LUEUR AU COUCHANT
Lorsque j'étais en France, et que le peuple en fête Répandait dans Paris sa grande joie honnête, Si c'était un des jours glorieux et vainqueurs Où les fiers souvenirs, désaltérant les cœurs. S'offrent à notre soif comme de larges coupes, J'allais errer tout seul parmi les riants groupes. Ne parlant à personne et pourtant calme et doux. Trouvant ainsi moyen d'être un et d'être tous, Et d'accorder en moi, pour une double étude. L'amour du peuple avec mon goût de solitude. Rêveur, j'étais heureux; muet, j'étais présent. Parfois je m'asseyais un livre en main, lisant Virgile, Horace, Eschyle, ou bien Dante, leur frère; Puis je m'interrompais, et, me laissant distraire Des poètes par toi, poésie, et content. Je savourais l'azur, le soleil éclatant, Paris, les seuils sacrés, et la Seine qui coule, Et cette auguste paix qui sortait de la foule. Dès lors pourtant des voix murmuraient : Anankè. Je passais ; et partout, sur le pont, sur le quai, Et jusque dans les champs, étincelait le rire, Haillon d'or que la joie en bondissant déchire. {Les Contemplations.)
Le Panthéon brillait comme une vision.
La gaîté d'une altière et libre nation Dansait sous le ciel bleu dans les places publiques; Un rayon qui semblait venir des temps bibliques Illuminait Paris calme et patriarcal ; Ce lion dont l'œil met en fuite le chacal, Le peuple des faubourgs, se promenait tranquille. Le soir, je revenais ; et, dans toute la ville, Les passants, éclatant en strophes, en refrains, Ayant leurs doux instincts de liberté pour freins, Du Louvre au Champ de Mars, de Chaillot à la Grève, Fourmillaient ; et. pendant que mon esprit, qui rêve Dans la sereine nuit des penseurs étoiles. Et dresse ses rameaux à leurs lueurs mêlés, S'ouvrait à tous ces cris charmants comme l'aurore, A toute cette ivresse innocente et sonore, Paisibles, se penchant, noirs et tout semés d'yeux, Sous le ciel constellé, sur le peuple joyeux, Les grands arbres pensifs des vieux Champs-Elysées, Pleins d'astres, consentaient à s'emplir de fusées. Et j'allais, et mon cœur chantait ; et les enfants Embarrassaient mes pas de leurs jeux triomphants. Où s'épanouissaient les mères de famille ; Le frère avec la sœur, le père avec la fille. Causaient ; je contemplais tous ces hauts monuments Qui semblent au songeur rayonnants ou fumants, Et qui font de Paris la deuxième des Romes ; J'entendais près de moi rire les jeunes hommes. Et les graves vieillards dire : Je m© souviens. — 0 patrie ! ô concorde entre les citoyens 1
Marine-Terrace, juillet 1855.
Parva magnis.
0 monument vengeur ! Trophée indélébile ! Bronze qui, tournoyant sur ta base immobile, Semblés porter au ciel ta gloire et ton néant, Et, de tout ce qu'a fait une main colossale, Seul es resté debout ; — ruine triomphale De l'édifice du géant !
Débris du Grand Empire et de la Grande Armée, Colonne, d'où si haut parle la renommée ! Je faime. L'étranger t'admire avec effroi. J'aime tes vieux héros, sculptés par la Victoire,
Et tous ces fantômes de gloire
Qui se pressent autour de toi.
J'aime à voir sur tes flancs, Colonne étincelante, Revivre ces soldats qu'en leur onde sanglante Ont roulés le Danube, et le Rhin, et le Pô ! Tu mets comme un guerrier le pied sur ta conquête. J'aime ton piédestal d'armures, et ta tête Dont le panache est un drapeau !
(Odes et Ballades.)
Au bronze de Henri mon orgueil te marie. J'aime à vous voir tous deux, honneur de la patrie, Immortels, dominant nos troubles passagers. Sortir, signes jumeaux d'amour et de colère.
Lui, de l'épargne populaire.
Toi, des arsenaux étrangers !
Que de fois, tu le sais, quand la nuit sous ses voiles Fait fuir la blanche lune ou trembler les étoiles. Je viens, triste, évoquer tes fastes devant moi ; Et, d'un œil enflammé dévorant ton histoire. Prendre, convive obscur, ma part de tant de gloire. Comme un pâtre au banquet d'un roi !
Que de fois j'ai cru voir, ô colonne française. Ton airain ennemi rugir dans la fournaise 1 Que de fois, ranimant tes combattants épars, Heurtant sur tes parois leurs armes dérouillées.
J'ai ressuscité ces mêlées
Qui t'assiègent de toutes parts î
Jamais, ô monument, même ivres de leur nombre, Les étrangers sans peur n'ont passé sous ton ombre. Leurs pas n'ébranlent point ton bronze souverain. Quand le sort une fois les poussa vers nos rives, Hs n'osaient étaler leurs parades oisives Devant tes batailles d'airain !
Mais quoi ! n'entends-je point, avec de sourds murmures De ta base à ton front bruire les armures?
Colonne ! il m'a semblé qu'éblouissant mes yeux, Tes bataillons cuivrés chercbaient à redescendre... Que tes demi-dieux, noirs d'une héroïque cendre, Interrompaient soudain leur marche vers les cieux.
Leur voix mêlait des noms à leur vieille devise : « Taren'te, Reggio, Dalmatie et Trévise ! » Et leurs aigles, sortant de leur puissant sommeil, Suivaient d'un bec ardent cette aigle à double tête. Dont l'œil, ami de l'ombre où son essor s'arrête. Se baisse à leur regard, comme aux feux du soleil !
Qu'est-ce donc? Et pourquoi, bronze envié de Rome, Vois-je tes légions frémir comme un seul homme? Quel impossible outrage à ta hauteur atteint ? Qui donc a réveillé ces ombres immortelles. Ces aigles qui, battant ta base de leurs ailes. Dans leur ongle captif pressent leur foudre éteint?
Je comprends : —l'étranger, qui nous croit sans mémoire. Veut, feuillet par feuillet, déchirer notre histoire, Écrite avec du sang, à la pointe du fer. — Ose-t-il, imprudent! heurter tant de trophées? De ce bronze, forgé de foudres étouffées. Chaque étincelle est un éclair î
Est-ce Napoléon qu'il frappe en notre armée? Veut-il, de cette gloire en tant de lieux semée, Disputer l'héritage à nos vieux généraux ? Pour un fardeau pareil il a la main débile !
L'empire d'Alexandre et les armes d'Achille Ne se partagent qu'aux héros.
iMais non: rautrichien, dans sa fierté qu'il dompte, Est content si leurs noms ne disent que sa honte. Il fait de sa défaite un titre à nos guerriers. Et, craignant des vainqueurs moins que des feudataires Il pardonne aux fleurons de nos ducs militaires. Si ce ne sont que des lauriers.
Bronze l il n* a donc jamais, fier pour une victoire, Subi de tes splendeurs l'aspect expiatoire ? D'où vient tant de courage à cet audacieux ? Groit-il impunément toucher à nos annales? Et comment donc lit-il ces pages triomphales Que tu déroules dans les cieux?
Est-ce un langage obscur à ses regards timides? Eh 1 qu'il s'en fasse instruire au pied des Pyramides, A Vienne, au vieux Kremlin, au morne Escurial 1 Qu'il en parle à ces rois, cour dorée et nombreuse, Qui naguère peuplait d'une tente poudreuse Le vestibule impérial !
A quoi pense-t-il donc, l'étranger qui nous brave ? N'avions-nous pas hier l'Europe pour esclave? Nous, subir de son joug l'indigne talion ! Non 1 au champ du combat nous pouvons reparaître. On nous a mutilés ; mais le temps a peut-être Fait croître l'ongle du lion.
