‹ Morceaux choisis. Introd. par Georgette LeblancChapitre 13 sur 83 · XIII · texte numérisé non relu

XIII

Surtout, n'envions le passé d'aucun homme. Notre passé fut créé par nous-mêmes, pour nous

seuls. 11 est îe seul qui nous convienne ; le seul qui ait à nous apprendre une vérité que personne n'eût pu nous apprendre, le seul qui nous donne une force que personne ne nous puisse donner. Bon ou mauvais, étincelant ou morne, il est pour nous comme un musée qui renferme des chefs-d'œuvre uniques qui ne parlent qu'à nous ; car aucun chef-d'œuvre étranger ne saurait égaler une action que nous avons accomplie, un baiser que nous avons reçu, une beauté que nous avons sentie, une souffrance que nous avons subie, une angoisse qui nous a étreints, un amour qui nous a couverts de sourires ou de larmes. Notre passé, c'est nous-mêmes, ce que nous sommes et ce que nous deviendrons ; et sur cette sphère inconnue oij nous nous agitons, nul, — du plus heureux au plus infortuné, — nul ne saurait prévoir ce qu'il perdrait à substituer une trace étrangère à la trace qu'il devait laisser dans la vie. Notre passé, c'est notre secret promulgué par la bouche des années, c'est l'image la plus mystérieuse de notre être, surprise et gardée par le Temps. L'image n'est pas morte ; un rien la dégrade ou la pare, elle peut encore s'éclairer ou s'assombrir, rire ou pleurer, exprimer la haine ou l'amour ;, mais elle demeure à jamais reconnaissable au milieu des myriades d'images qui l'entourent. Elle nous repré.sonte derrière nuus, coimnc nuâ aspirations et nos

espoirs nous représentent dans l'avenir ; et les deux visages se coniondent pour nous apprendre à nous-mêmes ce que nous sommes. Ce qui est enviable, ce ne sont point les faits du passé, mais le tissu spirituel dont le souvenir des jours qui ne sont plus vient envelopper le sage. Ce tissu, qu'il soit formé dans la douleur ou dans la joie, qu'il soit tiré de l'abondance ou de la misère des événements, peut être également précieux ; et l'on ne saurait dire, à le voir resplendir sur la vie qui le porte, si les étoiles et les pierreries qui l'animent furent trouvées dans les cendres parcimonieuses d'une cabane ou sur les marches d'un palais.

Il n'y a point de passé vide ou pauvre, il n'y a point d'événements misérables, il n'y a que des événements misérablement accueillis. Si réellement il ne vous était rien arrivé, ce serait l'aventure la plus extraordinaire qui fût jamais arrivée à personne, et vous en pourriez tirer une lumière non moins extraordinaire. En réalité, les mêmes faits, les mêmes passions, les mêmes possibilités et des occasions à peu près identiques attendent et sollicitent la plupart des hommes. Les circonstances et leur éclat diffèrent, mais bien moins que les réactions intérieures ; et un événement minime et inachevé, tombant dans un esprit et dans un cœur féconds, atteint aisément la hauteur et les proportions moraJt;i d'une conjonclure ana-

logiie qui, sur un autre plan, ébranlerait un peuple.

A celui qui verrait étales devant lui les passés divers d'une assemblée humaine, s'il ne percevait en même temps les conséquences morales de tous ces faits épars et dissemblables, il serait bien difficile de désigner lequel de ces passes il souhaiterait vivre. Peutêtre se tromperait-il mortellement, ' en choisissant telle existence dont débordent, pareils à d'énormes joyau.K, des bonheurs et des triomphes incomparables, tandis que son regard glisserait avec indifférence sur telle autre, apparemment déserte et cependant peuplée d'émotions sereines et de hautes pensées rédemptrices qui la rendent heureuse entre toutes, mais ne se montrent point. Car nous savons bien qu'il suftît d'une pensée pour bouleverser, aussi profondément que ferait une grande victoire ou une grande défaite, ce que le destin nous donna et ce qu'il nous réserve. Elle ne fait pas de bruit, elle ne choque pas un caillou sur la route illusoire que l'on voit ; mais tranquillement elle élève une pyramide indestructible au tournant du chemin plus réel que suit la vie secrète ; et soudain, tout ce qui nous arrive, jusqu'aux phénomènes du ciel et de la terre, prend une direction nouvelle.

Ce qu'il y a de plus important dans la vie de Siegfried, et u'est pas le moment où il forge

i'épée prodigieuse, ni celui où il tue le dragon et oblige les dieux à lui céder la place ; ce n'est pas davantage la minute éblouie où il trouve l'amour sur la montagne en flammes, mais la brève seconde arrachée aux décrets éternels, le petit geste puéril où, ayant approché par mégarde de ses lèvres l'une de ses mains rougies du sang de sa mystérieuse victime, ses yeux et ses oreilles s'ouvrent ; il entend le langage caché de tout ce qui l'entoure, surprend la trahison du Nain qui représente les mauvaises puissances, et tout à coup, apprend à faire ce qui est prescrit par les dieux.

J *Ai perdu ces jours-ci un petit bouledogue. Il venait d'accomplir le sixième mois de sa brève existence. Il n'a pas eu d'histoire. Ses yeux intelligents se sont ouverts pour regarder le monde et pour aimer les hommes, puis se sont refermés sur les secrets injustes de la mort.

L'ami qui me l'avait offert lui avait donné, peut-être par antiphrase, le nom assez imprévm de Pelléas. Pourquoi l'aurais-je débaptisé ? Un pauvre chien aimant, dévoué et loyal déshonorc-t-il un nom d'homme ou de héros imaginaire ?

Pelléas avait un grand front bombé et puissant, pareil à celui de Socrate ou de Verlaine ; et sous un petit nez noir et ramassé comme une affamation mécontente, de larges babines pendantes et symétriques faisaient de sa tête une sorte

(i) L( Voubit Jardin, i vol., i-'a&^ucllt; éUilciu, 1904.

de menace massive, obstinée, pensive et triangulaire. Il était beau comme un beau monstre naturel qui s'est strictement conformé aux lois de son espèce. Et quel sourire d'obligeance attentive, d'innocence incorruptible, de soumission affectueuse, d2 reconnaissance sans bornes et d'abandon total illuminait, à la moindre caresse, cet adorable masque de laideur ! D'où émanaitil, au juste, ce sourire ? Des yeux ingénus et attendris ? des oreilles dressées vers les paroles de l'homme ? du front qui se déridait pour comprendre et aimer, des quatre dents minuscules, blanches et débordantes, qui sur les lèvres noires rayonnaient d'allégresse, ou du tronçon de queue qui, brusquement coudé, selon la coutume de la race, s'évertuait à l'autre extrémité pour attester la joie intime et passionnée qui remplissait un petit être heureiLX de rencontrer une fois de plus la main et le regard du dieu auquel il se livrait ?

