‹ Morceaux choisis. Recueillis et annotésChapitre 41 sur 43 · A GRIMM · texte numérisé non relu

A GRIMM

Juin 1770.

Monsieur le maître de la boutique du Houx toujours

' Grirara, en insérant cette lettre dans son « ordinaire » du 1.H juin 1770, la fait précéder de la note que voici : « L'autre jour, en rentrant dans mon atelier, j'appris que Caton Diderot y était venu pendant mon absence et qu'il avait porté des yeux indiscrets sur une de mes feuilles précédentes, .le trouvai sur ma table la réprimande suivante dont ma conscience ne me permet pas de supprimer une syllabe et que je ferai même graver sur une table d'airain qui sera suspendue dans ma boutique pour me rappeler sans cesse la misère de mon métier. »

vert *, vous rétracte /-von s quelquefois ? Eh bien I en voici une bello occasion. Dite>, s'il vous plaît, à toutes vos augustes pratiques que c'est très-mal à propos que vous avez attribué l'incognito à la traduction des Nuits d'Yoïmg par M. Le Tourneur. Dites, sur ma parole, que cette traduction, pleine d'harmonie et de la plus grande richesse d'expression, une des plus difficiles à faire en toute langue, est une des mieux faites dans la nôtre. L'édition en a été épuisée en quatre mois, et l'on travaille à la seconde; dites encore cela, car cela est vrai. Ajoutez qu'elle a été lue par nos petits-maitres et nos petites-maîtresses, et que ce n'est pas sans un mérite rare qu'on fait lire des jérémiades à un peuple frivole et gai. Vous n'ignorez pas que la gloire qu'un auteur retire de son travail est la portion de son honoraire qu'il prise le plus ; et voilà que vous en dépouillez M. Le Tourneur ! et c'est vous qu'on appelle le juste par excellence f C'est vous qui commettez de pareilles iniquités ! Mais le libraire Bleuet, qui s'est chargé de l'ouvrage, qui en a avancé les frais et l'honoraire à Fauteur, que vous a-t-il fait ? Ternir la réputation d'un homme I sceller autant qu'il est en soi la porte d'un commerçant ! Ah t monsieur Grimm, monsieur Grimm ! votre conscience s'est chargée d'un pesant fardeau ; et il n'y a qu'un moyen de s'en soulager, c'est de rendre incessamment à M. Le Tourneur la justice que vous lui devez. Si vous rentriez en vous-même ce soir, lorsque vous serez de retour de la Comédie-Italienne, où vous vous êtes laissé entraîner par madame de Forbach, lorsque les sons de Grétry ne retentiront plus dans vos oreilles,

' Diderot, pour railler le carai:tore parfois dilfioile de Grinira, lui avait envoyé en };uise d'élrennes, une enseit^nn représentant un honx avec cette devise : Srmprr frondescil. I,e surnom de lloitx toujour/t verl, que Grinuii afcepla paiment, revient plusieurs fois sous la plume du philosophe.

ANECDOTKS ET FliAi.MKNTS.

et que votre imagination ne s'occupera plus du jeu de l'inimitable Caillot, lorsque tout étant en silence autour de vous, vous serez en état d'entendre la voix de votre conscience dans toute sa force, vous sentirez que vous faites un métier diablement scabreux pour une àme timorée.

Soucriiir d'enfoncé.

Un des moments les plus doux de ma vie, ce fut il y a plus de trente ans, et je m'en souviens comme d'hier, lorsque mon père me vit arriver du collège les bras chargés des prix que j'avais remportés, et les épaules chargées des coaronnej qu'on m'avait données, et qui, trop larges pour mon front, avaient laissé passer ma tête. Du plus loin qu'il m'aperçut, il laissa son ouvrage, il s'avança sur sa porte, et se mit à pleurer. C'est une belle chose qu'un homme de bien et sévère qui pleure !

De la bienfaisnuce.

J'ai été témoin, il n'y a pas longtemps, d'une bonne action, et bien faite. Une pauvre femme avait un procès contre un prêtre de Saint-Eustaehe ; elle n'était pas en état de le poursuivre, un honnête homme indigné s'en est chargé. On a gagné; mais lorsqu'on a été chez le prêtre pour mettre la sentence à exécution, il n'y avait

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plus ni prêtre, ni meubles, ni quoi que ce soit. Cela n'a pas empêché la pauvre femme de sentir l'obligation qu'elle avait à son protecteur ; elle est venue l'en remercier, et lui témoigner le regret qu'elle avait de ne pouvoir lui rembourser les frais de la plaidoirie. Eu causant, elle a tiré une mauvaise tabatière de sa poche, et elle ramassait avec le bout de son doigt le peu de tabac (pii restait au fond; son bienfaiteur lui dit : « Ah! ah I vous n'avez point de tabac ? donnez-moi votre tabatière, que je la remplisse. » Il a pris la tahatirre, et il a mis deux louis au fond, qu'il a couvert de tabac. Voilà une action généreuse qui me convient, et à vous aussi, n'est-ce pas ? Donnez ; mais, si vous pouvez, épargnez au pauvre la honte de tendre la main.

Trait de délicnlfisse d'ii» enfant.

