‹ Morceaux choisisChapitre 18 sur 25 · A LA FRANCE · texte numérisé non relu

A LA FRANCE

Personne pour toi. Tous sont d'accord. Celui-ci, Nommé Gladstone, dit à tes bourreaux : merci ! Cet autre, nommé Grant, te conspue, et cet autre. Nommé Bancroft, t'outrage ; ici c'est un apôtre. Là c'est un soldat, là c'est un juge, un tribun. Un prêtre, l'un du Nord, l'autre du Sud ; pas un Que ton sang, à grands flots versé, ne satisfasse : Pas un qui sur ta croix ne te crache à la face. Hélas ! qu'as-tu donc fait aux nations? Tu vins Vers celles qui pleuraient, avec ces mots divins : Joie et Paix ! Tu criais : — Espérance ! Allégresse ! Sois puissante, Amérique, et toi sois libre, ô Grèce î L'Italie était grande, elle doit l'être encor. Je le veux î — Tu donnas à celle-ci ton or, A celle-là ton sang, à toutes la lumière. Tu défendis le droit des hommes, coutumière De tous les dévouements et de tous les devoirs. Comme le bœuf revient repu des abreuvoirs, Les hommes sont rentrés pas à pas à l'étable, Rassasiés de toi, grande sœur redoutable, De toi qui protégeas, de toi qui combattis. Ah ! se montrer ingrats, cr'est se prouver petits.

{L'Année terrible^

N'importe ! pas un d'eux ne te connaît. Leur foule T'a huée, à cette heure où ta grandeur s'écroule, Riant de chaque coup de marteau qui tombait Sur toi, nue et sanglante, et clouée au gibet. Leur pitié plaint tes fils que la fortune amère Condamne à la rougeur de t'avouer pour mère. Tu ne peux pas mourir, c'est le regret qu'on a. Tu penches dans la nuit ton front qui rayonna ; L'aigle de l'ombre est là qui te mange le foie ; C'est à qui reniera la vaincue ; et la joie Des rois pillards, pareils aux bandits des Adrets, Charme l'Europe et plait au monde... — Ah ! je voudrais, Je voudrais n'être pas Français pour pouvoir dire Que je te choisis, France, et que, dans ton martyre. Je te proclame, toi que ronge le vautour. Ma patrie et ma gloire et mon unique amour !

A DES REGIMENTS DECOURAGES

0 nos pauvres soldats, oui, vous avez fléchi. Avant que ce Paris sacré soit affranchi, Avant que notre France auguste soit sauvée. Avant que l'aigle ait mis à l'abri sa couvée, Vous avez dit : A bas la guerre, citoyens ! Et nous, qui, sous la bombe et sous les biscayens. Luttions contre vous, prêts aux plus terribles tâches, Indignés, nous avons crié : Taisez-vous, lâches !

Eh bien, nous eûmes tort, vous êtes des vaillants !

Hélas ! pour généraux avoir des chambellans, Etpour chefs des valets et pour maîtres des cuistres, C"est trop, et vous avez subi les jours sinistres; Au-devant de l'affront vous fûtes envoyés ; Vous avez combattu pour être foudroyés ; Vous vîtes comment croule une gloire détruite. Et vous avez appris le chemin de la fuite, 0 douleur ! vous les fils de ceux par qui tonna Austerlitz, et par qui resplendit léna I

Ah ! sombres cœurs brisés et qu'emplit l'amertume, Espérez, ô vaincus 1 ce n'est pas la coutume

{Toute la Lyre. Corde d'airain.) Patrie. o

De la France d'avoir longtemps le front courbé. Après Blenheim, après Rosbach, on est tombé. Mais on s'est relevé par Ulm et par Arcole. Subissez le malheur comme on subit l'école ; Couvez l'âpre courroux des cœurs humiliés. Soit I pour un instant, fils de France, vous pliez. Hélas, et vous avez fait un pas en arrière ; Mais vous n'en rentrerez que d'une âme plus fière Dans notre antique gloire et dans nos vieux chemins.

Ils défaillaient aussi, les grands soldats romains. Et, quand César passait, ces mécontents épiques Lui demandaient la paix en abaissant les piques; Ce qui n'empêchait pas, pourtant nous l'oublions, Ces hommes de se battre ainsi que des hons, Et les peuples d'avoir pour ces légionnaires Le culte épouvanté qu'on a pour les tonnerres. Oui, parfois, quand l'élan romain s'interrompit. Les barbares avaient un moment de répit ; Et l'on riait de voir s'en retourner aux villes Les vieux hastati las et blancs et les pupilles Dont le visage à peine avait un blond duvet ; Mais bientôt cette armée en qui Rome vivait Rebouclait sa cuirasse, et rentrait en campagne, Et partout, en Dacie, en Phrygie, en Espagne, Les rois se remettaient à trembler, quand le vent Leur apportait le bruit de sa marche en avant.

Paris, 8 janvier 1871.