Pellcas était né à Paris, et je l'avais emmené à la campagne. De bonnes grosses pattes, informes et pas encore figées, portaient mollement par les sentiers inexplorés de sa nouvelle existence sa tête énorme et grave, camuse et comme alourdie de pensées.

C'est qu'elle commençait, cette tête ingrate et un peu triste, pareille à celle d'un enfant siu-mené, le travail accablant qui écrase tout cerveau au début de la vie. Il lui fallait, en moins de cinq ou six semaines, ialie pcaétrer et orga-

niser en elle une représentation et une conception satisfaisantes de l'univers. L'homme, aidé de toute la science de ses aînés et de ses frères, met trente ou quarante ans à esquisser cette conception ou plutôt à entasser autour d'elle, comme autour d'un palais de nuages, la conscience d'une ignorance qui s'élève ; mais l'humble chien doit la débrouiller en quelques jours ; et cependant, aux yeux d'un dieu qui saurait tout, n'auraitelle pas à peu près le même j,oids et la même valeur que la nôtre ?,..

Il s'agissait donc d'étudier la terre que l'on peut gratter et creuser, et qui parfois recèle de surprenantes choses : vers de terre et vers blancs, taupes, mulots, grillons ; il s'agissait de jeter vers le ciel, qui n'a pas d'intérêt puisque rien n'y est comestible, un seul regard qui le supprime une fois pour toutes ; de reconnaître l'herbe, l'herbe admirable et verte, l'herbe élastique et fraîche, champ de courses et de jeux, couche bienveillante et sans bornes où se cache le bon chiendent utile à la santé. Il s'agissait encore de faire, pêle-mêle, d^s milliers de constatations urgentes et curieuses. Il fallait, par exemple, sans autre guide que la douleur, apprendre à calculer l'élévation des objets du haut desquels on peut s'élancer dans le vide, se convaincre qu'il est vain de poursuivre les oiseaux qui s'envolent, et qu'on ne peut grimper aiLX arbres pour y rattraper les chats qui vous conspuent;

distinguer les nappes de soleil, où le sommeil est délicieux, des flaques d'ombre oij l'on grelotte; remarquer avec stupéfaction que la pluie ne tombe pas dans les maisons, que l'eau est froide, inhabitable et dangereuse, tandis que le feu est bienfaisant à distance, mais terrible de près ; observer que les herbages, la cour des fermes et parfois les chemins sont hantés de gigantesques créatures pourvues de cornes menaçantes, monstres peut-être débonnaires, en tout cas silencieux, qu'on peut flairer assez indiscrètement sans qu'ils s'en formalisent, mais qui ne livrent pas leur arrière-pensée ; éprouver, à la suite d'expériences humiliantes et pénibles, qu'il n'est pas permis d'obéir indistinctement à toutes les lois de la nature dans la demeure des dieux ; reconnaître que la cuisine est le lieu privilégié et le plus agréable de cette demeure divine, bien qu'on n'y puisse séjourner à cause de la cuisinière, puissance considérable mais jalouse ; s'assurer 'que les portes sont des volontés importantes et capricieuses qui parfois mènent à la félicité, mais qui le plus souvent, hermétiquement closes, muettes et rigides, hautaines et sans cœur, restent Sourdes à toutes les supplications ; admettre, une fois pour toutes, que les biens essentiels de l'existence, les bonheurs incontestables, généralement emprisonnés dans les marmites et les casseroles, sont inaccessibles ; savoir les regarder avec une iadilléreace laborieusement acquise.

s'exercer à les ignorer en se disant qu'il s'agit là d'objets probablement sacrés, puisqu'il suffit de les effleurer du bout d'une langue respectueuse pour déchaîner, magiquement, la colère Uiianime de tous les dieux d3 la maison...

Et puis, que penser de la table sur laquelle se passent tant de choses qu'on ne peut deviner ? des fauteuils ironiques où il est défendu de dormir, des plats et des assiettes qui ne contiennent plus rien lorsqu'on vous les confie ? de la lampe qui chasse les ténèbres, et de l'âtre qui met en fuite les jours froids ?... Que d'ordres, que de dangers, que de défenses, que de problèmes, que d'énigmes qu'il faut classer dans la mémoire surchargée!... Et comment concilier tout cela avec d'autres lois, d'autres énigmes plus vastes et plus impérieuses, qu'on porte en soi, dans son instinct, qui surgissent et se développent d'heure en heure, qui viennent du fond des temi)s et de la race, envahissent le sang, les muscles et les nerfs, et s'affirment soudain plus irrésistibles et j-jIus puissantes que la douleur, l'ordre même du maître et la crainte de la mort ? Ainsi pour ne citer que cet exemple, lorsque l'heure du sommeil a sonné pour les hom-

mes, on s'est retiré dans sa niche, entouré ûci ténèbres, du silence et de la solitude formidable de la nuit. Tout dort dans la maison du maître. On se sent très petit et très faible en présence du mystère. On sait que l'ombre est peuplée d'ennemis qui se glissent et attendent. On suspecte les arbres, le vent qui passe et les rayons de lune. On voudrait se cacher et se faire oublier en retenant son souffle. Pourtant il faut veiller ; il faut, au moindre bruit, sortir de sa retraite, affronter l'invisible et troubler brusquement le silence imposant des étoiles au risque d'attirer sur soi seul le malheur ou le crime qui chuchote. Quel que soit l'ennemi, fût-il l'homme, c'est-à-dire le frère même du dieu qu'il s'agit de défendre, il faut l'attaquer aveuglément, lui sauter à la gorge, planter des dents, peut-être sacrilèges, dans de la chair humaine, oubliei les prestiges d'une main et d'une voix pareilles à celles du maître, ne jamais se taire, ne jamais fuir, ne jamais se laisser tenter ni corrompre, et, perdu dans la nuit sans secours, prolonger l'alarme héroïque jusqu'au dernier soupir. Voilà le grand devoir légué par les ancêtres, le devoir essentiel et plus fort que la mort, que la volonté même et la colère de l'homme ne peuvent rebuter. C'est toute notre humble histoire liée à celle du chien dans nos premières luttes contre tout ce qui respirait ; c'est toute cette humble et efïrayante histoire, qui renaît chaque nuit dans la nicxnoire primitive

de notre ami des mauvais jours. Et quand, dans nos demeures plus sûres, il nous arrive de le punir d'un zèle intempestif, il nous lance un regard de reproche étonné,^ comme pour nous signifier que nous sommes dans l'erreur, et que, si nous perdons de vue la clause capitale du pacte d'alliance qu'il a fait avec nous au temps où nous habitions les cavernes, les forêts et les marécages, il y reste fidèle malgré nous et demeure plus près de la vérité éternelle de la vie qui est pleine d'embûches et de forces hostiles.