Puisque le récit de bonnes actions vous touche, je vous dirai toutes celles qui viendront à ma connaissance ; et, pour vous tenir parole tout de suite : Madame d'Épinay avait donné dix-huit sous à un petit garçon, pour une journée de travail. Le soir il revient à la maison, n'ayant pas un liard. Sa mère lui demanda si on ne lui avait rien donné ; il répondit que non, et mentit. Cependant la chose s'éclaircit : la mère, mieux instruite, voulut savoir ce que les dix-huit sous étaient devenus. Le pauvre petit, il les avait donnés à un cabaretier chez lequel sou père avait passé la journée à s'enivrer, et épargné au bon homme une querelle que sa femme n'aurait pas manqué de lui faire. Si on tenait compte des bonnes actions,elles seraient plus fréquentes, n'en doutez pas. C'est ce qu'on fait aussi à la Chine ; on les y publie à sou de trompe : elles y ont des récom-

penses assurées. Nous ne savons que punir ; nous arrêtons, tant que nous pouvons, les méchants, mais nous ne mêlons pas de faire germer les bons : peut-être ne faudrait-il guère de châtiments pour le crime, s'il y avait des prix pour la vertu. On commet le crime par intérêt ; on aimerait autant pratiquer la vertu par le même motif, et il y aurait de l'honneur et de la sécurité de plus à gagner. Oii l'on donne une bourse d'or à l'homme bienfaisant, on n'en doit guère voler.

Montesquieu et Cltesterfleld K

Le président de Montesquieu et milord Ghesteriield se rencontrèrent, faisant l'un et l'autre le voyage d'Italie. Ces hommes étaient faits pour se lier promptement ; aussi la liaison entre eux fut-elle bientôt faite. Ils allaient toujours, disputant sur les prérogatives des deux nations. Le lord accordait au président que les Français avaient plus d'esprit que les Anglais, mais qu'en revanche ils n'avaient pas le sens commun. Le président convenait du fait ; mais il n'y avait pas de comparaison à faire entre l'esprit et le bon sens. Il y avait déjà plusieurs jours que la dispute durait ; ils étaient à Venise. Le président se répandait beaucoup, allait partout, voyait tout, interrogeait, causait, et le soir tenait registre des observations qu'il avait faites. 11 y avait une heure où deux qu'il était rentré et qu'il était à son occupation ordinaire, lorsqu'un inconnu se fît annoncer. C'était un Français assez mal vêtu, qui lui dit : « Monsieur, je suis votre compatriote. Il y a vingt ans que je

^ Philippe Dormer Stanthope, couite de Chesterfield, né à Londres (leO-i-l'V.S), auteur d'un rerueil de lettres à son fils (jui n'étaient pas destinées à la publicité et qui ont plus contribué à sa célébrité que ses autres ouvraires.

ANECDOTES ET IHAGMENTS.

vis ici ; mais j'ai toujours gardé de l'amitié pour les Français, et je me suis cru quelquefois trop heureux de trouver Foccasion de les servir, comme je l'ai aujourd'hui avec vous. Oa peut tout faire dans ce pays, excepté se mêler des affaires d'État. Un mot inconsidéré sur le gouvernement coûte la tête, et vous en avez déjà tenu plus de mille. Les inquisiteurs d'État ont les yeux ouverts sur votre conduite; on vous épie, on suit tous vos pas, on tient note de tous vos projets ; on ne doute point que vous n'écriviez. Je sais de science certaine qu'on doit, peuttêtre aujourd'hui, peut-être demain, faire chez vous une visite. Voyez, monsieur, si en etfet vous avez écrit, et songez qu'une ligne innocente, mais mal interprétée, vous coûterait la vie. Voilà tout ce que j'ai à vous dire. J"ai Fhonneur de vous saluer. Si vous me rencontrez dans les rues, je vous demande, pour toute récompense d'un service que je crois de quelque importance, de ne me pas reconnaître, et si par hasard il était trop tard pour vous sauver, et qu on vous prit, de ne me pas dénoncer. » Gela dit, mon homme disparut, et laissa le président de Montesquieu dans la plus grande consternation. Son premier mouvement fut d'aller bien vite à son secrétaire, de prendre les papiers, et de les jeter dans le feu. A p'inc cela fut-il fait, que milord Gliestcrfield rentra. Il n'eut pas de peine à reconnaître le trouble terrible de son ami ; il s'informn de ce qui pouvait lui être arrivé. Le président lui rend compte de la visite qu'il avait eue, des papiers brûlés, et de l'ordre (ju'il avait donné de tenir prête sa chaise de poste pour trois heures du matin ; car son dessein était de s'éloigner sans délai d'un séjour où un moment de plus ou de moins pouvait lui être si funeste. Milord Chestcriicld l'écouta tran(|uillement, et lui dit : « Voilà qui est bien, mon clicr président; mais remettons-nous

pour un instant, et examinons ensemble votre aventure à tête reposée. — Vous vous moquez ! lui dit le président. Il est impossible que ma tête se repose où elle ne tient qu'à un fil. — Mais qu'est-ce que cet homme qui vient si généreusement s'exposer au plus grand péril, pour vous en garantir? Cela n'est pas naturel. Français tant qu'il vous plaira, l'amour de la patrie ne fait point faire de ces démarches périlleuses, et surtout en faveur d'un inconnu. Cet homme n'est pas votre ami ? — Non.

— Il était mal vêtu ? — Oui, fort mal. — Vous a-t-il demandé de l'argent, un petit écu pour prix de son avis ?