De quel droit viennent-ils découronner nos gloires? Les Bourbons ont toujours adopté tes victoires. Nos rois t'ont défendu d'un ennemi tremblant, 0 trophée ! à leurs pieds tes palmes se déposent ;
Et si tes quatre aigles reposent,
C'est à l'ombre du drapeau blanc.
Quoi ! le globe est ému de volcans électriques ; Derrière l'Océan grondent les Amériques ; Stamboul rugit; Hellé remonte aux jours anciens ; Lisbonne se débat aux mains de l'Angleterre... Seul, le vieux peuple franc s'indigne que la terre Tremble à d'autres pas que les siens !
Prenez garde, étrangers : — nous ne savons que faire ! La paix nous berce en vain dans son oisive sphère. L'arène de la guerre a pour nous tant d'attrait ! Nous froissons dans nos mains, hélas ! inoccupées.
Des lyres, à défaut d'épées !
Nous chantons, comme on combattrait !
Prenez garde ! La France, où grandit un autre âge, N'est pas si morte encor qu'elle souffre un outrage ! Les partis pour un temps voileront leur tableau. Contre une injure, ici, tout s'unit, tout se lève. Tout s'arme, et la Vendée aiguisera son glaive Sur la pierre de Waterloo.
Vous dérobez des noms ! — Quoi donc ! faut-il qu'on aille Lever sur tous vos champs des titres de bataille? Faut-il, quittant ces noms par la valeur trouvés. Pour nos gloires, chez vous, chercher d'autres baptêmes ?
Sur l'airain de vos canons mêmes Ne sont-ils point assez gravés?
L'étranger briserait le blason de la France ! On verrait, enhardi par notre indifférence, Sur nos fiers écussons tomber son vil marteau I Ah ! comme ce romain qui remuait la terre, Vous portez, ô français ! et la paix et la guerre Dans le ph de votre manteau.
Votre aile en un moment touche, à sa fantaisie,
L'Afrique par Cadix et par Moscou l'Asie.
Vous chassez en courant anglais, russes, germains;
Les tours croulent devant vos trompettes fatales; Et de toutes les capitales Vos drapeaux savent les chemins.
Quand leur destin se pèse avec vos destinées, Toutes les nations s'inclinent détrônées. La gloire pour vos noms n'a point assez de bruit. Sans cesse autour de vous les états se déplacent. Quand votre astre paraît, tous les autres s'effacent; Quand vous marchez, l'univers suit !
Que l'Autriche en rampant de nœuds vous environne. Les deux géants de France ont foulé sa couronne î L'histoire, qui des temps ouvre le Panthéon, Montre empreints aux deux fronts du vautour d'AUemagn
La sandale de Charlemagne,
L'éperon de Napoléon.
Allez ! — Vous n'avez plus l'aigle qui de son aire Sur tous les fronts trop hauts portait votre tonnerre;
Mais il vous reste encor l'oriflamme et les lys. Mais c'est le coq gaulois qui réveille le monde : Et son cri peut promettre à votre nuit profonde L'aube du soleil d'Austerlitz 1
C'est moi qui me tairais ! Moi qu'enivrait naguère Mon nom saxon, mêlé parmi des cris de guerre î Moi, qui suivais le vol d'un drapeau triomphant 1 Qui, joignant aux clairons ma voix entrecoupée. Eus pour premier hochet le nœud d'or d'une épée 1 Moi, qui fus un soldat quand j'étais un enfant I
Non, frères 1 non, français de cet âge d'attente 1 Nous avons tous grandi sur le seuil de la tente. Condamnés à la paix, aiglons bannis des cieux, Sachons du moins, veillant aux gloires paternelles, Garder de tout affront, jalouses sentinelles, Les armures de nos aïeux !
Février 182Z
Frères î et vous aussi vous avez vos journées î Vos victoires, de chêne et de fleurs couronnées. Vos civiques lauriers, vos morts ensevelis, Vos triomphes, si beaux à laube de la vie. Vos jeunes étendards, troués à faire envie A de vieux drapeaux d'Austerlitz !
Soyez fiers ! vous avez fait autant que vos pères, Les droits d'un peuple entier, conquis par tant de guerre Vous les avez tirés tout vivants du linceul. Juillet vous a donné, pour sauver vos familles Trois de ces beaux soleils qui brûlent les bastilles ; Vos pères n'en ont eu qu'un seuil
vous êtes bien leurs fils t c'est leur sang, c'est leur âme Qui fait vos bras d'airain et vos regards de flamme. Ils ont tout commencé : vous avez votre tour. Votre mère, c'est bien cette France féconde Qui fait, quand il lui plaU, pour l'exemple du monde, Tenir un siècle dans un jour.
{Les Chants du crépuscule.)
DICTE APRES JUILLET 1830 î'
L'Angleterre jalouse et la Grèce homérique, Toute l'Europe admire, et la jeune Amérique Se lève et bat des mains du bord des océans. Trois jours vous ont suffi pour briser vos entraves. Vous êtes les aînés d'une race de braves, Vous êtes les fils des géants !
C'est pour vous qu'ils traçaient avec des funérailleE Ce cercle triomphal de plaines de batailles, Chemin victorieux, prodigieux travail, Qui, de France parti pour enserrer la terre. En passant par Moscou, Cadix, Rome et le Caire.. Va de Jemmape à Montmirail 1
Vous êtes les enfants des belliqueux lycées ! Là vous applaudissiez nos victoires passées ; Tous vos jeux s'ombrageaient des plis d'un étendard. Souvent Napoléon, plein de grandes pensées, Passant, les bras croisés, dans vos lignes pressées Aimanta vos fronts d'un regard !
Aigle qu'ils devaient suivre ! aigle de notre armée Dont la plume sanglante en cent lieux est semée, Dont le tonnerre un soir s'éteignit dans les flots, Toi qui les as couvés dans l'aire paternelle. Regarde, et sois joyeuse, et crie, et bats de l'aile. Mère, tes aiglons sont éclos I
Quand notre ville épouvantée, Surprise un matin et sans voix, Patrik. a
i» PATRIE
S'éveilla toute garrottée Sous un réseau d'iniques lois, Chacun de vous dit en son àme :
« C'est une trahison infâme !
Les peuples ont leur lendemain.
Pour rendre leur route douteuse Suffît-il qu'une main honteuse Change l'écriteau du chemin ?
« La parole éclate, et foudroie Tous les obstacles imprudents ; Vérité, tu sais comme on broie Tous les bâillons entre ses dents ; Un roi peut te fermer son Louvre ; Ta flamme importune, on la couvre, On la fait éteindre aux valets:
Mais elle brûle qui la touche !
Mais on ne ferme pas ta bouche Gomme la porte d'un palais 1
« Quoi ! ce que le temps nous amène.
Quoi 1 ce que nos pères ont fait, Ce travail de la race humaine, Ils nous prendraient tout en effet I Quoi ! les lois, les chartes, chimère ! Comme un édifice éphémère Nous verrions, en un jour d'été.
Crouler sous leurs mains acharnées Ton œuvre de quarante années, Laborieuse liberté !
« C'est donc pour eux que les épées Ont relui du nord au midi 1
Pour eux que les têtes coupées, Sur les pavés ont rebondi !
C'est pour ces tyrans satellites Que nos pères, braves élites, Ont dépassé grecs et romains !
Que tant de villes sont désertes !
Que tant de plaines, jadis vertes, Sont blanches d'ossements humains !
« Les insensés qui font ce rêve N'ont-ils donc pas des yeux pour voir, Depuis que leur pouvoir s'élève, Comme notre horizon est noir ?
N'ont-ils pas vu dans leur folie Que déjà la coupe est remplie.
Qu'on les suit des yeux en rêvant.