Maïs que de soins et que d'études pour arriver à remplir sagement ce devoir ! Et qu'il s'est compliqué depuis le temps des grottes silencieuses et des grands lacs déserts! C'était si simple, alors, si clair et si facile ! L'antre solitaire s'ouvrait au flanc du mont, et tout ce qui s'avançait, tout ce qui remuait à l'horizon des plaines ou des bois, était l'ennemi indubitable !... Mais aujourd'hui, on ne sait plus... II faut se mettre au courant d'une civilisation qu'on désapprouve, avoir l'air de comprendre mille choses incompréhensibles... Ainsi, il paraît évident que désormais le monde entier n'appartient plus au maître, que sa propriété cousent à d'inexplicables liniites... Il

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est donc tout d'abord nécessaire qu'on sache exactement où commence et où finit le domaine sacré. Que doit-on tolérer, que faut-il interdire ? — Voilà la route où tout le monde, le pauvre même, a le droit de passer. Pourquoi ? — On n'en sait rien ; c'est un fait qu'on déplore mais qu'on doit accepter. Heureusement, par contre, voici le beau sentier, le sentier réservé, que nul ne peut fouler. Ce sentier est fidèle aux saines traditions ; il importe de ne pas le perdre de vue ; c'est par lui que les problèmes difficiles font leur entrée dans l'existence quotidienne. Voulez-vous un exemple? — On dort tranquillement dans un rai de soleil qui recouvre de perles mouvantes et folâtres le seuil de la cuisine. Les pots de porcelaine s'amusent à se pousser du coude et à se bousculer au bord des tablettes garnies de dentelles de papier. Les casseroles de cuivre jouent à éparpiller des taches de lumière sur les murs blancs et lisses. Le fourneau maternel chantonne doucement en berçant trois marmites qui dansent avec béatitude, et par le petit trou qui éclaire son ventre, pour narguer le bon chien qui ne peut approcher, lui tire constamment une langue de feu. L'horloge, qui s'ennuie dans son armoire de chêne en attendant qu'elle sonne l'heure auguste du repas, fait aller et venir son gros nombril doré, et les mouches sournoises agacent les oreilles. Sur la table éclatante reposent un poulet, un lièvre, trois ]~>crdreaux. à côté d'autres clioâes qu'on appelle fruits ou légumes : petits

pois, haricots, pêches, melons, raisins, et qui ne valent rien. La cuisinière vide un grand poisson d'argent et jette les entrailles (au lieu de les offrir ! ) dans la boîte aux ordures. — Ah ! la boîte aux ordures ! trésor inépuisable, réceptacle d'aubaines, joyau de la maison ! On en aura sa part exquise et subreptice, mais il ne convient pas qu'on ait l'air de savoir où elle se trouve. Il est strictement interdit d'y fouiller. L'homme défend ainsi maintes choses agréables, et la \ae serait morne et les jours seraient nus s'il iallait obéir à tovis les commandements de l'office, de la cave et de la salle à manger. Par bonheur il est distrait et ne se souvient pas longtemps des ordres qu'il prodigue. On le trompe aisément. On arrive à ses fins et l'on fait ce qu'on veut, pourvu qu'avec patience on sache attendre l'heure. On est soumis à l'homme et il est le seul dieu ; mais on n'en a pas moins sa morale personnelle, précise, imperturbable, qui proclame hautement que les actes défendus deviennent très licites par le fait même qu'ils s'accomplissent à l'insu du maître. C'est pourquoi fermons l'œil attentif qui a vu. Ayons l'air de dormir en rêvant à la lune. — Tiens ! on frappe doucement à la fenêtre bleue qui donne sur le jardin. — Qu'est-ce donc ? — Rien, une branche d'aubépme qui vient voir ce qu'on fait dans la cuisine fraîche. — Les arbres sont curieux et souvent agités ; mais ils ne comptent point, oi!i n'a ncn à leiu" dire, ils sont uresponsa*

blés, ils omissent au vent qui n'a pas de ])rincipes. — Mais quoi ? — J'entends des pas !...

— Debout, l'oreille en pointe et le nez en action !..

— Non ! c'est le boulanger qui s'approche de la grille, tandis que le facteur ouvre une petite porte dans la haie de tilleuls. — Ils sont connus, c'est bien... Ils apportent quelque chose, oh peut les saluer ; et la queue, circonspecte, s'agite deux ou trois fois, avec un sourire protecteur. Autre alerte ! Qu'est-ce encore ? — Une voiture s'arrête devant le perron. Ah ! ceci est plus grave !... Le problème est complexe. — Il importe avant tout de copieusement injurier les chevaux, grandes bêtes orgueilleuses, toujours endimanchées et toujours en sueur, qui ne répondent pas. Cependant on examine du coin de l'œil les personnages qui descendent.

— Ils sont bien mis et semblent pleins d'assurance. Ils vont probablement s'asseoir à la table des dieux. Il convient d'aboyer sans aigreur, avec une nuance de respect, pour montrer que l'on fait son devoir, mais qu'on le fait avec intelligence. Néanmoins, on nourrit quelque arrière-soupçon, et dans le dos des hôtes, à la dérobée, on hume l'air avec persévérance et d'un air entendu, afin de démêler les intentions cachées.

Mais des p:xs clopinants sonnent autour de la cuisine. Cette fois c'est le pauvre qui iv.ùue

sa besace ; rennemi essentiel, l'ennemi spécifique, l'ennemi héréditaire, le descendant direct de celui qui rôdait autour de la caverne encombrée d'ossements qu'on revoit tout à coup dans la mémoire de la race. Ivre d'indignation, l'aboi entrecoupé, les dents multipliées par la haine et la rage, on va saisir aux grègues l'irréconciliable adversaire, lorsque la cuisinière, armée de son balai, sceptre ancillaire et parjure, vient protéger le traître ; et l'on est obligé de rentrer dans sa niche, où, l'œil rempli de flammes impuissantes et torves, on gronde des inalédictions effroyables mais vaines, en songefant à part soi que c'est la fin de tout, qu'il n'y a plus de lois et que l'espèce humaine a perdu la notion du juste et de l'injuste... Est-ce tout ? — Pas encore, car la plus petite vie se compose d'innombrables devoirs, et c'est un long travail que de s'organiser une existence heureuse sur la limite de deux mondes aussi différents que le monde des bêtes et le monde des hommes. Comment nous en tirerions-nous s'il nous fallait servir, tout en restant dans notre sphère, une divinité non plus imaginaire et semblable à nous-mêmes puisqu'elle est née de nos pensées, mais un dieu bien visible, toujours présent, toujours actif et aussi étranger, aussi supérieur à notre être que nous le sommes au clxicû ?

