‹ Mort de SocrateChapitre 42 sur 94 · LE LAC · texte numérisé non relu

LE LAC

Le flot fut attentif, et la voix qui m'est chère Laissa tomber ces mots :

« O temps, suspends ton vol ! et vous, heures propices,

Suspendez votre cours !

Laissez-nous savourer les rapides délices

Des plus beaux de nos jours !

« Assez de malheureux ici-bas vous implorent ;

Coulez, coulez pour eux ; Prenez avec leurs jours les soins qui les dévorent ;

Oubliez les heureux.

« Mais je demande en vain quelques moments encore,

Le temps m'échappe et fuit ; Je dis à cette nuit : « Sois plus lente » ; et l'aurore

Va dissiper la nuit. V

« Aimons donc, aimons donc ! de l'heure fugitive. Hâtons-nous, jouissons ! '

L'homme n'a point de port, le temps n'a point de .rive; Il coule, et nous passons ! »

Temps jaloux, se peut-il que ces moments d'ivresse, Où l'amour à longs flots nous verse le bonheur, S'envolent loin de nous de la même vitesse Que les jours de malheur?

Hé quoi î n'en pourrons-nous fixer au moins la trace ? Quoi I passés pour jamais ? quoi ! tout entiers perdus?

Ce temps qui les donna, ce temps qui les efface, Ne nous les rendra plus ?

Eternité, néant, passé, sombres abîmes, Que faites- vous des jours que vous engloutissez? Parlez : nous rendrez-vous ces extases sublimes Que vous nous ravissez ?

G lac ! rochers muets î grottes ! forêt obscure ! Vous que le temps épargne ou qu'il peut rajeunir. Gardez de cette nuit, gardez, belle nature, Au moins le souvenir !

Qu'il soit dans ton repos, qu'il soit dans tes orages, Beau lac, et dans l'aspect de tes riants coteaux. Et dans ces noirs sapins, et dans ces rocs sauvages Qui pendent sur tes eaux l

Qu'il soit dans le zéphyr qui frémit et qui passe. Dans les bruits de tes bords par tes bords répétés, Dans l'astre au front d'argent qui blanchit ta surface De ses molles clartés I

Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire, Que les parfums légers de ton air embaumé, Que tout ce qu'on entend, l'on voit ou l'on respire, Tout dise : « Ils ont aimé ! »

LE LAC HQ

COMMENTAIRE

Le commentaire de cette méditation se trouve tout entier dans rhistoire de Rapliaël^ publiée par moi.

C^est une de mes poésies qui a eu le plus de retentissement dans Tâme de mes lecteurs, co.mme elle en avait eu le plus dans la mienne. La réalité est toujours plus poétique que la fiction ; car le grand poète, c'est la nature.

On a essayé mille fois d'ajouter la mélodie plaintive de la musique au gémissement de ces strophes. On a réussi une seule fois. Niedermeyer a fait de cette ode une touchante traduction en notes. J'ai entendu chanter cette romance, et j'ai vu les larmes qu'elle faisait répandre. Néanmoins, j'ai toujours pensé que la musique et la poésie se nuisaient en s'associant. Elles sont l'une et l'autre des arts complets : la musique porte en elle son sentiment, de beaux vers portent eu eux leur mélodie.

LA GLOIRR

Page 1