier anneau de nos chaînes. Il nous pousse avec la même brutalité irrésistible que l'autre nous tire. Peut-être sa brutalité est-elle plus saisissante et plus terrible. On peut douter du destin. C'est un dieu dont beaucoup ne subissent pas l'atteinte. Mais personne ne songe à contester la force du passé. Il paraît impossible de n'en point éprouver tôt ou tard les effets. Ceux-là mêmei
qui se refusent à admettre tout ce qui n'est pas tangible reportent sur ce passé qu'ils peuvent toucher du doigt, toute l'influence, toutes les pensées de mj-stère et d'intervention souveraine qu'ils ôtent à ce qu'ils nient, pour faire de lui le dieu presque unique et d'autant plus redoutable de leur Olympe dépeuplé.
(IV
En vérité, la force du passé est une des plus lourdes qui pèsent sur les hommes et les courbent vers la tristesse. Pourtant, aucuns ne serait plus docile, ne suivrait plus volontiers la direction que nous lui donnerions si nous savions tirer meilleur parti de sa docilité. A y bien réfléchir, le passé nous appartient aussi réellement que le présent, et il est plus malléable que l'avenir. Autant que le présent, bien plus que l'avenir, il est tout entier dans notre pensée, et constamment dans notre main ; et cela est vrai non seulement des régions de notre passé matériel où il nous est encore possible de relever les ruines que nous avons faites, mais aussi des parties de ce passé qui semblent irrémédiablement soustraites à nos bonnes intentions trop tardives ; et surtout de notre passé moral et de tout ce qu'on croit le plus irréparable en lui.
« Le passé est passé », disons-nous ; et cela n'est pas vrai ; le passé est toujours présent. « Nous portons le poids de notre passé ^^ affirmons-nous encore ; et cela n'est pas vrai ; c'est le passé qui porte notre poids. « Rien ne peut effacer le passé. » Et cela n'est pas vrai ; le présent et l'avenir, au moindre signe de notre volonté, parcoTirent le passé et y effacent tout ce que nous leur enjoignons d'y effacer. « L'indestructible, l'irréparable, l'immuable passé ! ;> Et cela n'est pas vrai non plus. C'est le présent qui est immuable et ne répare rien dans ceux qui parlent ainsi. « Mon passé est mauvais, il est triste, il est vide, disons-nous enfin, je n'y trouve pas une minute de beauté, de bonheur ou d'amour ; je n'y vois que des ruines sans giandeur... » Et tout cela n'est pas vrai ; car vous y voyez exactement ce que vous y mettez dans l'instant mêjne que vous le regardez.
(VI
Notre passé dépend tout entier de notre présent et change perpétuellement avec lui. Il prend immédiatement la forme dos vases dans
lesquels notre pensée d'aujourd'hui le 'recueille. Il est contenu dans notre mémoire, et rien n'est plus variable et plus impressionnable, rien n'est moins indépendant que cette mémoire, alimentée et travaillée sans cesse par notre cœur et notre intelligence, qui deviennent plus petits ou plus grands, meilleurs ou pires selon les efforts que nous faisons. Ce qui importe à chacun de nous dans le passé, ce qui nous en reste, ce qui est partie de nous-mêmes, ce ne sont pas les actes accomplis ou les aventures subies, ce sont les réactions morales que produisent en ce moment sur nous les événements qui ont eu lieu ; c'est l'être intérieur qu'ils ont contribué à façonner ; et ces réactions qui créent l'être intime et souverain dépendent entièrement de la manière dontnous euN-isageons les événements révolus. Elles varient suivant la substance morale qu'elles rencontrent en nous. Or, à chaque degré que gravissent notre intelligence et nos sentiments, la substance morale de notre être se modifie ; et aussitôt les pliis immuables faits qui paraissent scellés dans la picrrre et le bronze revêtent un aspect tout différent, se déplacent et se raniment, nous donnent des conseils plus vastes et plus courageux, entraînent la mémoire dans leur ascension, et, d'un amas de ruines qui }K)urrissaient dans l'ombre, reforment une cité qui se rcpeuj)le et sur laquelle le soleil se lève de nouveau.