A présont, pour en revenir à PcUé.is, il sait à peu près ce qu'il faut faire et comment se conduire dans renceiiitc du maître. Mais le monde ne finit pas aux portes des maisons et de l'autre côté des murs et de la haie il y a un univers dont on n'a plus la garde, oij l'on n'est plus ciiez soi, où les relations sont changées. De quelle façon se tenir dans la rue, dans les champs, sur le marché, dans les boutiques ? A la suite d'observations difficiles et délicates, il comprend qu'il sied de ne pas obéir au.K appels étrangers, d'être poli avec inlifférence envers les inconnus qui vous caressent. Il faut ensuite accomplir consciencieusement certains devoirs . de mystérieuse courtoisie envers ses frères les autres chiens, respecter les poules et les canards, n'avoir pas l'air de remarquer les gâteaux du pâtissier qui se prélassent insolemment à portée de la langue, témoigner aux chats qui, sur les seuils des portes, vous provoquent par d'affreuses grimaces, un mépris silencieux mais qui se souviendra, et ne pas oublier qu'il est licite et même louable de poursuivre et d'étrangler les souris, les rats, les lapins sauvages et généralement tous les animaux (on doit le reconnaître à des marques secrètes) qui n'ont pas encore fait leur paix avec l'homme.

Tout cela et tant d'autres choses !... Etait-il

étonnant que Pelléas parât souvent pensif en face de ces problèmes sans nombre, et que son humble et doux regard fût parfois si profond et si grave, si chargé de soucis et si plein de questions illisibles ? Hélas ! il n'a pas eu le temps d'achever la lourde et longue tâche que la nature impose à l'instinct qui s'élève pour se rapprocher d'une région plus claire... Un mal assez mystérieux et qui semble spécialement punir le seul animal qui parvienne à sortir du cercle où il est né, un mal indéfini qui emporte par centaines les petits chiens intelligents, est venu mettre fin aux destinées et à l'éducation heureuse de Pelléas. Je le vis, durant deux ou trois jours, et chancelant déjà tragiquement sous le poids énorme de la mort, se réjouir encore de la m.omdre caresse... Et maintenant tant d'efforts vers un peu plus de lumière, tant d'ardeur à aimer, de courage à comprendre, tant de joie affectueuse, tant de bons regards dévoués qui se tournaient vers l'homme pour demander son aide contre d'injustes et d'inexplicables souffrances, tant de frêles lueurs qui venaient de l'abîme profond d'un monde qui n'est plus le nôtre, tant de petites habitudes presaue humaines reposent tristement sous un large sureau et dans la froide terre, en un coin du jardin...

L'homme aime le chieu, mais qu'il l'aimerait

davantage s'il considérait, dans l'ensemble inflexible des lois de la nature, l'exception unique qu'tst cet amour qui parvient à percer, pour se rapprocher de nous, les cloisons, partout ailleurs imperméables, qui séparent les espèces ! Nous sommes seuls, absolument seuls sur cette planète de hasard, et parmi toutes les formes de la vie qui nous entourent, pas une, hors le chien, n'a fait alliance avec nous. Quelques êtres nous craignent, la plupart nous ignorent, et aucun ne nous aime. Nous avons, dans le monde des plantes, des esclaves muettes et immobiles, mais elles nous servent malgré elles. Elles subissent simplement nos lois et notre joug. Ce sont des pnsonnières impuissantes, des vnctimes incapables de fuir mais silencieusement rebelles, et sitôt que nous les perdons de vue elles s'empressent de nous trahir et retournent à leur liberté sauvage et malfaisante d'autrefois. S'ils avaient des ailes, la rose et le blé fuiraient à notre approche comme fuient les oiseaux. Parmi les animaux, nous comptons quelques serviteurs qui ne se sont soimiis que par indifférence, par lâcheté ou par stupidité : le cheval incertain et poltron qui n'obéit qu'à la douleur et ne s'attache à rien, l'âne passif et morne qui ne reste près de nous que parce qu'il ne sait que faire ni où aller, mais garde cependant, sous la trique ou le bât, son idée de derrière les oreilles ; la vache et le bœuf, heureux i)our\'u qu'ils mangent et dociles parce que depuis des siècles ils n'ont plus

SUR LA MORT D'UN PETIT CHIEN loi

une pensée à eux ; le mouton ahuri qui n'a d'autre maître que l'épouvante ; la poule fidèle à la bassecour parce qu'on y trouve plus de mais et de froment que dans la forêt prochaine. Je ne parle pas du chat pour qui nous ne sommes qu'une proie trop grosse et immangeable, du chat féroce dont l'oblique dédain ne nous tolère que comme des parasites encombrants dans notre propre logis. Lui, du moins, nous maudit dans son cœur mystérieux, mais tous les autres vivent près de nous comme ils vivraient près d'un rocher ou près d'un arbre. Ils ne nous aiment pas, ne nous connaissent pas, nous remarquent à peine. Ils ignorent notre vie, notre mort, notre départ, notre retour, notre tristesse, notre joie, notre sourire. Ils n'entendent même pas le son de notre voix dès qu'elle ne menace plus, et quand ils nous regardent, c'est avec l'effarement méfiant du cheval, dans l'oeil duquel passe encore l'affolement de l'élan ou de la gazelle qui nous voit pour la première fois ; ou avec la morne stupeur des ruminants qui ne nous considèrent que comme un accident momentané et inutile de l'herbage.

Depuis des milliers d'années ils sont à nos côtés aussi étrangers à nos pensées, à notre affection, A nos mœuur?» que si. Ia mams fiateracÀl*', des >ftoiJ,c«

les avait laissés clioir d'hier sur notre globe. Dans 1 espace sans bornes qui «répare l'homnie de tous les autres êtres, nous n'avons réussi à leur faire (aire, à force de patience, que deux ou trois pas illusoires. Et si demain, laissant intacts leurs sentiments à notre égard, la nature leur donnait l'intelligence et les armes nécessaires pour nous vainLie, j'avoue que je me méfierais de la vengeance emportée du cheval, des représailles obstinées de l'âne et de la rancune enragée du mouton. Je fuirais le chat comme je fuirais le tigre ; et même la bonne vache, solennelle et somnolente, ne m'inspirerait qu'une confiance sur ses gardes. Quant à la poule, l'œil rond et rapide, comme à la découverte d'une limace ou d'un ver, je suis sûr qu'cDe me dévorerait sans se douter de riecL

Or, dans cette indifférence et cette incompréhension totale où demeure tout ce qui nous environne, dans ce monde incommunicable où tout a son but hermétiquement renfermé en lui-même, OÙ toute destinée est circonscrite en soi, où il n'y a entre les êtres d'autres rapports que ceux de bourrcau.x à Nnctimes, de mangeurs à mangés, où rien ne peut sortir de sa spiière étanche, où la mort seule établit de cruelles relations de • cause à effet entre Jcs vies voisines, où ^ plus légère