— Oh ! pas une obole. — Cela est encore plus extraordinaire. Mais d'où sait-il tout ce qu'il vous a dit ? — Ma foi, je n'en sais rien... Des inquisiteurs, d'euxmêmes. — Outre que ce conseil est le plus secret qu'il y ait au monde, cet homme n'est pas fait pour en approcher. — Mais c'est peut-être un des espions qu'ils emploient. — A d'autres I On prendra pour espion un étranger, et cet espion sera vêtu comme un gueux, en faisant une profession assez vile pour être bien payée ; et cet espion trahira ses maîtres pour vous, au hasard d'être étranglé si l'on vous prend, et que vous le défériez ; si vous vous sauvez, et que l'on soupçonne qu'il vous ait averti ! Chanson que tout cela, mon ami. —Mais qu'est-ce donc que ce peut-être? — Je le cherche, mais inutilement. »

Après avoir l'un et l'autre épuisé toutes les conjectures possibles, et le président persistant à déloger au plus vite, et cela pour le plus sûr, milord Chesterfield, après s'être un peu promené, s'être frotté le front comme un homme à qui il vient quelque pensée profonde, s'arrêta tout court, et dit : « Président, attendez; mon ami, il me vient une idée. Mais... si... par hasard... cet honune.. .— Eh bien 1 cet homme ?— Si cet homme.. .

oui, cela pourrait bien être, cela est même, je n'en doute plus, — Mais qu'est-ce que cet homme? Si vous le savez, dépêchez- vous vite de me l'apprendre. — Si je le sais 1 oh oui, je crois le savoir à présent,.. Si cet homme vous avait été envoyé par... ? — Épargnez, s'il vous plait ! — Par un homme qui est malin quelquefois, par un certain milord Ghestertield, qui aurait voulu vous prouver par expérience qu'une once de sens commun vaut mieux que cent livres d'esprit ; car avec du sens coriimun... — Ah I scélérat, s'écria le président, quel tour vous m'avez joué I Et mon manuscrit I mon manuscrit que j'ai brûlé ! »

Le président ne put jamais pardonner au lord cette plaisanterie. Il avait ordonné qu'on tint sa chaise prête, il monta dedans et partit la nuit même, sans dire adieu à son compagnon de voyage. Moi, je me serais jeté à son cou, je l'aurais embrassé cent fois, et je lui aurais dit : « Ah f mon ami, vous m'avez prouvé qu'il y avait en Angleterre des gens d'esprit, et je trouverai peutêtre l'occasion, une autre fois, de vous prouver qu'il y a en France des gens de bon sens. » Je vous conte cette histoire à la hâte ; mettez à mon récit toutes les grâces qui y manquent,et puis, quand vous le referez à d'autres, il sera charmant.

Le jardin de Morlij.

Nous partîmes lundi matin pour Marly par la pluie, et nous fûmes récompensés de notre courage par la plus belle journée. Quel séjour, mon amie! Je crois vous en avoir déjà parlé une fois. D'abord, celui qui a planté ce jardin a conçu qu'il avait exécuté une grande et belle décoration, (|n'il fallait cacher jusqu'au moment oii on la verrait tout entière. Ce sont des ifs sans

nombre et taillés en cent mille façons diverses qui bordent un parterre de la plus grande simplicité, et qui conduisent en s'élevant, à des berceaux de verdure dont la légèreté et l'élégance ne se décrivent point. Ces berceaux, en s'élevant encore, arrêtent l'œil sur un foi^d de forêt dont on n'a taillé que la partie des arbres qui paraît immédiatement au-dessus des berceaux ; le reste de la tige est agreste, touffu et sauvage : il faut voir l'effet que cela produit I Si l'on en eût taillé les branches supérieures des arbres comme les inférieures, tout le jardin devenait uniforme, petit, et de mauvais goût. Mais ce passage successif de la nature à l'art, et de l'art à la nature, produit un véritable enchantement. Sortez de ce parterre, où la main de l'homme et son intelligence se déploient d'une manière si exquise, et répandez-vous dans les hauteurs ; c'est la solitude, le silence, le désert, l'horreur de la Thébaïde. Que cela est sublime! quelle tête que celle qui a conçu ces jardins! Sur deux grands espaces placés à droite et à gauche, aux deux endroits les plus élevés, on trouve deux réservoirs octogones ; ils ont cent cinquante pas pour la longueur d'un côté, et par conséquent douze cents pas de tour. On y arrive par des allées sombres et perdues ; on ne les voit, ces pièces immenses, que quand on est sur leurs bords. Ces allées sombres et perdues sont décorées de bronzes tristes et sérieux : l'un représente Laocoon et ses deux enfants enlacés et dévorés par les serpents de Diane, je crois. Ce père qui souffre 'de si grandes douleurs, cet enfant qui expire, cet autre qui oublie son péril et regarde son père souffrant, tout cela vous jette dans une si profonde mélancolie, et cette mélancolie concourt si merveilleusement avec le caractère du lieu et son effet! Nous vîmes aussi les appartements. Ils sont compris dans

un corps de bâtiments qui fait face aux jardins, et qui représente le palais du Soleil. Douze pavillons isolés, et à moitié enfoncés dans la forêt, autour du jardin, représentent les douze signes du zodiaque.Il règne dans toutes ces parties des proportions si justes, que le pavillon du milieu vous parait d'une étendue ordinaire ; et quaiid vous venez à la mesurer, vous trouvez qu'il a quatre mille neuf cents pas de surface. Si l'on ouvre les portes, c'est alors que vous êtes surpris par la hauteur et l'étendue. Le milieu de l'édifice est occupé par un des plus beaux salons qu il soit possible d'imaginer. J'y entrai ; et quand je fus au centre, je pensai que c'était là que tous les ans le monarque se rendait une fois, pour renverser avec une carte la fortune de deux ou trois seigneurs de sa cour.

Au milieu de ce jardin, et de l'admiration (pie je ne pouvais refuser à Le Nostre (car c'est, je crois, son ouvrage et son chef-d'œuvre), je ressuscitais Henri IV et Louis XIV. Celui-ci montrait au premier ce superbe édifice ; l'autre lui disait : « Vous avez raison, mon fils, voilà qui est fort beau ; mais je voudrais bien voir les maisons de mes paysans de Gonesse.» Qu'aurait-il pensé de trouver tout autour de ces immenses et magnifiques palais, de trouver, dis-je, les paysans sans toit, sans pain, et sur la paille !

