L. GEISLER, Éditeui
Cette pièce est la seconde représentée sur le Théâtre du Peuple de Bussang.
C^est un drame sombre, asse^ touffu, plein de vio~ lenc^s, d'actions sauvages, de tendresses héroïques et de douleurs. La scène en est reculée dans la brume des temps indéfinis. Quels sont ces personnages, à quels peuples, à quel siècle les rattacher? L'histoire ne les reconnaîtrait pas. La légende seule a esquissé leurs costumes et ébauché leurs gestes. Mais cette légende même est née d'un rêve. Un nom un peu mystérieux, un cirque solitaire au pied des montagnes, quelques vagues sonvenirs d'un temps où la main des hommes arrachait à ces montagnes des richesses aujourd'hui abandonnées ou taries, ont suffi à la créer.
Si ceux qui lisent ces lignes, y étant poussés par la curiosité que leur inspira une tentative peut-être digne d'intérêt et dont le but a été exposé ailleurs : donner au peuple, a tout le peuple, la joie et l'enseignement de l'art dramatique , avec l'espoir de rendre a cet art, au contact du peuple, un peu de vigueur et de sincérité, — si ces lecteurs ont bien voulu suivre déjà le premier essai du Théâtre du Peuple, ils verront combien ce drame, Morteville, est loin de la pièce qui portait ce titre : Le Diable marchand de goutte. Ils ne retrouveront plus ici la réalité moderne qui faisait le fond de ce premier mystère rustique, les paysans qui en étaient les acteurs, — autour du personnage fantastique, échappé des vieux fabliaux, qui menait le jeu, — les détails et le parler de la vie champêtre, ni ces plaisanteries d'un tour local, mêlées aux épisodes d'une tragédie domestique presque naïve en sa simplification. Ici, il n'y a guère
place pour le rire ; les acteurs montrent des faces incon^ nues et leurs actions s'effacent dans la nuit,
Peut-être s'étotinera-t-on de ce changement. Ne correspond-t-il pas à un changement dans la pensée de l'auteur ? Est-ce un pas fait à coté ou en arrière de sa direction primitive, une hésitation asse^ grave et comme une rupture d'unité ?
Pour peu que l'on s'intéresse aux destinées du théâtre et de Fart populaires, cette question vaut qu'on s'arrête un instant pour y répondre.
Non-seulement l'auteur du Diable marchand de goutte n'a pas cru se contredire lui-mêms en donnant sur la scène du Théâtre du Peuple, à un an de distance, Morteville ; mais il a voulu par la affirmer son idée, montrer les développements dont il la croyait capable et présenter un exemple de ce que, artistiquement et socialement, ce Théâtre peut entreprendre, ce qu'il doit osjr.
Enfermer le Théâtre populaire dans une esthétique spéciale, adaptée au peuple ou a l'idée qu'on se fait du peuple, lui imposer des pièces d'un genre défini, tableaux de mœurs rustiques, idylles dramatiques et paysanneries morales, ce serait tout d'abord donner raison à ces artistes ombrageux, représentants attitrés de l'Art pur, qui ont raillé la conception d'un Théâtre populaire et déclaré toute alliance impossible entre le peuple et l'art. A quelle monotonie d'impressions n'arriverait-on pas rapidement ! On risquerait de voir bientôt se produire une nouvelle littérature de berquinades, de bucoliques sentimentales, suivant et précédant tour à tour, selon la loi ordinaire d'action et de de réaction, de prétendues études de mœurs d'un « réalisme cruel ».
Et puis, l'observation a été faite déjà très finement, il faut remarquer que ce goût des pièces champêtres, des idylles en action plus ou moins naïves, est spécial au public cultivé et à la minorité lettrée, bien plus qu'à la partie vraiment populaire de Vauditoire auqujl s adresse le Théâtre du Peuple. Interroge^ les habitants de la catn^
pagne ; de même que les ouvriers des villes^ ils préfèrent au théâtre qui les met en scène, des spectacles qui, par l'héroïsme des passions, la nouveauté des décors et des costumes, les transportent loin d'eux-mêmes et de leur vie quotidienne, en leur révélant pendant quelques heures, où le sentiment compterait des siècles, le monde inconnu de l'idéal.