sympathie n'a jamais fait un saut conscient d'une espèce à une autre, seul, parmi tout ce qui respire sur cette terre, un animal est parvenu à rompre le cercle fatidique, à s'évader de soi pour bondir jusqu'à nous, à franchir définitivement l'énorme zone de ténèbres, de glace et de silence qui isole chaque catc^'orie d'existences dans le plan inintelligible de la nature. Cet animal, notre bon chien familier, si simple et si peu étonnant que nous paraisse aujourd'hui ce qu'il a fait, en se rapprochant aussi sensiblement d'un monde dans lequel il n'était pas né et auquel il n'était pas destiné, a cependant accompli l'un des actes les plus insolites et les plus invraisemblables que nous puissions trouver dans l'histoire générale de la vie. Quand cette reconnaissance de l'homme par la bête, quand ce passage extraordinaire de l'ombre à la lumière s'est-il effectué ? Est-ce nous qui avons cherché le caniche, le molosse ou le lévrier parmi les loups ou les chacals, ou si c'est lui qui est venu spontanément à nous ? Nous n'en savons rien. Si loin que s'étendent les annales humaines, il est à nos côtés comme à présent, mais que sont les annales humaines au regard des temps sans témoignages ? Toujours est-il que le voilà dans nos demeures aussi ancien, aussi bien à sa place, aussi parfaitement adapté à nos mœurs que s'il avait paru sur cette terre et tel qu'il est, en même temps que nous. Nous n'avons- pas à acquérir sa confiance ni son amitié, il naît notre ami ; les

yeux encore fermés, il croit déjà en nous : dès avant sa naissance il s'est donné à l'homme. Mais le mot « ami «> ne pcmt pas exactement son culte affectueux. Il nous aime et nous vénère comme si nous l'avions tiré du néant. Il est avant tout notre créature picme de gratitude et plus dévouée que la prunelle de nos yeux. 11 est notre esclave intime et passionné, que rien ne décourage, que rien ne rebute, en qui rien n'altère la foi ardente ni l'amour. Il a résolu d'une manière admirable et touchante le problème effrayant que la sagesse humaine aurait à résoudre si une race divine venait occuper notre globe. Il a loyalement, religieusement, irrévocablement reconnu la supériorité de l'homme et s'est livré à lui corps et âme, sans arrière-pensée, sans esprit de retour, ne réservant de son indépendance, de son instinct et de son caractère que la petite part indispensable pour continuer la vie prescrite par la nature à son espèce. Avec une certitude, une désinvolture et une simplicité qui nous surprennent un peu, nous jugeant meilleurs et plus puissants que tout ce qui existe, il trahit, à notre profit, tout le règne animal auquel il appartient, et renie sans scrupules sa race, ses proches, sa mère et même ses petits.

H est certain que dans l'ensemble des créatures

intelligentes qui ont des droits, des devoirs, une mission et une destination, le chien est un animal vraiment privilégié. Il occupe dans ce monde une situation unique et enviable entre toutes. Il est le seul être vivant qui ait trouvé et reconnaisse un dieu indubitable, tangible, irrécusable et définitif. Il sait à quoi dévouer le meilleur de soi. Il sait à qui se donner au-dessus de lui-même. Il n'a pas à chercher une puissance parfaite, supérieure et infinie dans les ténèbres, les mensonges successifs, les hypothèses et les rêves. Elle est là, devant lui et il se meut dans sa lumière. Il connaît les devoirs suprêmes que nous ignorons tous. Il a une morale qui surpasse tout ce qu'il découvre en lui-même, et qu'il peut pratiquer sans scrupule et sans crainte. Il possède la vérité dans sa plénitude. Il a un idéal positif et certain.

Et c'est ainsi que l'autre jour, avant sa maladie, je voyais mon petit Pelléas, assis au pied de ma table de travail, la queue soigneusement repliée sous les pattes, la tête un peu penchée pour mieux m'interroger, à la fois attentif et tranquille, comme doit l'être un saint en présence de Dieu. Il était heureux du bonheur que nous ne connaîtrons peut-être jamais, puisque ce bonheur naissait du sourire et de l'approbation d'une vie incomparablement plus haute que la sienne. Il était là étudiant, buvant tous mes regards et y répondait gravement, comme d'égal à égal, pour m'apprendre sans doute que du moins par les yeux, l'organe près-

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que immatériel qui transformait en intelligence affectueuse la lumière dont nous jouissions, il savait bien qu'il me disait tout ce que l'amour devait dire. Et le voyant ainsi, jeune, ardent et croyant, m'apportant, en quelque sorte, du fond de la nature infatigable, des nouvelles toutes fraîches de la vie, confiant, émerveillé comme s'il eût été le premier de sa race qui vînt inaugurer la terre et que l'on fût encore aux jours vierges du monde, j'enviais l'allégresse de sa certitude, et je me disais que le chien qui rencontre un bon maître est plus heureux que celui-ci dont la destinée plonge encore de toutes parts dans l'ombre.

Ce matin, en visitant mes fieurs entourées de la barrière blanche qui les défend contre les bonnes vaches qui paissent dans l'herbage, je revois en pensée tout ce qui s'épanouit dans les bois, dans les plaines, les jardins, les orangeries et les serres; et je songe à ce que nous devons au monde rnerveilleiLx que visitent les abeilles.

Savons-nous ce que serait une humanité qui ne connaîtrait pas la fleur ? Si celle-ci n'existait pas, si elle avait toujours été cachée à nos regards, comme le sont probablement mille spectacles non moins féeriques qui nous environnent mais que nos yeux n'atteignent point, notre caractère, notre morale, notre aptitude à la beauté, au bonheur, seraient-ils bien les mêmes ? Nous aurions, il est vrai, dans la nature, d'autres magnifiques témoignages de luxe,* de surabondance et de grâce ; d'autres jeux éblouissants des forces infinies : le soleil, les étoiles, les clairs de lune, l'azur et l'océan, les aurores et les crépuscules, la montagne et la iilainc, la foret et les fleuves, la luixùùre et les arbres ; et enfin, plus près de nous.

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les oiseaux, les pierres précieuses et la femme. Ce sont là les ornements de notre planète. Mais, excepté les trois derniers qui appartiennent pour ainsi dire au môme sourire de la nature, que l'éducation de notre œil serait grave, austère, presque triste, sans l'adoucissement qu'y apportent les fleurs ! Supposez un instant que notre globe les ignore : une grande région, la plus enchantée de notre psychologie heureuse, serait détruite, ou plutôt ne serait pas découverte. Toute une sensibilité délicieuse dormirait à jamais au fond de notre cœur plus dur et plus désert, et dans notre imagination privée d'images adorables. L'univers infini des couleurs et des nuances ne nous eût été incomplètement révélé que par quelques déchirures du ciel. Les harmonies miraculeuses de la lumière qui se délasse, qui invente sans cesse de nouvelles allégresses et semble jouir d'elle-même, nous seraient inconnues, car les fleurs ont d'abord décomposé le prisme et formé la partie la plus subtile de nos regards. Et le jardin magique des parfums, qui nous l'eût entr'ouvert ? Quelques herbes, quelques résines, quelques fruits, le souffle de l'aube, l'odeur de la nuit et de la mer, nous auraient annoncé que par de là les yeux et les oreilles existait un paradis fermé où l'air que Ton respire se change en voluptés qu'on n'aurait pu nommer. Considérez aussi tout ce qui manq\icraient à la voLx de la félicité humaine ! Une des cimes bénies de notre âme serait presque muette

si les fleurs, depuis des siècles, n'avaient alimenté de leur beauté la langue que nous parlons et les pensées qui tentent de fixer les heures les plus précieuses de la vie. Tout le vocabulaire, toutes les impressions de l'amour sont imprégnés de leur haleine , nourris de leur sourire. Quand nous aimons, les souvenirs de toutes les fleurs que nous avons vues et respirées, accourent peupler de leurs délices reconnues la conscience d'un sentiment dont le bonheur, sans elles, n'aurait pas plus de forme que l'horizon de la mer ou du ciel. Elles ont accumulé en nous, depuis notre enfance, et dès avant celle-ci, dans l'âme de nos pères, un immense trésor, le plus proche de nos joies, où nous allons puiser, chaque fois que nous voulons rendre plus sensibles les minutes clémentes de la vie. Elles ont créé et répandu dans notre monde sentimental l'atmosphère odorante où se complaît l'amour.