(VII
C'est arbitrairement que nous situons derrière nous un certain nombre d'événements. Nous les reléguons à l'horizon de nos souvenirs ; et une fois là, nous nous imaginons qu'ils appartiennent à un monde dans lequel tous les efforts des hommes réunis ne peuvent plus relever une fleur ni essuyer une larme. Mais, étrange contradiction ! tout en admettant que nous n'avons plus aucune action sur eux, nous sommes convaincus qu'ils agissent sur nous. La vérité est qu'ils n'agissent sur nous qu'autant que nous renonçons à agir sur eux. Le passé ne s'affirme que pour ceux en qui la vie morale s'est arrêtée. Il ne se fixe dans sa forme redoutable qu'à partir de cet arrêt. A compter de ce point il y a vraiment derrière nous de l'irréparable, et le poids de ce que nous avons fait descend sur nos épaules. Mais tant que nous ne nous interrompons pas de vivre par l'esprit et le caractère, il demeure en suspens sur notre tête ; et pareil à ces nuages complaisants qu'Hamlet montre à Polonius, il attend que notre regard lui transmette la figure d'espérance ou de crainte, de trouble ou de sérénité, que nous élaborons en nous.
(VIII
Dès que notre activité morale s'alentit, les événements accomplis accourent et nous assaillent ; et malheur à celui qui leur ouvre la porte et les laisse s'installer à son foyer 1 A l'enW, ils l'accablent des dons les plus propres à briser les courages. Et le passé le plus heureux et le plus noble, quand nous lui permettons de s'introduire en nous, non comme un hôte que nous y invitons, mais comme un parasite qui s'impose, est aussi dangereux que le passé le plus lugubre et le plus criminel. Si celui-ci n'apporte que des remords impuissants, celui-là n'amène que des regrets stériles ; et remords et regrets qui pénètrent ainsi nous sont également funestes. Pour tirer du passé ce qu'il contient de précieux — et il contient presque toutes nos richesses — il faut aller à lui aux heures où notre force est dans sa plénitude, entrer en maître dans son domaine, y choisir ce qui nous convient, et lui laisser le reste, en lui défendant de franchir notre seuil sans notre ordre. Comme tout ce q-.i ne vit en somme qu'aux dépens de noue force spiritudlA,
il prendra tôt l'habitude d'obéir. Peut-être essayera-t-il d'abord de résister. Il aura recours aux ruses, aux prières. Il voudra nous tenter et nous attendrir. Il nous fera voir des espoirs déçus, des joies qui ne reviendront plus, des reproches mérités, des affections brisées, de l'amour qui est mort, de la haine qui expire, de la foi gaspillée, de la beauté perdue, tout ce qui fut un jour le merveilleux ressort de notre ardeur à vivre, et tout ce que ses ruines recèlent maintenant de tristesses qui nous rappellent, et de bonheurs défunts. Mais nous passerons outre, sans retourner la tête, écartant de la main la foule des souvenirs, comme le sage Ulysse, dans la nuit Cimmérienne, à l'aide de son épée, écartait du sang noir qui devait les faire revivre et leur rendre un instant la parole, toutes les ombres des morts — même celle de sa mère — qu'il n'avait pas mission d'interroger. Nous irons droit à telle joie, à tel regret, à tel remords dont le conseil est nécessaire ; nous irons poser des questions très précises à telle injustice, soit que nous voulions réparer celle-ci s'il est encore possible de le faire, soit que nous venions demander au spectacle de telle autre que nous avons commise et dont les victimes ne sont plus, la force indispensable pour nous élever au-dessus des injustices que nous nous sentons encore capables de commettre aujourd'hui.