Essayer de satisfaire ce goût a paru h l'auteur d'autant plus légitime que, ce faisant, il satisfaisait lui-même son désir d'incarner, en une action pathétique oit la fatalité du destin et des lois écrasait, sans pouvoir le vaincre, le saint effort de tendresse et de pitié de l'homme, quelquesunes des idées qui lui tiennent le plus au cœur. Il a cherché, dans ce drame, à développer librement, affranchi de bien des préoccupations qui l'eussent arrêté sur une scène ordinaire, un spectacle dont l'intérêt scénique forçât l'attention, dont la fable, malgré ses complications, put en son ensemble être suivie par toutes les intelligences et qui imprimât dans l'imagination des auditeurs un souvenir de terreur et de pitié.
Quel que soit, dans l'avenir, le succès de cette tentative, en représentant sur sa scène rustique, avec des acteurs et un matériel presque improvisés, ce drame déjà complexe qu'un accroc eiït pu facilement compromettre, le Théâtre du Peuple a montré a quelle variété se prêtait son répertoire et quels efforts il pourrait offrir un jour au génie d'un écrivain hardi, lui demandant de réaliser de grands rêves. La pièce — une comédie — qui cette année même accompagnera Morteville et qui ne lui ressemble en rien, sera un nouveau témoignage de la diversité oh peut se renouveler ce répertoire.
La source est inépuisable, les sujets sont, infinis. Tour à tour ou se mêlant, la réalité, la fantaisie, la légende et l'histoire offrent leurs spectacles humbles, grandioses, touchants, familiers, riants et terribles à l'imagination
affranchie de Vécrivain et à rattention toute neuve du public. Aujourd'hui, c'est au présent qu'on emprunte , pour en faire un tableau attendri ou railleur, comique ou émouvant, ses mœurs, son langage et l'un des mille incidents de l'existence journalière, afin que l'homme de ce pays apprenne à se mieux connaître, en s'y reconnaissant. Demain, pour lui parler de son passé, qui le fera songer à son avenir, pour lui laisser espérer ce qu'il peut être en lui montrant ce qu'il a été, on évoquera quelque souvenir de l'histoire ou bien l'on fera surgir des ténèbres le visage mystérieux de la légende. Et ceci au gré d'une fantaisie qui n'est ni capricieuse ni égoïste, mais qui correspond , par une sympathie secrète, aux besoins de l'imagination populaire, aux instincts d'une race que l'artiste connaît parce qu'elle est la sienne, et qui l'écoute, parce qu'il lui a parlé.
Fraternité de race non seulement entre les spectateurs, non seulement entre le poète et le public, mais encore entre le public et l'œuvre même, voilà ce qui fait la grande loi d'union affirmée par ce théâtre ; et voila ce qui, malgré leur diversité et leur opposition apparente, relie les pièces les unes aux autres et rétablit entre elles cette uni lé fondamentale sans laquelle tous les efforts, en se dispersant, resteraient vains.
Dire, en effet, que les sujets peuvent, afin d'intéresser le spectateur, être pris en dehors de sa vie et de ses habitudes, ce n'est pas entendre qu'ils puissent être choisis au hasard des pays et des temps, au risque de lui rester indifférents ou inaccessibles. Il importe grandement, au contraire, que ces œuvres lui apportent toutes quelque chose oit il retrouve un peu de lui-même, soit par la représentation d'actions familières, soit par le choix des personnages ayant avec lui quelque lien de parenté, soit enfin par la situation de la scène dans le décor connu oit, dès qu'elle y est transportée, toute action cesse de nous être étrangère.