C'est pourquoi j'aime surtout les plus simples, les plus vulgaires, les plus anciennes et les plus démodées ; celles qui ont derrière elles un long passé humain, une longue suite de bonnes actions consolantes, celles qui nous accomjîagnent depuis des centaines d'années et qui font partie de nousmèiiios, j^iiisqu'elles mirent (quelque chose de leur

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grâce et de leur joie de vivre dans l'àme de no5 ajeux.

Mais où se cachent-elles ? Elles deviennent plus rares que celles qu'on appelle aujourd'hui les fleurs rares. Leur existence est secrète et précaire. Il semble que l'on soit sur le point de les perdre, et peut-être en est-il qui viennent de disparaître enfin découragées, dont les graines sont mortes sous les ruines, qui ne connaîtront plus la rosée des jardins et qu'on ne retrouvera qu3 dans de très vieux livres, parmi les gazons clairs des miniatures bleues ou le long des parterres jaunis des primitifs.

Elles sont chassées des plates-bandes et des corbeilles orgueilleuses par d'arrogantes inconnues arrivées du Pérou, du Cap, de la Chine, du Japon. Elles ont notamment deux impitoyables ennemis. C'est d'abord, l'encombrant et prolifique Bégonia tubéreux qui pullule dans les parterres comme un peuple de coqs intransigeants, aux crêtes innombrables. Il est joli, mais abusif et un peu artificiel ; et quels que soient le silence et le recueillement de l'heure, sous le soleil et sous la lune, dans l'ivresse du jour et la paix solennelle de la nuit, il sonne du clairon et célèbre une \nctoire monotone, criarde et sans parfums. Ensuite, c'est le Géranium double, un peu moins indiscret, infatigable aussi, extraordinairement courageux, et qui paraîtrait désirable s'il était moins prodigué. A eux deux, aidés de quelques étrangères plxis soui^noises et des

plantes aux feuillages colores qui forment ces mosaïques boursouflées qui avilissent à présent les belles lignes de la plupart de nos pelouses, ils ont peu à peu dépossédé leurs sœurs autochtones des lieux qu'elles avaient si longtemps égayés de leurs sourires familiers. Elle n'ont plus le droit d'accueillir l'hôte avec de naïfs petits cris de bienvenue, dès la grille dorée du château. Il leur est interdit de bavarder près du perron, de gazouiller dans les vases de marbre, de chantonner au bord des pièces d'eau, de patoiser le long des plates-bandes. On en a relégué quelques-unes au fond du potager, dans le coin négligé, et d'ailleurs délicieux, des plantes médicinales ou simplement aromatiques : la Sauge, l'Estragon, le Fenouil et le Thym, vieilles servantes elles aussi congédiées et qu'on ne nourrit plus que par une sorte de pitié ou de tradition machinale. D'autres se sont réfugiées du côté des remises et des écuries, près de la porte basse de la cuisine ou de la cave, s'y tassant humblement comme des mendiantes importunes, cachant leurs robes claires parmi les mauvaises herbes, retenant de leur mieux leurs parfums intimidés, afin de ne pas éveiller l'attention.

Mais là même, le Pclargonium rouge d'indignation et le Bégonia cramoisi de colère sont venus surprendre et bousculer la ])etitc troupe inoffensive. Elles ont fui vers les fermes, les cimetières, dans les jardinets des curés, des vieilles filles, des couvents de province i et mamtenant, ce a'cst plus ^uère

que dans l'oubli des plus anciens villages,' autour des branlantes demeures, loin des chemins de fer et des serres impérieuses de l'horticulteur, qu'on les retrouve encore avec leur sourire naturel ; non plus l'air pourchassé, haletant et traqué, mais tranquilles, arrivées, reposées, abondantes, insouciantes, chez elles. Et de même qu'autrefois, au temps des diligences, du haut du mur de pierre qui entoure la maison, à travers les barreaux de la barrière blanche ou du seuil des fenêtres qu'anime un oiseau prisonnier, sur la route immobile où personne ne passe, si ce n'est les puissances éternelles de la vie, elles regardent venir le printemps et l'automne, la pluie et le soleil, les papillons et les abeilles, le silence et la nuit suivie du clair de lune.

Vieilles fleurs courageuses ! Giroflées, Ravenelles, Violiers, Boutons d'or ! Car, de même que les fleurs des champs, dont un rien les sép->are, un rayon de beauté, une goutte de parfum, elles ont des noms charmants, les plus doux de la langue ; et chacune d'elles, comme des ex-voto minu tieux et naïfs, ou comme des médailles décernées par la gratitude des hommes, en porte familièrement trois ou quatre. Giroflées qui chantez parmi ÏC3 murs en ruine et couvre? di^ lumière les picrrci; qui s'attristent. Primevères des jardins, PriineroUcs

ou Coucous, Jacinthes d'Orient, Crocus et Cinéraires, Couronnes impériales, Violettes odorantes, Muguets, Myosotis, Petites-Marguerites et Petites- Pervenches, Narcisses-des-Poètes, Jeannettes, Claudinettes. Oreilles d'ours, Alysse, Gazon turc, Anémones ; c'est par vous que les mois qui précèdent les feuilles : Février, Mars, Avril, traduisent en sourires compréhensibles aux hommes les premières nouvelles et les premiers baisers mystérieux du soleil. Vous êtes frêles, frileuses et pourtant effrontées comme une idée heureuse. Vous rajeunissez l'herbe, fraîches comme l'eau qui coule dans les coupes d'azur que l'aube vient répandre sur les bourgeons avides, éphémères comme les songes d'un enfant qui s'éveille, presque sauvages encore et presque spontanées, déjà marquées pourtant de l'éclat trop précoce, du nimbe trop ardent, de la grâce trop pensive qui accable les fleurs qui se donnent à l'homme.