Diderot et M. Colin de Sainl-Marc. M. de Meinières et un procureur.

Vous savez que M. Tronchin avait été appelé en poste à Lyon pour la maladie de son associé, eUque mes seize mille livres ^ étaient restées entre les mains de M. Colin

' Provenant de la vente de sa liibliùtln'que à l'iniijéralricc (Catherine H.

ANECDOTES F.T FliAGME.NïS. 291)

de Saint-Marc. D'abord, ilestinoiiï combien ma sécurité, bien ou mal fondée là-dessus, m'a attiré de petites querelles domestiques. J'en étais là, lorsque je reçois de M. Tronchin une lettre pour M. de Saint-Marc. Je la garde sept ou huit jours, parce que les choses d'intérêt nel sont pas celles qui me remuent : cependant sur les six heures du soir, un jour que j'allai causer avec la chère sœur, je me trouve à la porte de l'hôtel des Fermes; je me ressouviens de ma lettre, et j'entre. M. de Saint-Marc n'était pas à son bureau, mais il allait y entrer : c'est ce que ses commis me dirent, car ils sont fort polis. En effet, il arrive comme ils me parlaient. Je vais au-devant de M. Colin de Saint-Marc, qui ne m'entend pas. M. Colin de Saint-Marc, le chapeau sur la tête, marche ; je le suis presque en courant. Il arrive dans la seconde pièce de son bureau ; il s'assied dans son fauteuil, et je reste droit. Je lui présente ma lettre ; il la prend, l'ouvre, et la lit ; se met à regarder un moment au plafond, et, me rendant ma lettre en la jetant sur un coin de sa table, me dit : Je n'ai pas mémoire de cela ; puis il prend une plume, se met à écrire, et me laisse debout là, sans me parler davantage. Tandis qu'il écrivait sans me regarder, je lui déclinais mon nom, et je lui faisais mon histoire. Sur la fin de cette histoire, mon homme s'arrête, et se tracassant avec un de ses doigts la main droite, il me dit : « Ah t oui, je me rappelle cela. J'ai touché vos lettres de change. Je n'ai point de billets à vous donner. Ils veulent tous de ces billets ; c'est une rage, je ne sais pas pourquoi. Je ne sais pas quand j'en aurai ; je n'irai point dépouiller pour vous ceux qui en ont. Revenez, mais ne revenez pas demain : dans huit jours, dans un mois, dans deux. » Et puis mon homme se remet à écrire, et moi je m'en vais.

Eh bien ! comment cela vous semble-t-il ? Parce que M, Colin de Saint-Marc a cent mille écus de rente, il faut qu'il me traite comme un faquin. J'étais enragé, dans ce moment, de n'être pas le comte de Charolais,ou quelque autre personnage important, et de ne pouvoir renouveler avec M. Colin de Saint-Marc la scène du président de Meinières, avec un procureur au parlement. C'était le matin : il était en redingote, en mauvaise perruque ronde, en bas de laine gris, un mouchoir de soie autour du cou, ce qui n'était pas propre à sauver sa mauvaise mine. Il était pour une somme considérable dans un état de créances que ce procureur ne se pressait pas d'acquitter. Il entre dans l'étude sans façon, il s'adresse au procureur honnêtement, parce que le président de Meinières ^ est l'homme de France le plus doux et le plus honnête ; qu'il en a la réputation, et que c'est ainsi que je l'ai vu chez lui et chez moi. « Monsieur, il y a longtemps que j'attends : pourriez-vous me dire quand je serai payé? — Je n'en sais rien. » Le jH'ésident était debout, le procureur assis ; le président chapeau bas, le procureur la tête couverte de son bonnet ; le président parlait, le procureur écrivait. « Monsieur, c'est que je suis pressé. — Ce n'est pas ma faute. — Gela se peut. Cependant voilà mes titres; je les ai apportés, et vous m'obligerez de les regarder. — Je n'ai pas le temps. — Monsieur, de grâce, faites-moi ce ])laisir. — Je ne; saurais, vous dis-je. — Monsieur... — Vous m'interrompez. Est-ce que vous croyez, mon ami, que je n'ai que votre affaire en tête ? Vous serez payé avec les autres. Allez-vous en, et ne m'ennuyez pas davantage. — Monsieur, je suis fâché de vous

' J.-B.-F. Durey de Meinières, né en 170"j, président à la deuxième chambre des requêtes du Palais, se retira en 17.'>S et mourut à Chaillol en MSli.

ennuyer, mais vous n'êtes pas le premier. — Tant pis, il ne faut ennuyer personne. — Il est vrai ; mais il ne faut brusquer personne. — Gela fait le plaisant 1 — Le plus plaisant des deux, je vous jure, monsieur, que ce n'est pas moi. On me doit, j'ai besoin, je voudrais toucher mon argent. Je ne vous demande que de jeter un coup d'œil sur mes titres. — Voyons donc, voyons ces titres. Si on avait affaire à deux hommes comme vous par jour, il faudrait renoncer au métier. » Le président déploie ses titres, et le procureur lit : « Monsieur le président de Meinières, etc. ; » et aussitôt le voilà qui se lève : « Monsieur le président, je vous demande mille pardons... ; je n'avais pas l'honneur de vous connaître... : sans cela...» Le président le prend par la main, l'éloigné de son fauteuil, s'y place, et lui dit : « Maître un tel, vous êtes un insolent. Il ne s'agit pas de moi, je vous pardonne ; mais je viens de voir la manière indigne et cruelle dont vous en usez avec les malheureux qui ont affaire à vous. Prenez garde à ce que vous ferez à l'avenir : s'il me revient jamais une plainte sur votre compte, je vous fais perdre un état que vous remplissez si mal. Adieu. » Eh bien t qu'en pensezvous? Tandis que M. Colin de Saint-Marc me traitait comme le procureur, n'aurait-il pas été fort doux d'être le président ? Vous riez de cela, et j'en ris aussi à présent.Madame Le Gendre dit qu'elle se serait assise sur la table de M. Colin de Saint-Marc ; mais on est si surpris, si peu fait à se trouver tout à coup un valet...