0 le rêve insensé que font ces misérables 1 De qui parlez-vous là ? Des rois. — Jours exécrables l Jours que de noirs essaims d"euménides suivront ! Terre et cieux ! que mon nom, synonyme d'affront, Soit maudit, que ma main se sèche et se flétrisse Si jamais se taisait ma voix accusatrice ! Temps hideux ! voilà donc comment ces meurtriers, Éclaboussés de sang du casque aux étriers, Ivres d'orgueil, de bruit, de clairons, de bannières. Traitent les nations, leurs pâles prisonnières 1 César brille, une flamme affreuse l'empourprant. On coupe par morceaux les peuples. On en prend Ce qu'on veut, ce qui plaît, le bras, le cœur, la tête. On est un tas d'oiseaux de proie et de tempête Se ruant sur l'auguste et sombre genre humain. On est les chefs de l'ombre et l'on a dans la main Les rênes des chevaux du sépulcre, on excite De la voix tous les chiens monstrueux du Gocyte, Grant, Bismarck et Gladstone et Bancroft l'aboyeur ; Cette prostituée inepte, la frayeur.

Mère des lâchetés, vous aide épouvantée ; Et pour tuer Paris, ô tentative athée !

{Toute la Lyre^ Corde d'airain.)

Comme jadis Xercôs contre Léonidas.

On pousse la marée horrible des soldats,

On gonfle le flot noir des légions sinistres ;

On est les dieux ayant les démons pour ministres ;

Et quand on a commis tous ces crimes, on va

Remercier ce spectre idiot, Jéhovah 1

Puis on chante et l'on rit, sans voir que cette fête

Où manque le vrai Dieu, déplaît au vrai prophète,

Et que le justicier, Juvénal, d'Aubigné,

Tacite, est là qui rêve et regarde indigné.

On enterre l'argent pillé, les deux provinces.

Les morts ; on a la joie effroyable des princes ;

On se visite, on s'offre un régiment ; on est

Plus souriant que n'est épineux le genêt ;

On traîne aux bals charmants ses royales paresses,

El Ton se fait de tigre à tigre des caresses.

Quant au sang, laissez-le couler, c'est un torrent.

Et cependant, on a des sophistes, dorant

Ces gloires, ces traités haineux, cette infamie.

Une belle captive est une belle amie.

Pourvu qu'elle comprenne et se calme ; fermons

L'antre des vents soufflant sur les mers et les monts :

Que du drame sanglant sorte ridyUe agreste ;

Paix ! quand on a tout pris, on peut laisser le reste,

P>onheur ! concorde 1 Plus de courroux I Plus d'effroi !

Et l'on dit à la France : Allons, apaise-toi.

C'est fini, France. —Eh quoi, de ma mémoire amére.

J'effacerais Strasbourg et Metz ! dit cette mère ;

Ah I j'oublierais plutôt mes deux seins arrachés 1

Non, nous n'oublierons pas ! Hors ce que vous cherchez,

Le butin, puis la paix dans la forêt déserte,

Ce que vous attendez, vous ne l'aurez pas, certe ;

Mais ce que vous aurez, vous ne l'attendez pas : C'est le gouffre. Avancez dans l'ombre pas à pas. Allez, marchez. Toujours derrière la victoire L'avenir, livre obscur, réserve pour l'histoire Un feuillet, noir ou blanc, qu'on nomme le revers. Les naufrages profonds devant vous sont ouverts. Allez, hommes de nuit. Ah ! vous êtes superbes, Vous régnez ; ô faucheurs, vous pliez sous vos gerbes De cadavres, de fleurs, de cyprès, de lauriers, Conquérants dont seraient jaloux les usuriers ! Mais vous comptez en vain, voleurs de ma Lorraine: Sur mon peu de mémoire et sur mon peu de haine. Je suis un, je suis Tous, et ce que je vous dis, Tous les cœurs furieux vous le disent, bandits ! Non, nous n'oublierons pas ! Lorraine, Alsace, ô villes, 0 chers français, pays sacrés, soyez tranquilles. Nous ne tarderons point. Le glaive est prêt déjà Que Judith pâle au flanc d'Holopherne plongea. Éternel souvenir ! Guerre ! guerre ! revanche !

Ah 1 ton peuple vivra, mais ton empire penche, Allemagne. 0 révolte au fond du tombeau sourd i 0 tocsin formidable au clocher de Strasbourg ! Ossements remués ! dressement de fantômes î Gzars, princes, [empereurs, maîtres du monde, atomes. Comme ces grands néants s'envolent dans la nuit! Comme l'éternité des rois s'évanouit 1 Des hommes jeunes, vieux, hurlant, des paysannes. Des paysans, ayant des faulx pour pertuisanes. Ah I le jour de la lutte, il en viendra plus d'un ! Metz imitera Lille, et Strasbourg Châteaudun ; Vos canons contre vous retourneront leurs gueule-3.