Qu'un foudre lointain nous éclaire, Et que le Hon populaire Regarde ses ongles souvent ? »
Alors tout se leva. — L'homme, l'enfant, la femme, Quiconque avait un bras, quiconque avait une àme, Tout vint, tout accourut. Et la ville à grand bruit Sur les lourds bataillons se rua jour et nuit. En vain boulets, obus, la balle et les mitrailles. De la vieille cité déchiraient les entrailles ; Pavés et pans de mur, croulant sous mille efforts, Aux portes des maisons amoncelaient 'es morts : Les bouches des canons trouaient au loin la foule, Elle se refermait comme une mer qui roule.
Et, de son râle affreux ameutant les faubourgs, Le tocsin haletant bondissait dans les tours I
Trois jours, trois nuits, dans la fournaise Tout ce peuple en feu bouillonna.
Crevant l'écharpe béarnaise Du fer de lance d'Iéna.
En vain dix légions nouvelles Vinrent s'abattre à grand bruit d'ailes Dans le formidable foyer ; Chevaux, fantassins et cohortes Fondaient comme des branches mortes Qui se tordent dans le brasier.
Comment donc as-tu fait pour calmer ta colère, Souveraine cité qui vainquis en trois jours? Comment donc as-tu fait, ô fleuve populaire, Pour rentrer dans ton lit et reprendre ton cours? 0 terre qui tremblais, ô tempête, ô tourmente, Vengeance de la foule au sourire effrayant, Comment donc as-tu fait pour être intelligente Et pour choisir en foudroyant ?
C'est qu'il est plus d'un cœur stoïque Parmi vous, fils de la cité ; C'est qu'une jeunesse héroïque Combattait à votre côté.
Désormais, dans toute fortune.
Vous avez une âme commune
Qui dans tous vos exploits a lui. Honneur au grand jour qui s'écoule !
Hier vous n'étiez qu'une foule ; Vous êtes un peuple aujourd'hui.
Ces mornes conseillers de parjure et d'audace, Voilà donc à quel peuple ils se sont attaqués ! Fléaux qu'aux derniers rois d'une fatale race Toujours la providence envoie aux jours marqués I Malheureux qui croyaient, dans leur erreur profonde, (Car Dieu les voulait perdre, et Dieu les aveuglait) Qu'on prenait un matin la liberté d'un monde Comme un oiseau dans un filet !
N'effacez rien. — Le coup d'épée Embellit le front du soldat.
Laissons à la ville frappée.
Les cicatrices du combat.
Adoptons héros et victimes.
Emplissons de ces morts sublimes Les sépulcres du Panthéon.
Que nul souvenir ne nous pèse ; Rendons sa tombe à Louis seize, Sa colonne à Napoléon !
Oh I laissez-moi pleurer sur cette race morte Que rapporta l'exil et que l'exil remporte. Vent fatal qui trois fois déjà les enleva 1 Reconduisons au moins ces vieux rois de nos pères.
Rends, drapeau de Fleurus, les honneurs militaires A l'oriflamme qui s'en va.
Je ne leur dirai point de mot qui les déchire.
Qu'ils ne se plaignent pas des adieux de la lyre !
Pas d'outrage au vieillard qui s'exile à pas lents !
C'est une piété d'épargner les ruines.
Je n'enfoncerai pas la couronne d'épines
Que la main du malheur met sur ses cheveux blancs î
D'ailleurs, infortunés ! ma voix achève à peine L'hymne de leurs douleurs dont s'allonge la chaîne. L'exil et les tombeaux dans mes chants sont bénis; Et, tandis que d'un règne on saluera l'aurore, Ma poésie en deuil ira longtemps encore De Sainte-Hélène à Saint-Denis.
Mais que la leçon reste, éternelle et fatale, A ces nains, étrangers sur la terre natale, Qui font régner les rois pour leurs ambitions ; Et, pétrifiant tout sous leur groupe immobile, Tourmentent, accroupis, de leur souffle débile, La cendre rouge encor des révolutions !
Oh ! l'avenir est magnifique!
Jeunes français, jeunes amis.
Un siècle pur et pacifique S'ouvre à vos pas mieux affermis.
Chaque jour aura sa conquête.
Depuis la base jusqu'au faîte,
Nous verrons, avec majesté.
Gomme une mer sur ses rivages, Monter d'étages en étages.
L'irrésistible liberté I
Vos pères, hauts de cent coudées, Ont été forts et généreux.
Les nations intimidées Se faisaient adopter par eux.
Ils ont fait une telle guerre Que tous les peuples de la terre De la France prenaient le nom.
Quittaient leur passé qui s'écroule, Et venaient s'abriter en foule A l'ombre de Napoléon !
Vous n'avez pas l'âme embrasée
D'une moins haute ambition,
Faites libre toute pensée
Et reine toute nation ;
Montrez la liberté dans l'ombre
A ceux qui sont dans la nuit sombre ;
Allez, éclairez le chemin,
Guidez notre marche unanime.
Et faites, vers le but sublime.
Doubler le pas au genre humain.
Que l'esprit, dans sa fantaisie, Suive d'un vol plus détaché Ou les arts, ou la poésie.
Ou la science au front penché t Qu'ouvert à quiconque l'implore Le trône ait un écho sonore
Qui, pour rendre le roi meileur, Grossisse et répète sans cesse Tous les conseils de la sagesse.
Toutes les plaintes du malheur !
Revenez prier sur les tombes, Prêtres ! Que craignez-vous encor ?
Qu'allez-vous faire aux catacombes Tous reluisants de pourpre et d'or?
Venez ! mais plus de mitre ardente.
Plus de vaine pompe imprudente, Plus de trône dans le saint lieu !
Rien que l'aumône et la prière !
La croix de bois, l'autel de pierre Suffit aux hommes comme à Dieu !
Et désormais, chargés du seul fardeau des âmes, Pauvres comme le peuple, humbles comme les femmes. Ne redoutez plus rien. Votre église est le port ! Quand longtemps a grondé la bouche du Vésuve, Quand sa lave, écumant comme un vin dans la cuve. Apparaît toute rouge au bord,
Naples s'émeut; pleurante, effarée et lascive. Elle accourt, elle étreint la terre convulsive ; Elle demande grâce au volcan courroucé ; Point de grâce ! un long jet de cendre et de fumée Grandit incessamment sur la cime enflammée. Comme un cou de vautour hors de l'aire dressé.
Soudain un éclair luit 1 Hors du cratère immense La sombre éruption bondit comme en démence. Adieu le fronton grec et le temple toscan ! La flamme des vaisseaux empourpre la voilure, La lave se répand comme une chevelure Sur les épaules du volcan.
Elle vient, elle vient, cette lave profonde Qui féconde les champs et fait des ports dans l'onde 1 Plages, mer, archipels, tout tressaille à la fois. Ses flots roulent, vermeils, fumants, inexorables. Et Naple et ses palais tremblent, plus misérables Qu'au souffle de l'orage une feuifle des bois.
Chaos prodigieux 1 la cendre emplit les rues, La terre revomit des maisons disparues.
Chaque toit éperdu se heurte au toit voisin, La mer bout dans le golfe et la plaine s'embrase, Et les clochers géants, chancelant sur leur base. Sonnent d'eux-mêmes le tocsin.
Mais — c'est Dieu qui le veut! — tout en brisant des villes. En comblant les vallons, en effaçant les îles. En charriant les tours sur son flot en courroux, Tout en bouleversant les ondes et la terre, Toujours "Vésuve épargne en son propre cratère L'humble ermitage où prie un vieux prêtre à genoux.
10 août 1830.
A mes frères aînés, écoliers éblouis, I
Ce qui suit fut conté par mon oncle Louis I
Qui me disait à moi, de sa voix la plus tendre :
— Joue, enfant! — méjugeant trop petit pour comprendre J'écoutais cependant, et mon oncle disait :
— Une bataille, bah l savez-vous ce que c'est ? De la fumée. A l'aube, on se lève, à la brume. On se couche ; et je vais vous en raconter une. Cette bataille-là se nomme Eylau. Je crois Que j'étais capitaine et que j'avais la croix ; Oui, j'étais capitaine. Après tout, à la guerre, Un homme, c'est de l'ombre, et ça ne compte guère. Et ce n'est pas de moi qu'il s'agit. Donc, Eylau C'est un pays en Prusse : un bois, des champs, de l'eau, De la glace, et partout l'hiver et la bruine.
