‹ Mosaïque littéraireChapitre 9 sur 56 · BRUXELLES · texte numérisé non relu

BRUXELLES

Un mal qui répand la terreur,

Mal que le ciel en sa fureur Inventa pour punir les crimes de la terre, Le choléra (s'il faut l'appeler par son nom), Capable d'enrichir en un jour l'Achéron ,

Faisait à C Europe la guerre.

Après avoir subi à Paris le spectacle des dévastations causées par cet infernal choléra, je le retrouvais en Belgique (1832). Ce fut sous de tels auspices que je vis la nouvelle reine des Belges, toute jeune et toute gracieuse, faire son entrée à Bruxelles. La capitale du royaume récent, émue, parée, retentissante, oubliait, dans son ivresse passagère, les doukurs de la veille et les craintes du lendemain.

Bruxelles a un air de grande ville ; des rues larges,

bien alignées, formées d'hôtels ; des quartiers ornés de riches magasins et de cafés où resplendissent le soir les feux du gaz ; une cathédrale (Sainte-Gudule) et un hôtel-dc-ville, édifices très remarquables ; une enceinte de jolis boulevards, et un jardin botanique agréablement distribué ; en avant du palais du prince, une belle promenade, dite le Parc, où le dimanche, après messe, des élégantes, presque parisiennes, vont s'asseoir et entendre de la musique militaire ; un grand théâtre où Ton représente, tant bien que mal, l'opéra sérieux et comique, le ballet, la haute comédie ; un théâtre secondaire, doublure de noire Vaudeville : Bruxelles enfin se donne, autant que faire se peut, la tournure et les manières de Paris.

Mais ce qui n'est plus parisien, ce qui s'éloigne considérablement de notre comme il faut, c'est l'usage immodéré de la bière et du tabac. On ferait une montagne avec le tabac qui se fume ici, et une rivière avec la bière qui s'absorbe pendant le cours de l'année. Appel au calculateur M. Charles Dupin, pour évaluer la consommation de la bière et du tabac en Belgique. Tout le monde fume, tout le monde boit de la bière à l'avenant : bière dite de ménage, bière blanche de Louvain, Lambic, Faro, Pietermann. Un bon buveur de ce pays est un filtre vivant, à travers lequel se distillent journellement plusieurs pintes de bière. Chacun dit que cela engraisse :

engraisser ! on n'en voit pas la nécessité. L'ivresse du buveur de bière est lourde et sans gaîté ; elle fait dormir : passe pour cela ; le sommeil est l'oubli de bien des tribulations.

Au comptoir d'un estaminet préside une femme parée, triste divinité qui reçoit pour encens des tourbillons de fumée tabachique ; pauvre sylphide, voilée par ces nuages nauséabonds! Sur le comptoir est adapté un appareil, communiquant par des conduits avec les divers tonneaux rangés dans la cave. Selon le choix du consommateur, de petites pompes aspirantes, faciles à mouvoir, font monter instantanément la bière demandée, qui arrive, fraîche et mousseuse, dans des verres de large capacité. Des pots d'étain, éclatants de propreté, sont symétriquement placés par étages derrière le comptoir, qui ne ressemble pas mal à un buffet d'orgues.

Là, chaque soir, le commerçant, l'employé, le commis d'une maison de banque, tâchent d'oublier les soucis des affaires et du ménage. Si les femmes ainsi délaissées oublient de leur côté quelque chose, c'est ce dont je ne suis pas suffisamment informé.

Bruxelles est une cité opulente : la Belgique réunit les ressources territoriales et industrielles, deux avantages qui ne se concilient guère au même degré chez les autres peuples. Malheureusement la situation géographique de cet intéressant pays s'oppose à ce qu'il puisse former un

Etat tout-à-fait indépendant. Le royaume belge est précaire : formé par une tévolution , il ressemble à ces îles qui surgissent à la suite d'un tremblement de terre , et qu'une autre commotion peut faire disparaître.

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