Mais voici innombrables, désordonnées, multicolores, tumultueuses, ivres d'aurores et de midis, les rondes lumineuses des filles de l'été! Jeunes vierges aux voiles blancs et vieilles demoiselles en rubans violets, écoliôres en vacances, premières communiantes, religi'.îases pâlies, gamines déiicignc^es, commères^et bigotes. Voici le Souci d'or qui crible if

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de clarté la vert des plates-bandes. Voici la Camomille, comme un bouquet de neige, à côté de ses infatigables frères les Chrv'santhèmes-des-jardins qu'il ne faut pas confondre avec les Chrysanthèmes japonais de l'automne. L'Hélianthe annuel, Tournesol, Grand-Soleil, dominant comme un prêtre qui lève l'ostensoir, le menu peuple en prière, s'efforce de ressembler à l'astre qu'il adore. Le Pavot s'évertue à remplir de lumière sa tasse déchirée par le vent du matin. Le rude Pied-d'Alouette, en blouse de paj^an, qui se croit plus beau que le ciel, méprise les Belles-de-Jour qui lui reprochent avec aigreur d'avoir mis trop de bleu dans l'azur de ses fleurs. La Julienne-de-Mahon, en robe de jaconas, comme les petites bonnes de Dordrccht ou de Leyde, naïvement espiègle, a l'air de laver d'innocence les bordures des corbeilles. Le Réséda se cache dans son laboratoire et distille en silence des parfums qui nous donnent l'avant -goût de l'air que l'on respire au seuil des paradis. Les Pivoines, qui ont bu avec indiscrétion à même le soleil, éclatent d'enthousiasme et se penchent au-devant de l'apoplexie qui s'avance. Le Lin-à-fîoursrouges trace un sillon sanglant qui garde les allées ; et le Portulaca ou Chevalier-d'onze-heures, cousin enrichi du pourpier, rampant comme une mousse, s'applique à recouvrir de taffetas zin/.olin, jaune soufre ou rose chair, la terre demeurée nue au pied des hautes tiges. Le Dahlia joufllu, un peu rond, im peu bête, taille dans le savon, le saindoux ou ia

FLEURS DÉMODÉES Ii5

cire ses pompons réguliers qui seront l'ornement de la fête du village. Le vieux Phlox paternel, debout dans les massifs, prodigue les gros rires d3 ses bonnes couleurs sans façon. Les Mauvesfleuries ou Lavatères, en demoiselles sages, sentent au moindre souffle le plus tendre incarnat des pudeurs fugitives monter à leurs corolles. La Capucine fait de l'aquarelle ou crie comme un ara qui grimpe aux barreaux de sa cage ; et la Rose-Trémière, Althca Roséa, Passe-rose, Rose-à-bâton, Alcée, ou Bâton-de- Jacob, montée sur ses six noms, défripe ses cocardes d'une chair plus soyeuse que les seins d'une vierge. La Balsamine presque transparente et la Gueule-de-Loup, plus gauches, plus timides, serrent craintivement leurs fleurs contre leurs tiges.

Puis, dans le coin discret des anciennes familles, se pressent la Véronique-à-longues-feuilles, la Potentille rouge, les Roses-d'Inde, l'antique Croix-de- Malte, l'Herbe-à-la-veuve ou Scabieuse pourpre, la Digitale qui s'élance comme une fusée triste, l'Ancolie d'Europe, qu'on appelle encore Aiglantine, Clochette ou Coiombine ; la Coquelourde-rosedu-ciel qui sur un long col grêle tend une petite face ingénue et toute ronde pour admirer le firmament, la Lunaire cachottière qui fabrique en secret la Monnaie du pape, ces pâles écus plats avec lesquels, sans doute, les elfes et les fées font au clair de la lune commerce de prestiges ; enfin l'Œil-de- Faisaja„ l-a Vaiériajae rouge ou Baibe-de- Jupiter,

Ii6 LE DOUBLE JAKDTN

l'Œillct-de-Poète et le \neil Œillet des fleuristes que cultivait déjà dans son exil le Grand-Condé.

A côté, au-dessus, tout autour, sur les murs, dans les haies, parmi les treilles, le long des branches, comme un peuple de singes et d'oiseaux en liesse, les plantes grimpantes se divertissent, font de la gymnastique, jouent à se balancer, à perdre l'équilibre et à le rattraper, à tomber, à voler, à regarder le vide, à dépasser les cimes, à embrasser le ciel. C'est le Haricot d'Espagne et le Pois-de- Senteur, tout fiers de n'être plus mis au rang des légumes, c'est le Volubilis pudique, le ChèvTefeuille dont l'odeur représente l'âme de la rosée, la Clématite, la Gl5'cine ; tandis qu'aux fenêtres, entre les rideaux blancs, le long des fils tendus, la Campanule nommée Pyramidale opère de tels miracles, lance des gerbes et tresse des guirlandes formées de mille fleurs unanimes si prodigieusement immaculées et translucides, que ceux qui l'aperçoivent pour la première fois, n'en croyant pas leurs yeux, veulent toucher du doigt la bleuâtre merveille, fraîche ccmme un jet d'eau, pure comme ime source, irréelle comme im songe.

Cependant, dans une touffe de rayons, le grand Lys blanc, vieux seigneur des jardins, le seul prince authentique parmi toute la roture sortie du |X)tager, des fossés, des taillis, des mares et des landes, parmi les étrangères venues on ne sait d'où, calice invariable aux six pétales d'argent dont la noblesse remonte à celle des dieujc mëmâs^ is Lys immémorial

dresse so® sceptre antique, inviolé, auguste, qui crée autour de lui une zone de chasteté, de silence, de lumière.

Est-il sur notre terre un ornement plus doux des heures de loisir, que la culture des fleurs ? Il est beau de voir ainsi rassemblée, pour le plaisir des yeux, la magnifique foule qui élabore la lumière pour en tirer des couleurs merveilleuses, du miel et des parfums. On y trouve traduits en joies visibles et fixées aux portes de sa maison, les délices éparses, fugitives et presque insaisissables de l'été, la volupté de l'air, la clémence des nuits, l'émotion des rayons, l'allégresse des heures, les confidences de l'aurore, le murmure et les mtentions de l'espace azuré. On ne jouit pas seulement de leur éclatante présence, on espère encore, probablement à tort, tant ce mystère est confus et profond, on espère encore, à force de les interroger, surprendre, grâce à elles, je ne sais quelle loi ou quelle idée secrète de la nature, je ne sais quelle pensée intime de l'univers qui se trahit peut-être en ces moments ardents où il s'efforce de plaire à d'autres êtres, de séduire d'autres vies et de créer de la beauté...