Le régiment campa près d'un mur en ruine ;
On voyait des tombeaux autour d'un vieux clocher.
Benigssen ne savait qu'une chose, approcher
Et fuir ; mais l'empereur dédaignait ce manège.
El les plaines étaient toutes blanches de neige.
Napoléon passa, sa lorgnette à la main.
Les grenadiers disaient : Ce sera pour demain.
{La Légende des Siècles.)
Des vieillards, des enfants pieds nus, des femmes grosses
Se sauvaient ; je songeais ; je regardais les fosses.
Le soir on fît les feux, et le colonel vint ;
Il dit : ~ Hugo? — Présent. — Combien d'hommes?— Cent vingt.
— Bien. Prenez avec vous la compagnie entière. Et faites-vous tuer. — Où ? — Dans le cimetière. Et je lui répondis : — C'est en effet l'endroit. J'avais ma gourde, il but et je bus ; un vent froid Soufflait. Il dit : — La mort n'est pas loin. Capitaine, J'aime la vie, et vivre est la chose certaine.
Mais rien ne sait mourir comme les bons vivants.
Moi, je donne mon cœur, mais ma peau, je la vends.
Gloire aux belles î Trinquons. Votre poste est le pire.—
Car notre colonel avait le mot pour rire.
Il reprit : — Enjambez le mur et le fossé.
Et restez là ; ce point est un peu menacé.
Ce cimetière étant la clef de la bataille.
Gardez-le. — Bien. — Ayez quelques bottes de paille.
— On n'en a point. — Dormez par terre. — On dormira .
— Votre tambour est-il brave ? — Comme Bara.
— Bien. Qu'il batte la charge au hasard et dans l'ombre^ Il faut avoir le bruit quand on n'a pas le nombre.
Et je dis au gamin : — Entends-tu gamin ? — Oui,
Mon capitaine, dit l'enfant, presque enfoui
Sous le givre et la neige, et riant. — La bataille,
Reprit le colonel, sera toute à mitraille ;
Moi, j'aime l'arme blanche, et je blâme l'abus
Qu'on fait des lâchetés féroces de l'obus ;
Le sabre est un vaillant, la bombe une traîtresse ;
Mais laissons l'empereur faire. Adieu, le temps presse.
Restez ici demain sans broncher. Au revoir.
Vous ne vous en irez qu'à six heuves du soir. —
Le colonel partit. Je dis : — Par file à droite t Et nous entrâmes tous dans une enceinte étroite ; De l'herbe, un mur autour, une église au milieu, Et dans l'ombre, au-dessus des tombes, un bon Dieu.
Un cimetière sombre, avec de blanches lames,
Gela rappelle un peu la mer. Nous crénelâmes
Le mur, et je donnai le mot d'ordre, et je fis
Installer l'ambulance au pied du crucifix.
—• Soupons,dis-je, et dormons.— La neige cachait l'herbe
Nos capotes étaient en loques ; c'est superbe.
Si l'on veut, mais c'est dur quand le temp est mauvais.
Je pris pour oreiller une fosse ; j'avais
Les pieds transis, ayant des bottes sans semelle ;
Et bientôt, capitaine et soldats pêle-mêle.
Nous ne bougeâmes plus, endormis sur les morts.
Gela dort, les soldats ; cela n'a ni remords.
Ni crainte, ni pitié, n'étant pas responsable.
Et, glacé par la neige ou brûlé par le sable.
Gela dort; et d'ailleurs, se battre rend joyeux.
Je leur criai : Bonsoir ! et je fermai les yeux :
A la guerre on n'a pas le temps des pantomimes.
Le ciel était maussade, il neigeait, nous dormîmes.
Nous avions ramassé des outils de labour,
Et nous en avions fait un grand feu. Mon tambour
L'attisa, puis s'en vint près de moi faire un somme.
G'était un grand soldat, fils, que ce petit homme.
Le crucifix resta debout, comme un gibet.
Bref le feu s'éteignit; et la neige tombait.
Combien fut-on de temps à dormir de la sorte?
Je veux, si je le sais, que le diable m'emporte !
Nous dormions bien. Dormir, c'est essayer la mort.
A la guerre c'est bon. J'eus froid, très froid d'abord ; Puis je rêvai ; je vis en rêve des squelettes Et des spectres avec de grosses épaulettes ; Par degrés, lentement, sans quitter mon chevet. J'eus la sensation que le jour se levait, Mes paupières sentaient de la clarté dans l'ombre ; Tout à coup, à travers mon sommeil, un bruit sombre Me secoua, c'était au canon ressemblant ; Je m'éveillai; j'avais quelque chose de blanc Sur les yeux ; doucement, sans choc, sans violence, La neige nous avait tous couverts en silence D'un suaire, et j'y fis en me dressant un trou; Un boulet, qui nous vint je ne sais trop par où, M'éveilla tout à fait ; je lui dis : Passe au large I Et je criai : « Tambour, debout ! et bats la charge 1 » Cent vingt têtes alors, ainsi qu'un archipel. Sortirent de la neige ; un sergent fit l'appel, Et l'aube se montra, rouge, joyeuse et lente ; On eût cru voir sourire une bouche sanglante. Je me mis à penser à ma mère ; le vent Semblait me parler bas ; à la guerre souvent Dans le lever du jour c'est la mort qui se lève. Je songeais. Tout d'abord nous eûmes une trêve ; Les deux coups de canon n'étaient rien qu'un signal- La musique parfois s'envole avant le bal Et fait danser en l'air une ou deux notes vaines. La nuit avait figé notre sang dans nos veines, Mais sentir le combat venir nous réchauffait. L'armée allait sur nous s'appuyer en effet ; Nous étions les gardiens du centre, et la poignée D'hommes sur qui la bombe, ainsi qu'une cognée. Va s'acharner; et j'eusse aimé mieux être ailleurs^
Je mis mes gens le long du mur, en tirailleurs. Et chacun se berçait de la chance peu sûre D'un bon grade à travers une bonne blessure ; A la guerre on se fait tuer pour réussir. Mon lieutenant, garçon qui sortait de Saint-Cyr, Me cria : « Le matin est une aimable chose ; Quel rayon de soleil charmant I La neige est rose, Capitaine, tout brille et rit 1 quel frais azur ! Comme ce paysage est blanc, paisible et pur ! — Cela va devenir terrible, » répondis-je. Et je songeais au Rhin, aux Alpes, à l'Adige, A tous nos fiers combats sinistres d'autrefois,
Brusquement la bataille éclata. Six cents voix Énormes, se jetant la flamme à pleines bouches, S'insultèrent du haut des collines farouches. Toute la plaine fut un abîme fumant, Et mon tambour battait la charge éperdûment. Aux canons se mêlait une fanfare altière, Et les bombes pleuvaient sur notre cimetière. Comme si l'on cherchait à tuer les tombeaux ; On voyait du clocher s'envoler les corbeaux ; Je me souviens qu'un coup d'obus troua la terre, Et le mort apparut stupéfait dans sa bière, Comme si le tapage humain le réveillait. Puis un brouillard cacha le soleil. Le boulet Et la bombe faisaient un bruit épouvantable. Berthier, prince d'empire et vice-connétable. Chargea sur notre droite un corps hanovrien Avec trente escadrons, et l'on ne vit plus rien Qu'une brume sans fond, de bombes étoilées. Tant toute la bataille et toute la mêlée
Avaient dans le brouillard tragique disparu.
Un nuage tombé par terre, horrible, accru
Par des vomissements immenses de fumées,
Enfants, c'est là-dessous qu'étaient les deux armées ;
La neige en cette nuit flottait comme un duvet.