Le premier et le plus sur élément d'intérêt d'un théâtre populaire provincial, comm: celui de Bussang, c'est de
refléter le génie particulier du sol. On nHmagine guère une pièce Scandinave ou une tragédie romaine donnée par des acteurs lorrains devant un public campagnard : ou bien il faudrait retirer à ces pièces ce qui fait leur prix aux yeux des raffinés et des archéologues, pour n'y laisser subsister que ce qu'elles renferment d'éternelle et universelle humanité.
 ce point deviie, Morteville, sî éloignée qu'elle paraisse de la réalité présente, reste une pièce locale : l'action se passe dans la montagne vosgienne, au fond d'une de ces gorges que le spectateur peut deviner, en tournant la tête, cachée dans les plis noirs des forêts qui l'entourent ; ces personnages vêtus de peaux sont les sauvages ancêtres de ceux qui les contemplent à travers les siècles ; et la plupart des coutumes attribuées à cette tribu régissaient encore, il y a cent ans, telle commune de la région montagneuse, que souvent les hivers blanchissent pendant la durée de deux saisons.
Ceci dit, il ne resterait plus à l'écrivain qu'à s'excuser d'avoir une fois encore retenu les lecteurs pour leur parler de lui-même et de son œuvre, au lieu de la soumettre en silence à leur jugement : ce que l'on sentira, croit-il, de général et de désintéressé dans ces explications lui servira d'excuse et elles n'influeront pas sur l'opinion qu'on se fera de son ouvrage. // ne croit pas nécessaire, à propos de ce drame, de reprendre une question qu'il a fallu examiner déjà à propos de la pièce précédente et qui se posera, sans doute, à chaque manifestation nouvelle du Théâtre populaire : celle de la portée morale de ce théâtre et de l'enseignement qui en peut sortir.
Ce drame contient-il une leçon ? Peut-on le louer ou lui reprocher d'être un plaidoyer ? Certes ^ qu'une idée morale en soutienne la trame, qu'un enseignement social y soit exposé, c'est ce que l'auteur ne songe pas plus à cacher que n'en pourrait douter le lecteur» Mais qu'est-ce
que le peuple (entende:^ la majorité fion cultivée de Vauditoire) saura comprendre et retenir de cet enseignemeut !
yoilà ce qui a paru préoccuper un certain nombre de critiques assistant à la représentation. Ils se sont demandé ce qu'a voulu au juste prouver l'auteur, à quoi aboutissent ces catastrophes, ces luttes sanglantes entre deux peuples qui se déciment, entre la violence et l'égoïsme de tous et la pitié exaltée de deux êtres ? Le sacrifice du héros était-il utile? Ne cause-t-il pas plus de misères qu'il n'en voulait guérir ? Et cette créature, qui apprend de lui à donner sa vie pour une autre, à quoi bon l'avoir immolée, sinon pour le cruel étalage d'un meurtre pathétique ?
L'auteur n'en dira pas plus, sur ce point, qu'il n'en a laissé entendre dans quelques paroles du Prologue ou il a affirmé cette idée fondamentale de son œuvre : que toute conquête faite par l'humanité pour passer d'un état à un autre, a été fatalement souillée de sang et ennoblie de larmes, et que le sacrifice d'un être — sacrifice nécessaire à la marche du monde et que cet être lui-même n'est pas libre de choisir ou de repousser — ne donne souvent son fruit que quand l'heure de la récolte semble passée, — mais le donne toujours.
Quant à l'intelligence qu'ont pu se faire d'une telle conclusion les spectateurs rustiques de la pièce, il priera les esprits que cette question inquiète, de se rassurer et de ne se préoccuper que de leur propre sentiment en face d'un débat social digne d'arrêter toute conscience. Il est bien évident que cette conclusion ne se présentera pas avec son apparence de raisonnement abstrait et de formule philosophique aux ouvriers, aux paysans et aux soldats qui écoutaient le drame ; mais aussi ces auditeurs, dans leur simplicité, ne prétendront-ils pas expliquer ce que le poète a voulu seulement faire sentir.
Et pour aller jusqu'au bout, l'auteur ne croit nullement utile que ses intentions soient pénétrées par tous et