Les deux moines. Apologue.

J'avais promis au baron d'aller dîner avec lui la veille de son départ,et oublié que Damilaville avait pris le même jour pour dire adieu à ses amis. Celle-ci avait retenu la

;]02 ANKCDOTES ET FRAGMENTS.

chambre du suisse du Luxembourg, et tout ordonné ; ainsi, bon gré, mal gré, il a fallu manquer au baron. Le rendez-vous des convives était dans l'allée des Carmes. Nous étions trois ou quatre assis sur un banc tout voisin de la porte du même nom, lorsque nous entendîmes des cris qui venaient de la cour d'entrée de ces moines. C'était une femme qui était tombée en défaillance au sortir de leur église. Un d'entre nous accourt, il frappe à la porte du couvent ; le portier ouvre : « Mon père, vite une goutte de votre eau de mélisse ; c^est pour une femme qui est 1<^, qui se meurt. » Le moine répond froidement, il n'y en a point, et ferme la porte. Là-dessus, mon amie, je vous laisse rêver à votre aise sur les grands effets de l'esprit de religion. Un moine d'un autre ordre était un des nôtres. « Eh bien I s'écria-t-il douloureusement, voilà comme un portier dur et brutal déshonore toute une maison. — Monsieur, lui répondis-je, ne craignez rien : l'action qui vient de se passer est si atroce, que si quelqu'un d'entre nous s'avise de la raconter, il passera pour un calomniateur. »

Cet autre moine-ci était un galant homme, d'un esprit assez leste, et point du tout enfroqué. On parla de l'amour paternel. Je lui dis que c'était une des plus jouissantes affections de l'homme. « Un cœur paternel ! repris-je ; non, il n'y a que ceux qui ont été pères qui sachent ce que c'est ; c'est un secret heureusement ignoré même des enfants. » Puis, continuant, j'ajoutai: « Les premières années que je passai à Paris avaient été tort peu réglées ; ma conduite suirisait du reste pour irriter mon père, sans qu'il fût beoin de lui exagérer : cependant la calomnie n'y avait pas manqué. On lui avait dit. ..Que nolni avait-on pasdit? L'occasion d'aller le voir se présenta. .le ne balançai point. Je partis plein de con-

ANECDOTES ET FRAGMKNTS. 303

fiance dans sa bonté. Je pensais qu'il me verrait, que je me jetterais entre ses bras, que nous pleurerions tous les deux, et que tout stirait oublié. Je pensais juste. » Là je m'arrêtai, et je demandai à mon religieux s'il savait combien il y avait d'ici chez moi. « Soixante lieues, mon père ; et s'il y en avait cent, croyez-vous que j^aurais trouvé mon père moins indulgent et moins tendre ? — Au contraire. — Et s'il y en avait eu mille ? — Ah I comment maltraiter un enfant qui revient de si loin ? — Et s'il avait été dans la lune, dans Jupiter, dans Saturne ? » En disant ces derniers mots, j'avais les yeux tournés au ciel ; et mon religieux, les yeux baissés, méditait sur mon apologue.

Diderot et l'espion de police.

Parmi ceux que le hasard et la misère m'avaient adressés , il y en avait un appelé Glétiat , qui savait les mathématiques, qui écrivait bien, et qui manquait de pain. Je faisais le possible pour le tirer de presse. Je lui mendiais des pratiques de tous côtés ; s'il venait à 1 heure du repas, je le retenais ; s'il manquait de souliers, je lui en donnais; je lui donnais aussi de temps en temps la pièce de vingt-quatre sous. Grimm, madame d'Épinay, Damilaville, le baron, tous mes amis s'intéressaient à lui. Il avait l'air du plus honnête homme du monde ; il supportait même son indigence avec une certaine gaielé qui me plaisait. J'aimais à causer avec lui : il paraissait faire assez peu de cas de la fortune, des honneurs et de la plupart des prestiges de la vie. Il y a sept ou huit jours que Damilaville m'écrivit de lui envoyer cet homme, pour un de ses amis qui avait un manuscrit à lui faire copier. Je

l'envoie ; on lui confie le manuscrit : c'était un ouvrage sur la religion et le gouvernement. Je ne sais comment cela s'est fait , mais le manuscrit est maintenant entre les mains du lieutenant de police. Damilaville m'en donne avis. Je vais chez mon Glénat, le prévenir qu'il ne compte plus sur moi.

— Et pourquoi, monsieur, ne plus compter sur vousV Je n'ai rien à me reprocher. Mais, après tout, si je suis privé de vos bontés, d'autres me rendent plus de justice.

— C'est parce que vous êtes noté.

— Que voulez-vous dire, monsieur ?

— Que la police a les yeux ouverts sur vous, et qu'il n'y a plus moyen de vous employer. Je ne vous ai jamais rien fait copier de répréhensible ; il n'y avait pas d'apparence que cela pût m'arriver ; mais on saisira chez vous indistinctement un ouvrage innocent et un ouvrage dangereux, et il faudra après cela courir chez des exempts, un lieutenant de police, je ne sais où, pour les ravoir. On ne s'expose point à ces déplaisances-là.

— Oh! monsieur, on n'y est point exposé quand on n'y confie rien de répréhensible. La police n'entre chez moi que quand il y a des choses qui sont de son gibier. Je ne sais comment elle fait, mais elle ne s'y trompe jamais.