Les pierres se mettront en marche toutes seules Et feront des remparts contre vous, et les tours Vous chasseront, hiboux, milans, corbeaux, vautours! On verra fourmiller le gouffre des épées ; Alors revivra, fîère, au vent des épopées, La Révolution debout, le sabre au poing ; Et, pâle, vous de qui l'avenir ne veut point, Vous verrez reparaître, ô rois, cette gorgone A travers le branchage effrayant.de l'Argonne ! La France embrassera l'Alsace, embrassera La Lorraine, ô triomphe ! et l'Europe sera ; Et les vengeurs, avec des chants et des huées. Plus abondants que l'ombre au puits noir des nuées, Plus pressés que l'averse en un ciel pluvieux. Viendront, et je verrai cela, moi qui suis vieux 1

Vous riez. N'est-ce pas que l'heure est mal choisie. Rois, pour tant d'espérance et tant de frénésie. Quand on vide nos sacs d'écus, quand nous avons Le même sort qu'ont eu jadis les esclavons, Quand tout notre sang fuit par notre veine ouverte. Quand vos fusils joyeux ont tous leur branche verte. Quand toutest gloire, orgueil, force ! — Eh bien, vous verrez. Soit : les songes ne sont pas encor dédorés ; à

Mais, princes, cette chose étrange, la justice, "

Existe ; et, quel que soit le palais qu'on bâtisse, Fût-il de marbre, il est d'argile, et son ciment Périra, s'il n'a pas le droit pour londement; Son mur est vain s'il n'est gardé que par le nombre, Et sa porte de bronze est faite avec de l'ombre.

Vos peuples sont déjà repentants de vous voir

Tant d'ivrosse, un tel sceptre aux mains, tant de pouvoir;

Ils vous ont couronnés, ne sachant pas qu'un Louvre

Abrite la rapine et le vol, dès qu'on l'ouvre ;

Ils frémissent de voir que vous avez tout pris.

C'est de leur flanc que l'arbre immense du mépris

Sortira comme un chêne horrible sort de terre.

Vous croyez, tout-puissants stupides, quon fait taire L'éternelle clameur des hommes opprimés l Vous pesez sur les gonds de la nuit, vous fermez La porte par où doit venir la grande aurore ! Vous tentez d'étouffer l'aube auguste et sonore l Ah 1 vous vous attaquez au sinistre avenir ? Il vient ressusciter, sauver, aimer, punir î Tremblez ! vous violez la rive inabordable. Savez-vous les secrets de la nuit formidable ? C'est nous que le matin mystérieux connaît. Ce qui germe, ce qui s'avance, ce qui naît. Ce qui pense, est à nous. Donc tremblez, ô despotes. Tout ce que tu fais, Krupp, tout ce que tu tripotes, Bismarck, tous les fourneaux, flamboyants entonnoirs, Où l'âpre forge souffle avec ses poumons noirs, Fabriquant des canons, desm.ortiers, des bombardes. Tout ce qu'un faux triomphe inspire à de faux bardes, Rois, je vous le redis, ce décor d'opéra Pâlira, passera, fuira, s'écroulera !

Oui, nous sommes tombés et vaincus, et le Xanthe Frémissant ne vit pas lîion plus gisante ! Oui, nous sommes à terre, à bas, brisés, battus ; Oui, mais quatrevingt-douze et ses sombres vertus

Croissent dans nos enfants, et notre ciel se dore

De ce vieil astre, éclos dans cette jeune aurore ;

Leurs fraîches voix sont là chantant les grands défis;

Nous voyons nos aïeux renaître dans nos fils.

Oui, vous remportez; mais nul ne trompe et n'évite

L'œil invisible ; et, bien qu'un larron marche vite,

Le châtiment boiteux le suit et le rejoint ;

Mais mon pays n'est pas assez mort pour ne point

Entendre votre éclat de rire dans sa tombe.

Et cela te réveille, ô France, 6 ma colombe,

Oma douce patrie, ô grand aigle effrayant.

Oui. vous croyez que tout finit en balayant,

Et que, lorsqu'on a mis dans un coin les décombres.

On peut sur les tombeaux laisser rôder les ombres.

Eh bien, non. Car une ombre est une âme. Oui, tyrans,

Nous sommes accablés, dépouillés, expirants,

Nous n'avons plus d'amis, plus d'argent, plus d'armée.

Plus de frontières ; mais nous avons la fumée

De nos hameaux brûlés qui vous dénonce tous.

Et qui noircit le ciel contre vous et pour nous !

Mais l'étoile survit quand le navire sombre,

Mais, quand l'assassiné saigne dans le bois sombre,

Une blême lueur sort du cadavre nu ;

Mais le destin pensif s'est toujours souvenu

De la nécessité de punir les coupables ;

Mais l'invincible essaim des forces impalpables

Qu'on nomme vérité, devoir, progrès, raison,

Vient vers nous et remplit de rumeur l'horizon ;

Mais nous sommes aidés par toute l'àme humaine ;

Mais le monde a besoin d'un flambeau qui le mène.

Et vous vous appelez Ténèbres ; mais le jour.

Le saint travail, la paix, la liberté, l'amour,

Tout cela conduit l'homme et tient dans le mot France ! Oui, nous sommes le deuil, la chute, la souffrance, Nul peuple de si bas encor n'est revenu ; Mais nous avons pour nous ce quelqu'un d"inconnu Dont on voit par moments passer l'ombre sublime Par-dessus la muraille énorme de l'abîme !

9 novemLre 1S72 II. H.

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