TOLSTOÏ
Anna Karénine n'est pas seulement, suivant l'expression de M. Faguet, " le roman du siècle " et la tragédie éternelle de l'amour coupable; l'œuvre du prophète de lasnaïa-PoIiana marque l'apogée et la perfection d'un genre littéraire au delà de laquelle on n'aperçoit plus rien. Jamais romancier n'avait atteint à ces altitudes, ni Fielding dans Tom Jones, ni Balzac dans le Cousin Pons, ni Flaubert dans Madame Bovary. Tous les critiques depuis deVogiié jusqu'àBrandès.en parlant d'Anna
COLLECTION NELSON
Karénine, ont épuisé la gamme des épithètes laudatives et superlatives. Et tous ces superlatifs se résument en ceci, quM««a Karénine ce n'est plus de l'art, ce n'est plus la représentation de la vie, c'est la vie même, la vie humaine palpitante et frémissante, et non pas seulement la vie extérieure, mais la vie intérieure, la vie mystérieuse de l'âme. Non pas même Shakespeare n'a sondé le cœur humain à ces profondeurs, n'a analysé le mécanisme et le jeu délié des passions avec cette science infaillible, et n'a su dégager des passions, de leurs errements, de leurs sophismes, de leurs souffrances, la moralité qu'elles contiennent et suggèrent.
Et n'oublions pas aussi qw^Anna Karénine marque l'entrée triomphale de la littérature russe dans notre culture européenne. Nulle oeuvre russe ne nous fait mieux sentir et pressentir tout ce que nous apporte de dons nouveaux et inappréciables, tout ce que contient de promesses et d'avenir, cette mystérieuse et fatidique race slave que notre orgueil et notre ignorance se complaisent à reléguer dans ses steppes et dans la barbarie.
LES ROQUEVILLARD. Par Henry Bordeaux. Introduction par Firmin Roz.