— Moi, je le sais, et vous m'en apprenez là bien plus que je n'aurais espéré d'en savoir de vous.

Là-dessus je tourne le dos à mon vilain.

J'avais une occasion d'aller voir le lieutenant de police, et j'y vais ; il me reçoit à merveille. Nous parlons de différentes choses. Je lui parle de celle-ci.

— Eh oui I me dit-il, je le sais ; le manuscrit est là ; c'est un livre fort dangereux.

— Cela se peut, monsieur, mais celui qui vous l'a remis est un coquin.

ANF.ODOTKS KT l'RAGMENTS. 'Mo

— Non, c'est un bon garçon qui n'a pu taire autrement.

— Encore une fois, monsieur, je ne sais ce que c'est que l'ouvrage ; je ne connais point celui qui l'a confié à Glénat. C'est une pratique que je lui faisais avoir de ricochet ; mais si l'ouvrage ne lui convenait pas, il fallait le refuser, et ne pas s'abaisser au métier vil et méprisable de délateur. Vous ave^ besoin de ces gens-là, vous les employez, vous récompensez leur service ; mais il est impossible qu'ils ne soient pas comme de la boue à vos yeux.

M. de Sartine se mit à rire ; nous rompîmes là-dessus, et je m'en revins, pensant en moi-même que c'était une chose bien odieuse que d'abuser de la bienfaisance d'un homme pour introduire un espion dans ses foyers. Imaginez qu'il y a quatre ans que ce Glénat faisait ce rôle chez moi ; heureusement, je n'ai pas mémoire de lui avoir donné aucune prise; mais combien n'était-il pas facile qu'il m'échappât un mot indiscret sur les choses et sur les personnes qui exigent d'autant plus de respect qu'elles en méritent moins I que ce mot fût envenimé, qu'il fût redit, et qu'il me fît une affaire sérieuse ! N'est-ce pas le plus heureux hasard que je n'aie rien écrit de hardi depuis un temps infini I II est certain que, si j'avais eu besoin de copiste, je n'en aurais pas été chercher un autre que celui que je procurais à mes amis. Quand je pense qu'il a été sur le point d'entrer chez Grimm en qualité de secrétaire pour toutes ses correspondances étrangères, cela me fait frémir d'effroi. Malgré que j'en aie, tous ceux qui me viendront à l'avenir avec des manchettes sales et déchirées, des bas troués, des souliers percés, des cheveux plats et ébouriffés, une redingote de peluche déchirée, ou quelques mauvais habits noirs dont les coutures commencent à

manquer, avec le visage et le ton de la misère et de l'honnêteté, me paraîtront des émissaires du lieutenant de police, des coquins qu'on m'envoie pour m'observer.

Le frère Côme ' .

Voici une histoire qui s'est passée à ma porte. Le lieu de la scène est à la Charité. Le frère Côme avait besoin d'un cadavre pour faire quelques expériences sur la taille. 11 s'adresse au père infirmier ; celui-ci lui dit :

— Vous venez tout à temps. Il y a là, numéro 46, un grand garçon qui n'a plus que deux heures à aller.

— Deux heures? lui répond le frère Côme ; ce n'est pas tout à fait mon compte. Il faut que J'aille ce soir à Fontainebleau, d'où je ne reviendrai que demain soir sur les sept heures au plus tôt.

— Eh bien ! cela ne fait rien, lui dit l'infirmier ; partez toujours, on tâchera de vous le pousser.

Le frère Côme part ; l'infirmier s'en va à l'apothicaire, ordonne un bon cordial pour le numéro 46. Le cordial fait à merveille ; le malade dort cinq à six heures. Le lendemain, l'infirmier s'en va à son lit; il le trouve sur son séant, toussant et crachant librement : presque plus de fièvre, plus d'oppression, pas le moindre mal de côté.

— Ah ! père, lui dit le malade, je ne sais ce que vous m'avez donné ; mais vous m'avez rendu la vie.

— Tout de bon ?

— Rien n'est plus vrai. Encore une potion comme celle-là, et je suis hors d'affaire.

* Jean BasRilhac, dit le frère Corne, religieux feuillant, né à Pont Astruc (diocèse de Tarbes) le 5 avril 1703, mort à Paris le 8 juillet 1781, a laissé la réputation d'un très-habile praticien dans la litholoraie pour laquelle il inventa plusieurs instruments.

AN'ECDOTES Eï FRAGMENTS. 307

— Oui. Et le frère Gôme, qu'en dira-t-il ?

— Que dites- vous du frère Gôme ?

— Rien, rien, répondit l'infirmier en se frottant le menton avec la main, et nn peu contristé, décontenancé.

— Père, lui dit le malade, vous faites la mine ; vous voilà comme si vous étiez fâché de ce que je vais mieux.

— Non, non, ce n'est pas cela.

Cependant, d'heure en heure, l'infirmier allait au lit du malade, et lui disait :

— Eh bien I l'ami, comment cela va-t-il ?

— Père, à merveille.

Et l'infirmier, en s'éloignant, disait :

— Si cela allait tenir ! Je vous l'aurai si bien poussé qu'il en reviendra.

Ce qui fut en etfet.

Le lendemain, le frère Côme arrive pour son expérience.

— Eh bien! dit-il à l'infirmier, mon cadavre?

— Votre cadavre I il n'y en a point.

— Comment I il n'y en a point ?

— Non. Aussi c'est de votre faute. Notre homme ne demandait pas mieux que de mourir ; c'est vous qui êtes la cause qu'il en est revenu. Pour votre peine, vous attendrez. Que diable aussi, pourquoi vous en aller à Fontainebleau ? Si vous étiez resté, je n^aurais jamais pensé à lui donner ce cordial qui l'a guéri, et votre expérience serait faite.