74 LE TEMPLE Ex\SE\T:LI
(IX
Oui, alors même qu'il y aurait dans notre passé des crimes que notre meilleure volonté ne puisse plus atteindre, et dont il ne soit plus possible qu'elle arrête les effets, si l'on considère, par-dessus les circonstances de temps et de lieu, le vaste plan de chaque existence humaine, ces crimes sortent réellement de notre vie dès l'instant que nous sentons qu'aucune tentation, qu'aucune force de ce monde ne pourrait nous induire à en commettre de semblables. Ils ne sont pas pardonnes au dehors, car peu de choses s'oublient et se pardonnent dans la sphère extérieure ; ils continuent de produire leurs efïets matériels, car les lois des effets et des causes sont étrangères à celles de notre conscience. Mais au tribunal de notre justice personnelle, le seul qui ait une action décisive sur notre vie inaccessible, le seul qui nous juge efficacement jusqu'aux moelles et dont nous ne puissions éluder les arrêts, une action malfaisante que nous regardons de plus haut que le lieu où elle fut hasardée, est une action qui n'existe plus que pour nor^ rendre la df^scente plus difficile, et qui n'a dt'^^nnnais le droit de se redresser devajit nous qu'au
moment où nous penchons de nouveau vers l'abîme qu'elle garde.
Certes, c'est une des plus profondes tristesses humaines, que d'avoir dans son passé des injustices dont toutes les routes sont, pour ainsi dire, barrées derrière nous, dont il n'est plus possible de retrouver, de rejoindre, de relever ou de consoler les victimes. C'est une des douleurs qui s'oublient le moins vite que d'avoir abusé de sa force pour dépouiller le faible qui a définitivement succombé ; d'avoir iniquement et mortellement fait souffrir un coeur qui nous aimait, ou simplement méconnu une affection touchante qui s'offrait. Il est nécessaire que cela pèse d'un grand poids sur notre existence. Mais selon le point où nous avons fixé notre conscience actuelle, il dépend de nous que ce poids fasse descendre ou remonter toute notre destinée morale. Il est inévitable, — car presque rien ne meurt de ce que nous faisons, — il est inévitable que beaucoup d'injustices commises ressuscitent quelque jour, pour réclamer les parts qui leur demeurent dues, et commencer de légitimes représailles. Elles atteindront alors notre vie extérieure ; mais avant de pouvoir toucher à l'être intime qui est au centre de cette vie, elles seront forcées de passer par le jugement que nous avons déjà porté sur nous-mcincs ; et la qualité de ce jugement déterminera l'attitude de ces mj^té-
rieuses envoyées qui v-iennent des profondeurs où s'élabore l'éternel équilibre des effets et des causes. Si nous nous sommes sincèrement interrogés et condamnés du haut de notre conscience nouvelle, ce ne seront point de soudaines et menaçantes revendicatrices que nous verrons surgir de toutes parts, mais de bienveillantes visiteuses, presque des amies attendues, qui s'approcheront en silence. Elles savent d'avance qu'elles trouveront un homme qui n'est plus le coupable qu'elles cherchent ; et, au lieu des idées de révolte, de désespoir, de haine, au lieu des châtiments qui dégradent ou qui tuent, elles verseront dans notre coeur les pensées et les peines qui ennoblissent, purifient et consolent.