Et l'on s'exterminait, ma foi, comme on pouvait.
On faisait de son mieux. Pensif, dans les décombres.
Je voyais mes soldats rôder comme des ombres.
Spectres le long du mur rangés en espalier,
Et ce champ me faisait un effet singulier.
Des cadavres dessous et dessus des fantômes.
Quelques hameaux flambaient; au loin brûlaient des chaumes.
Puis la brume, où du Harz on entendait le cor.
Trouva moyen de croître et d'épaissir encor.
Et nous ne vîmes plus que notre cimetière ;
A midi nous avions notre mur pour frontière ;
Gomme par une main noire, dans de la nuit.
Nous nous sentîmes prendre, et tout s'évanouît.
Notre église semblait un rocher dans l'écume.
La mitraille voyait fort clair dans cette brume.
Nous tenait compagnie, écrasait le chevet
De l'église, et la croix de pierre, et nous prouvait
Que nous n'étions pas seuls dans cette plaine obscure.
Nous avions faim, mais pas de soupe ; on se procure
Avec peine à manger dans un tel lieu. Voilà
Que la grêle de feu tout à coup redoubla.
La mitraille, c'est fort gênant: c'est de la pluie;
Seulement ce qui tombe, et ce qui vous ennuie.
Ce sont des grains de flamme et non des gouttes d'eau.
Des gens à qui l'on met sur les yeux un bandeau.
C'était nous. Tout croulait sous les obus, le cloître,
L'église et le clocher, et je voyais décroître
Les ombres que j'avais autour de moi debout; Une de temps en temps tombait. « On meurt beaucoup, » Dit un sergent pensif comme un lion dans un piège : Puis il reprit, montrant les fosses sous la neige : « Pourquoi nous donne-t-on ce champ déjà meublé? » Nous luttions. C'est le sort des hommes et du blé D'être fauchés sans voir la faulx. Un petit nombre De fantômes rôdait encor dans la pénombre ; Mon gamin de tambour continuait son bruit ; Nous tirions par-dessus le mur presque détruit. Mes enfants, vous avez un jardin ; la mitraille Était sur nous, gardiens de cette âpre muraille. Comme vous sur les fleurs avec votre arrosoir. c Vous ne vous en irez qu'à six heures du soir. » Je songeais, méditant tout bas cette consigne. Des jets d'éclairs mêlés à des plumes de cygne, Des flammèches rayant dans l'ombre les flocons, C'est tout ce que nos yeux pouvaient voir. « Attaquons ! Me dit le sergent. — Qui? dis-je, on ne voit personne. — Mais on entend. Les voix parlent ; le clairon sonne, Partons, sortons ; la mort crache sur nous ici ; Nous sommes sous la bombe et l'obus. — Restons-y. » J'ajoutai : « C'est sur nous que tourne la bataille. Nous sommes le pivot de l'action. — Je bâille, Dit le sergent. — Le ciel, les champs, tout était noir, Mais quoiqu'en pleine nuit, nous étions loin du soir. Et je me répétais tout bas : Jusqu'à six heures. « Morbleu ! nous aurons peu d'occasions meilleures Pour avancer ! » me dit mon lieutenant. Sur quoi. Un boulet l'emporta. Je n'avais guère foi Au succès ; la victoire au fond n'est qu'une garce. Une blême lueur, dans le brouillard éparse»
LE CIMETIERE DEYLAU 33
Éclairait vaguement le cimetière. Au loin Rien de distinct, sinon que l'on avait bp=;oin De nous pour recevoir sur nos têtes les bombes. L'empereur nous avait mis là, parmi ces tombes. Mais, seuls, criblés dobus et rendant coups pour coups , Nous ne devinions pas ce qu'il faisait de nous. Nous étions, au milieu de ce combat, la cible. Tenir bon, et durer le plus longtemps possible, Tâcher de n'être morts qu'à six heures du soir, En attendant, tuer, c'était notre devoir. Nous tirions au hasard, noirs de poudres, farouches, Ne prenant que le temps de mordre les cartouches. Nos soldats combattaient et tombaient sans parler.
— Sergent, dis-je, voit-on l'ennemi reculer ?
— Non. — Que voyez-vous? — Rien. — Ni moi. — C'est le déluge. Mais en feu. — Voyez-vous nos gens? — Non. Si j'en juge Par le nombre de coups qu'à présent nous tirons,
Nous sommes bien quarante. — Un grognard à chevrons
Qui tiraillait pas loin de moi dit : — On est trente.
Tout était neige et nuit; la bise pénétrante
Soufflait, et, grelottants, nous regardions pleuvoir
Un gouSre de points blancs dans un abîme noir.
La bataille pourtant semblait devenir pire.
C'est qu'un royaume était mangé par un empire !
On devinait derrière un voile un choc affreux ;
On eût dit des lions se dévorant entre eux ;
C'était comme un combat des géants de la fable ;
On entendait le bruit des décharges, semblable
A des écroulements énormes ; les faubourgs
De la ville d'Eylau prenaient feu ; les tambours
Redoublaient leur musique horrible, et sous la nue
Six cents canons faisaient la basse continue ;
Patrie. 3
On se massacrait ; rien ne semblait décidé :
La France jouait là son plus grand coup de dé ;
Le bon Dieu de là-haut était-il pour ou contre?
Quelle ombre 1 et je tirais de temps en temps ma montre
Par intervalle un cri troublait ce champ muet,
Et l'on voyait un corps gisant qui remuait.
Nous étions fusillés l'un après l'autre ; un râle
Immense remplissait cette ombre sépulcrale.
Les rois ont les soldats comme vous vos jouets.
Je levais mon épée, et je la secouais
Au-dessus de ma tête, et je criais : Courage l
J'étais sourd et j'étais ivre, tant avec rage
Les coups de foudre étaient par d'autres coups suivis ;
Soudain mon bras pendit, mon bras droit, et je vis
Mon épée à mes pieds, qui m'était échappée ;
J'avais un bras cassé ; je ramassai l'épée
Avec l'autre, et la prit dans ma main gauche : — Amis !
Se faire aussi casser le bras gauche est permis ! —
Criai-je ; et je me mis à rire, chose utile,
Car le soldat n'est pas content qu'on le mutile,
Et voir le chef un peu blessé ne déplaît point.
Mais quelle heure était-il? je n'avais plus qu'un poing,
Et j'en avais besoin pour lever mon épée ;
Mon autre main battait mon flanc, de sang trempée,
Et je ne pouvais plus tirer ma montre. Enfin,
Mon tambour s'arrêta : — Drôle, as-tu peur? - J'ai faim
Me répondit l'enfant. En ce moment la plaine
Eut comme une secousse, et fut brusquement pleine
D'un cri qui jusqu'au ciel sinistre s'éleva.
Je me sentais faiblir ; tout un homme s'en va
Par une plaie ; un bras cassé, cela ruisselle ;
Causer avec quelqu'un souUent quand on chancelle;
Mon sergent me parla ; je dis au hasard : Oui,
Car je ne voulais pas tomber évanoui.
Soudain le feu cessa, la nuit sembla moins noire.
Et l'on criait : Victoire 1 et je criai : Victoire 1
J'aperçus des clartés qui s'approchaient de nous.
Sanglant, sur une main et sur les deux genoux
Je me traînai; je dis : — Voyons où nous en sommes.
J'ajoutai: — Debout, tous 1 Et je comptai mes hommes.
— Présent ! dit le sergent. — Présent, dit le gamin. Je vis mon colonel venir, l'épée en main.
— Par qui donc la bataille a-t-elle été gagnée ?
— Par vous, dit-il. — La neige était de sang baignée. Il reprit : — C'est bien vous, Hugo ? c'est votre voix ?
— Oui. — Combien de vivants êtes-vous ici ? — Trois.