— Eh bien ! dit le frère Côme, il n'y a pas grand mal à cela ; nous attendrons, ce sera pour une autre fois.

;!OtS AXKCDOTES ET FHAGMENTS.

IjC solilat et l'artiste ou des progrès de la société.

Écoutez un conte.

A l'endroit où la Seine sépare les Invalides des villages de Ghaillot et de Passy, il y avait autrefois deux peuples. Ceux du côté du Gros-Caillou étaient des brigands ; ceux du côté de Ghaillot, les uns étaient de iDonnes gens qui cultivaient la terre, d'autres des paresseux qui vivaient aux dépens de leurs voisins ; mais de temps en temps les brigands de l'autre rive passaient la rivière à la nage et en bateaux, tombaient sur nos pauvres agriculteurs, enlevaient leurs femmes, leurs enfants, leurs bestiaux, les troublaient dans leurs travaux et faisaient souvent la récolte pour eux. 11 y avait longtemps qu'ils souffraient tous ce fléau, lorsqu'une troupe de ces oisifs du village de Passy, leurs voisins, s'adressèrent à nos agriculteurs et leur dirent :

— Donnez-nous ce que les habitants du Gros-Caillou vous prennent, et nous vous défendrons.

L'accord fut fait, et tout alla bien. Voilà, mon ami. l'ennemi, le soldat et le citoyen, Il vint, avec le temps, une seconde horde d oisifs de Passy, qui dirent aux agriculteurs de Chaillot :

— Vos travaux sont pénibles ; nous savons jouer de la fliîte et danser ; donnez-nous quelque chose, et nous vous amuserons : vos journées vous en paraîtront moins longues et moins dures.

On accepta leur offre, et voilà les gens de lettres qui, dans la suite, firent respecter leur emploi, parce que, sous prétexte d'amuser et de délasser le peuple, ils l'instruisirent ; ils chantèrent les lois ; ils encouragèrent au travail et à l'amour de la patrie ; ils céléjjrèrent les vertus; ils inspirèrent aux pères de la tendresse pour

ANECUOTliS KT FKAG ME.NTS. -30!)

leurs enfants, aux enfants du respect pour leurs pères, et nos agriculteurs furent chargés de deux impôts, qu'ils supportèrent volontiers, parce qu'ils leur restituaient autant qu'ils leur prenaient. Sans les brigands du Gros- Caillou, les habitants de Chaillot se seraient passés de soldats ; si ces soldats leur avaient demandé plus qu'ils ne leur économisaient, ils n'en auraient point voulu, et, à la rigueur, les Auteurs leur auraient été superflus, et on les aurait envoyés jouer de la flûte et danser ailleurs s'ils avaient mis à trop hautprix leurs chansons. Elles sont pourtant bien belles et bien utiles I Ce sont ces chansonniers qui distinguent un peuple barbare et féroce d'un peuple civilisé et doux.

Un millionnaire hollandais.

Un nommé Galf, habitant du pays, fit le voyage de Paris sous le nom du baron Deveau ; c'était un homme qui avait eu beaucoup d'éducation, et qui ne manquait de lumières, ni d'esprit, ni de politesse. Il se répand dans le monde, dépense quelque cent mille florins, et s'en revient dans son village reprendre son état et son vêtement de paysan.

Deux Français qui l'avaient connu arrivent à Amsterdam avec des lettres de change qui n'étaient pas encore à leur échéance : ils en cherchent inutilement la valeur ; ce contre-temps les soucie. Alors ils se rappellent le baron Deveau, et s'en informent; le hasard voulut qu'ils s'adressassent à quelqu'un qui a été lié avec Calf, et dont l'histoire de son voyage de Paris n'était pas ignorée ; ce quelqu'un leur dit : « Je sais, messieurs, de quel baron vous parlez, et je ne tarderai pas à vous lo présenter. » C'était un jour de dimanche.

Le lundi, iius Français se rendirent chez cet habitant officieux, qui les conduisit sur le marché, où Galf, le fouet à la main, debout sur le devant de sa charrette à quatre roues, arrivait avec son beurre, son frortiage, ses œufs et son lait. « Tenez, leur dit leur conducteur, le paysan que vous voyez est, si je ne me trompe, votre baron. » Les Français le reconnurent sans peine. Ils vont à lui ; il les reconnaît, les embrasse, et leur fait des offres de services. Ils lui expliquèrent leur embarras. Calf leur dit : « Quoi ! ce n'est que cela ? Venez demain à Saardam ; je vous attends entre une heure et deux, ni plus tôt, s'il vous plaît, ni plus tard. » Le jour marqué, ils arrivent à l'heure indiquée. Galf, vêtu de son habit de baron, leur ouvre sa porte ; ils entrent : on sert un bon diner sur une table ronde, autour de laquelle il n'y avait pas d'autre siège que de petites barriques de bois sur lesquelles il fallut bien s'asseoir, Galf leur disant qu'il ne pouvait les honorer davantage qu'en les traitant à la manière du pays. Le diner fini, il ajouta : « Je vous prie, messieurs, de ne pas trop dédaignerces sièges rustiques; ils en valent bien d'autres. « On lève les couvercles, et l'on y voit des amas d'or ; ils contenaientchacun environ 200, 000 florins, et tous ensemble environ deux millions. « Quanta vos lettres de change, en quelles espèces, ajouta-t-il, souhaitez-vous que je vous les paye? en piastres, en louis de France, en guinées, en ducats ? Vous n'avez qu'à dire. «

Ce Calf vit encore, et le fait que je viens de raconter est notoire,

(Voyage en Hollande.)

Les ouvriers de La Ha je.