Entre beaucoup de choses, qui dérivent presque toutes d'un même princi|>e de confiance et d'ardeur, ce qui différencie les heureux et les forts de ceux qui pleurent et sont décourages, c'est bien moins ce qu'ils ont fait ou subi que la manière dont ils savent s« rappeler ce qu'ils firent ou subirent. .\ ie
prendre en soi, il n'y a de passé heureux pour personne ; et les privilégiés du destin, s'ils considèrent ce qui demeure des années écoulées dans le plus grand bonheur, ont peut-être plus de raison de s'attrister que les infortunés qui parcourent les restes d'une vie de misère. Tout ce qui fut un jour et n'est plus aujourd'hui incline à la tristesse, surtout ce qui fut très beau et très heureux. L'objet des regrets — que ceux-ci se tournent vers ce qui a été ou ce qui aurait pu être — est donc à peu près le même pour tous les hommes ; et leur tristesse devrait être identique. Pourtant, elle ne l'est point ; ici elle règne sans interruption, et làbas ne se montre qu'à de longs intervalles. Il faut donc qu'elle déj^ende d'autre chose que des faits accomplis. Elle dépend de la façon dont l'homme agit sur eux. Les vainqueurs de ce monde, ceux qui ne perdent pas leur temps à fermer l'horizon avec de l'immuable et de l'irréparable imaginaires, ceux qui semblent naître chaque matin dans un monde qui naît sans cesse à l'avenir, ceux-là savent d'instinct que ce qui paraît ne plus exister, existe toujours vierge, que ce qu'on croit fmi est en train de s'achever. Ils savent que les années que le temps leur a i)risos sont encore au travail, et sous leur nouveau maître n'obéissent qu'à l'ancien. Ils savent que leur passé est toujours en mouvement ; qu'hier qui fut lugubre, in-
firme ou très coupable, reviendra tout joyetix, innocent, rajeuni, sur la route de demain. Ils savent que leur image n'est pas encore fixée dans les jours écoulés, qu'il suiïît d'une pensée ou d'un acte décisifs pour boulevcser toute l'œuvre. Ils savent que si vieille, si compacte que soit l'ombre étendue derrière eux, ils n'ont qu'à faire un geste d'allégresse ou d'espoir pour que l'ombre aussitôt l'imite et le prolonge jusqu'aux petites ruines de leur première enfance, et tire de ces débris des trésors imprévus. Ils savent que tout peut s'embellir et devenir meilleur rétroactivement, et que les morts eux-mêmes casseront leurs sentences au fond de leurs tombeaux pour juger à nouveau un passé qu'aujourd'hui vient de faire revivre et de transfigurer.
Ils sont heureux ceux qui trouvent cet instinct aux plis de leur berceau. Mais ceux qui ne l'ont point ne peuvent-ils l'imiter, et l'une des missions de la sagesse humaine n'est -elle pas de nous faire acquérir les instincts salutaires que la nature nous avait refusés ?
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Ne nous endormons jxDint dans notre passé. Plus il est heureux ou glorieux, plus il doit nous être suspect s'il tend à s'arrondir en
voûte sur notre vie, s'il ne change pas sans cesse sous notre œil, si le présent s'accoutume à le visiter, non plus comme un bon ouvrier qui s'y rend pour y faire le travail auquel l'appellent les ordres d'aujourd'hui, mais comme un pèlerin passif et trop crédule qui se contente de contempler de belles ruines immobiles.
Et n'ayons pas pour lui le respect profond que l'instinct nous impose, si ce respect nous fait craindre d'en troubler la belle ordonnance. Mieux vaut un passé ordinaire, qui se tient à sa place dans sa brume, qu'un passé somptueux qui prétend régenter ce qui ne lui appartient plus. Mieux vaut un présent médiocre mais bien vivant, et qui agit comme s'il était seul au monde, qu'un présent qui se meurt fièrement dans les chaînes d'un merveilleux jadis. Un pas que nous faisons à cette heure vers un but incertain a plus d'importance pour nous que les mille lieues que nous avons faites autrefois vers une victoire éclatante mais périmée. Notre passé n'eut d'autre mission que de nous élever au moment où. nous sommes, et de nous y fournir les armes, l'expérience, la pensée et la joie nécessaires. Qu'à ce moment précis, il nous retire ou détourne sur lui une parcelle de notre énergie ; si glorieux qu'il ait été, il ne fut qu'inutile, et il eût mieux valu qu'il n'eût pas existé. Quand nous lui permettons d'entraver un geste que nous allions faire, c'est alors que
8o LE TEMPLE ENSEVELI
notre mort commence, et que les édifices de l'avenir prennent subitement la forme de tombeaux.