Toi dont la courbe au loin, par le couchant dorée, S'emplit d'azur céleste, arche démesurée; Toi qui lèves si haut ton front large et serein, Fait pour changer sous lui la campagne en abîme, Et pour servir de base à quelque aigle sublime Qui viendra s'y poser et qui sera d'airain !
0 vaste entassement ciselé par l'histoire 1 Monceau de pierre assis sur un monceau de gloire !
Édifice inouï 1 Toi que l'homme par qui notre siècle commence, De loin, dans les rayons de l'avenir immense,
Voyait, tout ébloui !
Non, tu n'es pas fini, quoique tu sois superbe !
Non, puisque aucun passant, dans l'ombre assis sur Iherbe
Ne fixe un œil rêveur à ton mur triomphant.
Tandis que triviale, errante et vagabonde.
Entre tes quatre pieds toute la ville abonde
Comme une fourmilière aux pieds d'un éléphant 1
A ta beauté royale il manque quelque chose. Les siècles vont venir pour ton apothéose
{Les Voix intérieures.)
Qui te l'apporteront:
Il manque sur ta tête un sombre amas d'années Qui pendent pêle-mêle et toutes ruinées
Aux brèches de ton front.
Il te manque la ride et l'antiquité fière, Le passé, pyramide où tout siècle a sa pierre, Les chapiteaux brisés, l'herbe sur les vieux fûts : Il manque sous ta voûte où notre orgueil s'élance Ce bruit mystérieux qui se mêle au silence, Le sourd chuchotement des souvenirs confus.
La vieillesse couronne et la ruine achève. Il faut à l'édifice un passé dont on rêve.
Deuil, triomphe ou remords.
Nous voulons, en foulant son enceinte pavée. Sentir dans la poussière à nos pieds soulevée
De la cendre des morts.
Il faut que le fronton s'effeuille comme un arbre. Il faut que le lichen, cette rouille du marbre, De sa lèpre dorée au loin couvre le mur ; Et que la vétusté, par qui tout art sefface, Prenne chaque sculpture et la ronge à la face, Comme un avide oiseau qui dévore un fruit mûr.
Il faut qu'un vieux dallage ondule sous les portes, Que le herre vivant grimpe aux acanthes mortes.
Que l'eau dorme aux fossés.
Que la cariatide, en sa lente révolte, Se refuse, enfin lasse, à porter l'archivolte,
Et dise : C'est assez !
Ce n'est pas, ce n'est pas entre des pierres neuves Que la bise et la nuit pleurent comme des veuves. Hélas ! d'un beau palais le débris est plus beau. Pour que la lune émousse à travers la nuit sombre L'ombre par le rayon et le rayon par l'ombre, Il lui faut la ruine à défaut du tombeau.
Voulez-vous qu'une tour, voulez-vous qu'une église Soient de ces monuments dont l'âme idéalise
La forme et la hauteur, Attendez que de mousse elles soient revêtues, Et laissez travailler à toutes les statues
Le temps, ce grand sculpteur !
Il faut que le vieillard, chargé de jours sans nombre, Menant son jeune fils sous l'arche pleine d'ombre, Nomme Napoléon comme on nomme Gyrus, Et dise en la montrant de ses mains décharnées : — Vois cette porte énorme 1 elle a trois mille années ; C'est par là qu'ont passé des hommes disparus î —
Oh ! Paris est la cité mère î Paris est le lieu solennel Où le tourbillon éphémère Tourne sur un centre éternel !
Paris 1 feu sombre ou pure étoile 1 Morne Isis couverte d'un voile !
Araignée à l'immense toile Où se prennent les nations !
Fontaine d'urnes obsédée I Mamelle sans cesse inondée Où pour se nourrir de l'Idée Viennent les générations !
Quand Paris se met à l'ouvrage Dans sa forge aux mille clameurs, A tout peuple, heureux, brave ou sage. Il prend ses lois, ses dieux, ses mœurs, Dans sa fournaise, pêle-mêle.
Il fond, transforme et renouvelle Cette science universelle Qu'il emprunte à tous les humains ; Puis il rejette aux peuples blêmes Leurs sceptres et leurs diadèmes.
Leurs préjugés et leurs systèmes, Tout tordus par ses fortes mains!
Paris, qui garde, sans y croire.
Les faisceaux et les encensoirs.
Tous les matins dresse une gloire, Éteint un soleil tous les soirs ; Avec l'idée, avec le glaive, Avec la chose, avec le rêve.
Il refait, recloue et relève L'échelle de la terre aux cieux ; Frères des Memphis et des Romes, 11 bâtit au siècle où nous sommes.
Une Babel pour tous les hommes.
Un Panthéon pour tous les dieux.
Ville qu'un orage enveloppe !
C'est elle, hélas 1 qui, nuit et jour.
Réveille le géant Europe Avec sa cloche et son tambour !
Sans cesse, qu'il veille ou qu'il dorme. Il entend la cité difforme Bourdonner sur sa tète énorme Comme un essain dans la forêt.
Toujours Paris s'écrie et gronde.
Nul ne sait, question profonde !
Ce que perdrait le bruit du monde, Le jour où Paris se tairait !
Il se taira pourtant 1 — Après bien des aurores. Bien des mois, bien des ans, bien des siècles couches, Quand cette rive où l'eau se brise aux ponts sonores Sera rendue aux joncs murmurants et penchés ;
Quand la Seine fuira, de pierres obstruée. Usant quelque vieux dôme écroulé dans ses eaux, Attentive au doux vent qui porte à la nuée Le frisson du feuillage et le chant des oiseaux ;
Lorsqu'elle coulera, la nuit, blanche dans Tombre, Heureuse, en endormant son flot longtemps troublé, De pouvoir écouter enfin ces voix sans nombre Qui passent vaguement sous le ciel étoile ;
Quand de cette cité, folle et rude ouvrière, Qui, hâtant les destins à ses murs réservés. Sous son propre marteau s'en allant en poussière, Met son bronze en monnaie et son marbre en pavés ;
Quand des toits, des clochers, des ruches tortueuses, Des porches, des frontons, des dômes pleins d'orgueil Qui faisaient cette ville, aux voix tumultueuses. Touffue, inextricable et fourmillante à l'œil.
Il ne restera plus dans l'immense campagne, Pour toute pyramide et pour tout panthéon. Que deux tours de granit faites par Gharlemagne. Et qu'un pilier d'airain fait par Napoléon ;
Toi. tu compléteras le triangle sublime !
L'airain sera la gloire et le granit la foi ;
Toi, tu seras la porte ouverte sur la cime
Qui dit : « Il faut monter pour venir jusqu'à moi ! »
Tu salueras là-bas cette église si vieille, Cette colonne altière au nom toujours accru. Debout peut-être encore, ou tombée, et pareille Au clairon monstrueux d'un titan disparu.
Et sur ces deux débris que les destins rassemblent. Pour toi l'aube fera resplendir à la fois Deux signes triomphants qui de loin se ressemblent : De près l'un est un glaive, et l'autre est une croix.
Sur vous trois poseront mille ans de notre France. La colonne est le chant d'un règne à peine ouvert; C'est toi qui finiras l'hymne qu'elle commence. Elle dit : Austerlitz ! tu diras : Champaubert !
Arche ! alors tu seras éternelle et complète. Quant tout ce que la Seine en son onde reflète
Aura fui pour jamais, Quand de cette cité qui fut égale à Rome, Il ne restera plus qu'un ange, un aigle, un homme,
Debout sur trois sommets 1
C'est alors que le roi, le sage, le poëte,
Tous ceux dont le passé presse l'àme inquiète.
T'admireront vivante auprès de Paris mort ;
Et, pour mieux voir ta face où flotte un sombre rêve.
Lèveront à demi ton lierre, ainsi qu'on lève
Un voile sur le front d'une aïeule qui dort !
Sur ton mur qui pour eux n'aura rien de vulgaire. Ils chercheront nos mœurs, nos héros, notre guerre,
Tous pensifs à tes pieds ; Ils croiront voir, le long de ta frise animée. Revivre le grand peuple avec la grande armée ; « Oh! diront-ils, voyez!