Vieilles fleurs, ai-je dit. Je me trompais. Quand on étudie leur histoire cl qu'on recherche leur génca-

ii8 LE DOUBLE j7.2I>i:5

logie, CE; apprend «*v£c acr prise que 2ù plupart, jusqu'aux plua aimpics et aux plus rcpandueb, suut des êtres nouveaux, des afi: aueliies, de» cxilce3, des parvenues, des visiteuses^ des étrangères. N'importe quel traité de tA^t^.nique dévoilcic leurs orij^ines. La Tulipe» par cx.a^ple (lapp^ici^-vous la Solitaire, l'Orientale. l'Aj^uihc et i«s Diap d'or de La Bruyère), nous est venue de Constantinople au xvi° siècle. La Renoncule, la Lunaire, la Croixde-Malte, la Balsamiiie. ic Fucfisia. ia Rose-d'Inde ou Tagetes Erecta, îa Coqueiourde-des-Ji^duià ou Œillet de Dieu, l'Aconit bicolore, l'/kinarantequeue-de-Renard, la Rose Trémière, la Can.parjule Pyramidale arrivent vers la môme époque des Indes, du Mexique, de la Perse, de la Syrie, de l'Italie. La Pensée paraît en 1613, la Corbeille d'or en 1710, le Lin rouge en 1819, la Scabieuse pourpre en 1629, le Saxifrage sarmenteux en 1771, la Véronique à longues feuilles en 173?', le Phlox vivace est un peu plus ancien. L'Œillet de Chine fait son entrée dans nos jardins vers l'an 1713. L'Œillet vivace est d'aujourd'hui. Le Pourpier fleuri ne se montre qu'en 1S28 et la Sauge écarlate en 1S23. L'Eupatoire bleue ou Célestine, si abondante, si populaire, ne compte pas dexLX siècles. L'Immortelleà-bractécs moins encore. Le Zinnia est toutjuste centenaire. Le Haricot d'Espagne, originaire de l'Amérique du Sud, et le Pois-de- Scnteur, émigrant de Sicile, ont un peu plus de deux cents ans. L'.Vnthcmis ou Marguerite en arbre.

qu'on trouve dans les villages les plus ]\^norcs, n'est cultivée que depuis l'année 1699. La jolie Lobclie bleue de nos bordures, c'est le Cap qui nous la donne vers l'époque de la Révolution. L'Aster de Chine ou Reine-Marguerite porte la date de 1731. Le Phlox annuel ou Phlox de Drummond, si vulgaire, nous est offert par le Texas en 1835. La Lavatère à grandes fleurs, qui a l'air si profondément indigène, si naïvement campagnard ne s'ouvre en nos jardins du Nord que depuis deux cent cinquante ans, et le Pétunia depuis une vingtaine de lustres. Le Réséda, l'Héliotrope, qui le croirait ? ne sont pas bi-centenaircs, le Dahlia naît en 1802 et les Glaïeuls {Gladiolus Gandavensis)^ les Gloxinies sont d'hier.

Quelles fleurs fleurissaient donc aux jardins de nos [icrcs ? Bien peu, sans doute, de très petites et de très humbles, qu'on distinguait à peine de celles des chemins, des prés et des clairières. Avez-vous remarqué la pauvreté et la monotonie, très habilement déguisées, de l'ornementation florale des plus belles miniatures dans nos vieux manuscrits ? De même, les tableaux de nos musées, jusqu'à la fin de la Renaissance, n'ont pour égayer les plus riches palais,, les plus uierveilicux païadis,

que cinq ou six types de fleurs, qu'ils r^-pôtent sans cesse. Avant le xvi* siècle, les jardins sont presque déserts ; et plus tard, Versailles même, le splendide Versailles, n'aurait pu nous montrer ce que montre aujourd'hui le plus pauvre village. Seules, la Violette, la Pâquerette, le Muguet, le Souci, le Pavot, frère du Coquelicot, quelques Crocus, quelques Iris, quelques Colchiques, la Digitale, la Valériane, la Giroflée, la Mauve, le Pied-d'Alouette, le Bluet, ÏQlûlet sauvage, le ^lyosotis, la Rose presque encore Eglantine, et le grand Lj's d'argent, ornements spontanés de nos bois et de nos champs à l'imagination intimidée par la neige et le vent du nord, venaient sourire à nos ancêtres. Ceux-ci, du reste, ignoraient leur dénuement. L'homme n'avait pas encore appris à regarder autour de soi, à jouir de la vie naturelle. Puis, vinrent la Renaissance, les grands voyages, la découverte et l'envahissement du soleil. Toutes les fleurs du monde, efforts heureux, beautés intimes et profondes, pensées et volontés joyeuses de la planète, montèrent jusqu'à nous, portées sur les rayons d'une lumière qu'on attendait du firmament et qui sortait de notre propre terre. L'homme se hasarde hors du cloître, de la crj'pte, de la ville de briques et de pierre, du morne château fort où il avait dormi. Il descend au jardin qui se peuple d'abeilles, de pourpre et de parfums ; il ouvre les yeux, s'étonne comme un enfant

échappé aux rêves de la nuit ; et la forêt, la plaine, la mer et les montagnes, et enfm les oiseaux et les fleurs qui parlent au nom de tous une langue plus humaine et qu'il comprend déjà, accueillent son réveil.

Maintenant, il n'est peut-être plus de fleurs inconnues. Nous avons à peu près retrouvé toutes les formes que la nature prête au grand songe d'amour, au désir de beauté qui s'agite en son sein. Nous vivons, pour ainsi dire, au milieu de ses plus tendres confidences, de ses plus touchantes inventions. Nous prenons une part inespérée aux fêtes les plus mystérieuses de l'invisible force qui nous anime aussi. Sans doute, c'est en apparence peu de chose que quelques fleurs de plus dans nos corbeilles. Elles ne sèment que quelques sourires impuissants le long des routes qui conduisent à la mort. Il n'en est pas moins vrai que ce sont des sourires nouveaux que ne connurent point ceux qui nous précédèrent ; et généreusement, ce bonheur récemment découvert se répand en tous lieux, jusqu'aux portes des plus misérables demeures. Les bonnes, les simples fleurs sont aussi heureuses et aussi éclatantes dans l'étroit jardinet du pauvre qu'aux pelouses opulentes du château et entourent la cabane de la beauté

suprême de la terre ; car la terre jusqu'ici n'a rien produit de plus beau que la fleur. Elles achèvent de conquérir le globe. Elles promettent déjà, en prévision des jours où les hommes auront enfin des loisirs égaux et prolongés, l'égalité des saines jouissances. Oui, certes, c'est peu de chose ; et tout est peu de chose, si l'on considère isolément chacune de nos petites victoires. C'est peu de chose aussi, en apparence, que quelques pensées de plus dans notre tête, qu'un sentiment nouveau dans notre coeur ; et pourtant, c'est cela qui nous mène lentement où nous espérons d'arriver.

Après tout, nous tenons là un fait bien réel . à savoir que nous vivons dans un monde où les fleurs sont plus belles et plus nombreuses qu'autrefois ; et peut-être avons-nous le droit d'ajouter que les pensées des hommes y sont plus justes et plus avides de vérité. La moindre joie conquise et la moindre douleur abolie doivent être marquées au livre de l'humanité. Il convient de ne négliger aucune des preuves qui confirment que nous nous emparons des puissances anonymes, que nous commençons à manier quelques-unes des lois qui gouvernent les êtres, que nous nous acclimatons sur notre planète, que nous ornons notre séjour et que nous augmentons peu à peu la surface de bonlieur et de beauté dans notre vie.

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