La première fois qu'on me parla de la nonchalance de l'ouvrier hollandais, du moins à La Haye, je crus qu'on m'avait fait un conte, jusqu'à ce qu'il fût question de remplacer un carreau dans une cuisine. Je dis ce que j'ai vu : ils arrivèrent trois, l'un portant le carreau, un autre le plâtre, et le troisième la truelle et le marteau ; d'abord ils chargèrent et allumèrent leurs pipes, puis ils regardèrent à leur besogne. Il manquait du sable, l'un des trois en alla chercher ; cependant ses camarades, étendus à terre, fumèrent leurs pipes. Le sable arrivé et jeté dans un coin, tous s'en allèrent boire le genièvre. Les voilà revenus. Ils se mettent en besogne, et la matinée se passe à sceller un carreau. Il est vrai que cela s'est fait chez un grand seigneur, et que ces fainéants-là étaient payés à la journée.

(Voyage en Hollande.)

Les deux bohémiennes.

Ma mère, jeune fille encore, allait à Féglise ou en revenait, sa servante la conduisant par le bras. Deux bohémiennes l'accostent, lui prennent la main, lui prédisent des enfants, et charmants, comme vous le pensez bien ; un jeune mari qui l'aimera à la folie, et qui n'aimera qu'elle, comme il arrive toujours ; de la fortune (il y avait une certaine ligne qui le disait et ne mentait jamais) ; une vie longue et heureuse, cumme l'indiquait une autre ligne aussi véridique que la première. Ma mère écoutait ces belles choses avec un plaisir infini, et les croyait peut-être lorsque la pythonisse lui dit : « Mademoiselle, approchez vos yeux : voyez-vous bien ce

312 ANECDOTKS Kl' FRAGMENTS.

petit trait ? là, celui ([ui coupe cet autre ? — Je le vois. — Eh bien ! ce trait annonce... — Quoi? — Que, si vous n'y prenez i^arde, un jour on vous volera. » Oh I pour cette prédiction elle fut accomplie. Ma bonne mère, de retour à la maison, trouva qu'on lui avait coupé ses poches.

(Salon de 1767. )

Sur la mort.

Pourquoi, plus la vie est remplie, moins on y est attaché? Si cela est vrai, c'est qu'une vie occupée est communément une vie innocente ; c'est qu'on pense moins à la mort et qu'on la craint moins ; c'est que, sans s'en apercevoir, on se résigne au sort commun des êtres qu'on voit sans cesse mourir et renaître autour de soi ; c'est qu'après avoir satisfait pendant un certain nombre d'années à des ouvrages que la nature ramène tous les ans, on s'en détache, on s'en lasse; les forces se perdent, on s'atfaibht, on désire la fin de la vie, comme après avoir bien travaillé on désire la fin de la journée; c'est qu'en viv>int dans l'état de nature on ne se révolte pas contre les ordres que l'on voit s'exécuter si nécessairement et si universellement; c'est qu'après avoir fouillé la terre tant de fois, on a moins de répugnance à y descendre ; c'est qu'après avoir sommeillé tant de fois sur la surface de la terre, on est plus disposé à sommeiller un peu au-dessous ; c'est, pour revenir à une des idées précédentes, qu'il n'y a personne parmi nous qui, après avoir beaucoup fatigué, n'ait désiré son lit, n'ait vu approcher le moment de se coucher avec un plaisir extrême ; c'est que la vie n'est, pour certaines personnes, qu'un long jour de fatigue, et la mort qu'un long sommeil, et le cercueil qu'un lit de repos, et la

terre qu'un oreiller où il est doux à la fin d^aller mettre sa tête, pour ne la plus relever. Je vous avoue que la mort, considérée sous ce point de vue, et après les longues traverses que j'ai essuyées, m'est on ne peut pas plus agréable. Je veux m'accoutumer de plus en plus à la voir ainsi.

Sur les vicissitudes du globe.

Combien de vicissitudes dans l'espace immense qui s'étend au-dessus de nos têtes t Combien d'autres dans les entrailles profondes de la terre! Une rivière, nécessaire au mouvement des moulins à sucre, à l'arrosement des terres plantées de cannes et à la subsistance des habitants, vient de disparaître à la Martinique dans un tremblement de terre, et de rendre une contrée à l'état sauvage. Les mers et la population marchent. Un jour il y aura des baleines où croissent nos moissons, des déserts où la race humaine fourmille. Les volcans semblent communiquer de l'un à l'autre pôle. Lorsque l'un mugit en Islande, un autre se tait en Sicile ou parle dans les Cordillières. Les entrailles de la terre sont fouillées de cavités immenses, où des masses énormes d'eau vont ou iront s'engloutir. Le feu a creusé des réservoirs à l'eau; ces réservoîVs, un temps vides, un autre temps remplis, ou sont à découvert comme nos lacs, ou attendent que la croûte qui les couvre se fonde, se brise, et les montre. Les extrémitésde notre demeure s'affaissent, l'équateur s'élève par une force qui va toujours en croissant. Ce que nous appelons notre globe tend sans cesse à ne former qu'un mince et vaste plan. Peut-être qu'avant que d'avoir pris cette forme, il ira se précipiter dans l'océan de feu qui l'éclairé, à la suite

de Mercure, de Mars et de Vénus. Qui sait si Mercure sera la première proie qu'il aura dévorée ? Que diront nos neveux, lorsqu'ils verront la planète de Mercure se perdre dans ce gouffre enflammé? Pourront-ils s'empêcher d'y prévoir leur sort à venir ? Si, du milieu de leur terreur, ils ont le courage d'agrandir leurs idées, ils prononceront que toutes les parties du grand tout s'efforcent à s'approcher, et qu'il est un instant où il n'y aura qu'une masse générale et commune.

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