« Là, c'est le régiment, ce serpent des batailles, Traînant sur mille pieds ses luisantes écailles. Qui tantôt, furieux, se roule au pied des tours, Tantôt, d'un mouvement formidable et tranquille. Troue un rempart de pierre et traverse une ville Avec son front sonore où battent vingt tambours 1
« Là-haut, c'est l'empereur avec ses capitaines. Qui songe s'il ira vers ces terres lointaines
Où se tourne son char.
Et s'il doit préférer pour vaincre ou se défendre La courbe d'Annibal ou l'angle d'Alexandre
Au carré de César.
« Là, c'est l'artillerie aux cent gueules de fonte.
D'où la fumée à flots monte, tombe et remonte,
Qui broie une cité, détruit les garnisons,
Ruine par la brèche incessamment accrue
Tours, dômes, ponts, clochers, et, comme une charrue,
Creuse une horrible rue à travers les maisons 1 »
Et tous les souvenirs qu'à ton front taciturne Chaque siècle en passant versera de son urne
Leur reviendront au cœur.
Ils feront de ton mur jaillir ta vieille histoire. Et diront, en posant un panache de gloire
Sur ton cimier vainqueur :
« Oh ! que tout était grand dans cette époque antique ! Si les ans n'avaient pas dévasté ce portique Nous en retrouverions encor bien des lambeaux 1 Mais le temps, grand semeur de la ronce et du lierre, Touche les monuments d'une main familière. Et déchire le hvre aux endroits les plus beaux! »
Non, le temps n'ôte rien aux choses.
Plus d'un portique à tort vanté Dans ses lentes métamorphoses Arrive enfin à la beauté.
Sur les monuments qu'on révère Le temps jette un charme sévère De leur façade à leur chevet.
Jamais, quoiqu'il brise et qu'il rouille,
La robe dont il les dépouille Ne vaut celle qu'il leur revêt-
C'est le temps qui creuse une ride
Dans un claveau trop indigent ;
Qui sur l'angle d'un marbre aride
Passe son pouce intelligent ;
C'est lui qui, pour corriger l'œuvre,
Mêle une vivante couleuvre
Aux nœuds d'une hydre de granit.
Je crois voir rire un toit gothique
Quand le temps dans sa frise antique
Ote une pierre et met un nid.
Aussi, quand vous venez, c'est lui qui vous accueille; Lui qui verse l'odeur du vague chèvrefeuille Sur ce pavé souillé peut-être d'ossements ; Lui qui remplit d'oiseaux les sculptures farouches, Met la vie en leurs flancs, et de leurs mornes bouches Fait sortir mille cris charmants I
Si quelque Vénus toute nue Gémit, pauvre marbre désert.
C'est lui, dans la verte avenue.
Qui la caresse et qui la sert.
A l'abri d'un porche héraldique.
Sous un beau feuillage pudique Il la cache jusqu'au nombril ; Et sous son pied blanc et superbe Étend les mille fleurs de l'herbe.
Cette mosaïque d'avril 1
A LARG DE TRIOMPHE 45
La mémoire des morts demeure Dans les monuments ruinés.
Là, douce et clémente, à toute heure, Elle parle aux fronts inclinés.
Elle est là, dans l'âme affaissée Filtrant de pensée en pensée, Gomme une nymphe au front dormant Qui, seule sous l'obscure voûte D'où son eau suinte goutte à goutte, Penche son vase tristement!
Mais, hélas ! hélas ! dit l'histoire, Bien souvent le passé couvre plus d'un secret Dont sur un mur vieilli la tache reparaît 1 Toute ancienne muraille est noire 1
Souvent, par le désert et par l'ombre absorbé, L'édifice déchu ressemble au roi tombé.
Plus de gloire où n'est plus la foule ! Rome est humiliée et Venise est en deuil. La ruine de tout commence par l'orgueil;
C'est le premier fronton qui croule !
Athène est triste, et cache au front du Parthénon Les traces de l'anglais et celles du canon,
Et, pleurant ses lours mutilées, Rêve à l'artiste grec qui versa de sa main Quelque chose de beau comme un sourire humain
Sur le profil des Propylées.
Thèbe a des temples morts où rampe en serpentant La vipère au front plat, au regard éclatant,
Autour de la colonne torse ; Et, seul, quelque grand aigle habite en souverain Les piliers de Rhamsès, d'où les lames d'airain
S'en vont comme une vieille écorce.
Dans les débris de Gur, pleins du cri des hiboux, Le tigre en marchant ploie et casse les bambous.
D'où s'envole le vautour chauve.
Et la lionne au pied d'un mur mystérieux Met le groupe inquiet des lionceaux sans yeux
Qui fouillent soas son ventre fauve.
La morne Palenquè gît dans les marais verts. A peine entre ses blocs d'herbe haute couverts
Entend-on le lézard qui bouge.
Ses murs sont obstrués d'arbres au fruit vermeil Où volent, tout moirés par l'ombre et le soleil.
De beaux oiseaux de cuivre rouge.
Muette en sa douleur, Jumièges gravement Étouffe un triste écho sous son portail normand.
Et laisse chanter sur ses tombes Tous ces nids dans ses tours abrités et couvés D'où le souffle du soir fait sur les noirs pavés
Neiger des plumes de colombes.
Comme une mère sombre, et qui, dans sa fierté. Cache sous son manteau son enfant souffleté,
L'Egypte au bord du Nil assise Dans sa robe de sable enfonce enveloppés
Ses colosses camards à la face frappés Par le pied brutal de Gambyse.
C'est que toujours les ans contiennent quelque affront Toute ruine, hélas ! pleure et penche le front !
Mais toi ! rien n'atteindra ta majesté pudique ! Porte sainte ! jamais ton marbre véridique
Ne sera profané.
Ton cintre virginal sera pur sous la nue ; Et les peuples à naître accourront tête nue Vers ton front couronné.
Toujours le pâtre, au loin accroupi dans les seigles, Verra sur ton sommet planer un cercle d'aigles. Les chênes à tes blocs noueront leur large tronc. La gloire sur ta cime allumera son phare. Ce n'est qu'en te chantant une haute fanfare Que sous ton arc allier les siècles passeront.
Jamais rien qui ressemble à quelque ancienne honte N'osera sur ton mur où le flot des ans monte
Répandre sa noirceur.
Tu pourras, dans ces champs où vous resterez seules, Contempler fièrement les deux tours tes aïeules,
La colonne ta sœur !
C'est qu'on n'a pas caché de crime dans ta base. Ni dans tes fondements de sang qui s'extravase ;
C'est qu'on ne te fit point d'un ciment hasardeux ! C'est qu'aucun noir forfait, semé dans ta racine Pour jeter quelque jour son ombre à ta ruine.
Tandis que ces cités, dans leur cendre enfouies. Furent pleines jadis d'actions inouïes,
Ivres de sang versé, Si bien que le Seigneur a dit à la nature : Refais-toi des palais dans cette architecture
Dont l'homme a mal usé !
Aussi tout est fini. Le chacal les visite ; Les murs vont décroissant sous l'herbe parasite ; L'étang s'installe et dort sous le dôme brisé ; Sur les Nérons sculptés marche la bête fauve ; L'antre se creuse où fut l'incestueuse alcôve. Le tigre peut venir où le crime a passé 1
Oh ! dans ces jours lointains où Ton n'ose descendre. Quand trois mille ans auront passé sur notre cendre A nous qui maintenant vivons, pensons, allons, Quand nos fosses auront fait place à des sillons, Si, vers le soir, un homme assis sur la colline S'oublie à contempler cette Seine orpheline, 0 Dieu ! de quel aspect triste et silencieux Les lieux où fut Paris étonneront ses yeux ! Si c'est l'heure où déjà des vapeurs sont tombées Sur le couchant rougi de l'or des scarabées, Si la touffe de l'arbre est noire sur le ciel, Dans ce demi-jour pûle où plus rien n'est réel.
Ombre où la fleur s'endort, où s'éveille l'étoile.
De quel œil il verra, comme à travers un voile.
Comme un songe aux contours grandissants et noyés,
La pla'ne immense et brune apparaître à ses pieds,
S'élargir lentement dans le vague nocturne,
Et, comme une eau qui s'enfle et monte au bord de l'urne,
Absorbant par degrés forêt, coteau, gazon.
Quand la nuit sera noire, emplir tout l'horizon !
Oh ! dans cette heure sombre où l'on croit voir les choses
Fuir, sous une autre forme étrangement écloses,
Quelle extase de voir dormir, quand rien ne luit,
Ces champs dont chaque pierre a contenu du bruit \
Comme il tendra l'oreille aux rumeurs indécises 1
Comme il ira rêvant des figures assises
Dans le buisson penché, dans l'arbre aux bords des eaux,
Dans le vieux pan de mur que lèchent les roseaux I
Qu'il cherchera de vie en ce tombeau suprême l
Et comme il se fera, s'éblouissant lui-même,
A travers la nuit trouble et les rameaux touffus.
Des visions de chars et de passants confus !
Mais non, tout sera mort. — Plus rien dans cette pleine
Qu'un peuple évanoui dont elle est encor pleine ;
Que l'œil éteint de l'homme et l'œil vivant de Dieu ;
Un arc, une colonne, et, là-bas, au milieu
De ce fleuve argenté dont on entend l'écume.
Une église échouée à demi dans la brume !
0 spectacle 1 — ainsi meurt ce que les peuples font ! Qu'un tel passé pour l'âme est un gouffre profond 1 Pour ce passant pieux quel poids que notre histoire I Surtout si tout à coup réveillant sa mémoire. L'année a ce soir-là ramené dans son cours Patrie. ^
Une des grandes nuits, veilles de nos grands jours, Où l'Empereur, rêvant un lendemain de gloire, Dormait en attendant l'aube d'une victoire!
Lorsqu'enfin, fatigué de songes, vers minuit.
Las d'écouter au seuil de ce monde détruit,
Après s'être accoudé longtemps, oubliant l'heure.
Au bord de ce néant immense où rien ne pleure.
Il aura lentement regagné son chemin ;
Quand dans ce grand désert, pur de tout pas humain,
Rien ne troublera plus cette pudeur que Rome
Ou Paris ruiné doit avoir devant l'homme ;
Lorsque la solitude, enfin libre et sans bruit,
Pourra continuer ce qu'elle fait la nuit,
Si quelque être animé veille encor dans la plaine,
Peut-être verra-t-il, comme sous une haleine,
Soudain un pâle éclair de ta tète jaillir,
Et la colonne au loin répondre et tressaillir!
Et ses soldats de cuivre et tes soldats de pierre
Ouvrir subitement leur pesante paupière !
Et tous s'entre-heurter, réveil miraculeux !
Tels que d'anciens guerriers, d'un âge fabuleux,
Qu'un noir magicien, loin des temps où nous sommes.
Jadis aurait faits marbre et qu'il referait hommes !
Alors l'aigle d'airain à ton faite endormi.
Superbe, et tout à coup se dressant à demi,
Sur ces héros baignés du feu de ses prunelles
Secouera largement ses ailes éternelles.
D'où viendra ce réveil ? d'où viendront ces clartés f
Et ce vent qui, soufflant sur ces guerriers sculptés.
Les fera remuer sur ta face hautaine
Gomme tremble un feuillage autour du tronc d'un chêne
Qu'importe! Dieu le sait. Le mystère est dans tout.
L'un à l'autre à voix basse ils se diront : « Debout 1 »
Ceux de quatrevingt-seize et de mil huit cent onze,
Ceux que conduit au ciel la spirale de bronze.
Ceux que scelle à la terre un socle de granit,
Tous, poussant au combat le cheval qui hennit.
Le drapeau qui se gonfle et le canon qui roule,
A l'immense mêlée ils se rueront en foule !
Alors on entendra sur ton mur les clairons,
Les bombes, les tambours, le choc des escadrons,
Les cris, et le bruit sourd des plaines ébranlées,
Sortir confusément des pierres ciselées.
Et du pied au sommet du pilier souverain
Cent batailles rugir avec des voix d'airain.
Tout à coup, écrasant l'ennemi qui s'efïare,
La victoire aux cent voix sonnera sa fanfare.
De la colonne à toi les cris se répondront.
Et puis tout se taira sur votre double front,
Une rumeur de fête emplira la vallée.
Et Notre-Dame au loin, aux ténèbres mêlée,
Illuminant sa croix ainsi qu'un labarum,
Vous chantera dans l'ombre un vague Te Deum !
Monument ! voilà donc la rêverie immense Qu'à ton ombre déjà le poète commence ! Piédestal qu'eût aimé Bélénus ou Mithra ! Arche aujourd'hui guerrière, un jour religieuse ! Rêve en pierre ébauché I porte prodigieuse D'un palais de géants qu'on se figurera !
Quand d'un lierre poudreux je couvre tes sculptures. Lorsque je vois, au fond des époques futures,
La liste des héros sur ton mur constellé Reluire et rayonner, malgré les destinées, A travers les rameaux des profondes années, Comme à travers un bois brille un ciel étoile ;
Quand ma pensée ainsi, vieillissant ton attique, Te fait de l'avenir un passé magnifique, Alors sous ta grandeur je me courbe effrayé, J'admire, et, fils pieux, passant que l'art anime, Je ne regrette rien devant ton mur sublime Que Phidias absent et mon père oublié 1
2 fémer 1837.
Dites-moi d'où il est reau, je vous dirai où il est allé.
Il est deux îles dont un monde
Sépare les deux Océans,
Et qui de loin dominent l'onde,
Comme des têtes de géants.
On devine en voyant leurs cimes,
Que Dieu les tira des abîmes
Pour un formidable dessein ;
Leur front de coups de foudre fume.
Sur leurs flancs nus la mer écume,
Des volcans grondent dans leur sein.
Ces îles, où le flot se broie
Entre des écueils déchaînés,
Sont comme deux vaisseaux de proie.
D'une ancre éternelle enchaînés.
La main qui de ces noirs rivages
Disposa les sites sauvages
{Odett et Ballades.)
Et d'effroi les voulut couvrir.
Les fit si terribles, peut-être, Pour que Bonaparte y pût naître, Et Napoléon y mourir 1
« — Là fut son berceau ! — Là sa tombe ! »
Pour les siècles, c'en est assez.
Ces mois, qu'un monde naisse ou tombe,
Ne seront jamais effacés.
Sur ces lies à l'aspect sombre
Viendront, à l'appel de son ombre,
Tous les peuples de l'avenir ;
Les foudres qui frappent leurs crêtes,
Et leurs écueils, et leurs tempêtes,
Ne sont plus que son souvenir 1
Loin de nos rives, ébranlées Par les orages de son sort, Sur ces deux iles isolées Dieu mit sa naissance et sa mort ; Afin qu'il pût venir au monde Sans qu'une secousse profonde Annonçât son premier moment.
Et que sur son lit militaire, Enfin, sans remuer la terre, Il put expirer doucement 1
Comme il était rêveur au malin de son âge t Comme il était pensif au terme du voyage !
C'est qu'il avait joui de son rêve insensé ; Du trône et de la gloire il savait le mensonge ; II avait vu de près ce que c'est qu'un tel songe, Et quel est le néant d'un avenir passé !
Enfant, des visions, dans la Corse sa mère, Lui révélaient déjà sa couronne éphémère, Et l'aigle impérial planant sur son pavois ; 11 entendait d'avance, en sa superbe attente, L'hymne qu'en toute langue, aux portes de sa tente, Son peuple universel chantait tout d'une voix :