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— KopY) 'cEva t' a6£p9t'a(Tou £c; Tbv y^opôv /opEuouv KopY) 'aèva tj aâwaao'J 'ç Tr|V poûyav xou©£VTtas£t.
(Note de 1842.)
LA PEKLE DE TOLEDE
(Imité de l'espagnol)
Qui me dira si le soleil est plus beau à son lever qu'à son coucher? Qui me dira de l'olivier ou de l'amandier lequel est le plus beau des arbres? Qui me dira qui du Valencien ou de l'Andaloux est le plus brave? Qui me dira quelle est la plus belle des femmes? — Je vous dirai quelle est la plus belle des femmes : c'est Aurore de Vargas, la perle de Tolède.
Le noir Tuzani a demandé sa lance, il a demandé son bouclier : sa lance, il la lient à sa main droite; son bouclier pend à son cou. 11 descend dans son écurie, et considère ses quarante juments l'une après l'autre. 11 dit :
— Berja est la plus vigoureuse; sur sa large croupe j'emporterai la perle de Tolède, ou, par Allah! Cordoue ne me reverra jamais.
Il part, il chevauche, il an ivc à Tolède, et il lencontre un vieillard près du '/acatin.
— Vieillard h la barbe blanche, porte cette lettre à don Guttiere, à don Guttiere de Saldafia. S'il est homrïie, il viendra combattre contre moi près de la
fontaine d'Almami. La perle de Tolède doit appartenir à l'un de nous.
Et le vieillard a pris la lettre, il l'a prise et l'a portée au comte de Saldafia, comme il jouait aux échecs avec la perle de Tolède. Le comte a lu la lettre, il a lu le cartel, et de sa main il a frappé la table si fort que toutes les pièces sont tombées. Et il se lève et demande sa lance et son bon cheval; et la perle s'est levée aussi toute tremblante, car elle a compris qu'il allait à un duel.
— Seigneur Guttiere, don Guttiere de Saldafia, restez, je vous en prie, et jouez encore avec moi.
— Je ne jouerai pas davantage aux échecs; je veux jouer au jeu des lances à la fontaine d'Almami.
Et les pleurs d'Aurore ne purent l'arrêter; car rien n'arrête un cavalier qui se rend à un duel. Alors la perle de Tolède a pris son manteau, et, montée sur sa mule, s'en est allée à la fontaine d'Almami.
Autour de la fontaine le orazon est rousse. L'eau de la fontaine est rouge aussi; mais ce n'est point le sang d'un chrétien qui rougit le gazon, qui rougit l'eau de la fontaine. Le noir Tuzani est couché sur le dos; la lance de don Guttiere s'est brisée dans sa poitrine; tout son sang se perd peu à peu. Sa jument Berja le regarde en pleurant, car elle ne peut ofuérir la blessure de son maître.
112 PHOSPER MÉRIMÉE
l^a perle deseeiul de sa mule :
— Cavalier, ayez bon courage; vous vivrez encore pour épouser une belle Moresque ; ma main sait guérir les blessures que fait mon chevalier.
— O perle si blanche, t^ perle si belle, arrache de mon sein ce tronçon de lance qui le déchire : le froid de l'acier me glace et me transit.
Elle s'est approchée sans défiance; mais il a ranimé ses forces, et du tranchant de son sabre il balafre ce visage si beau.
Les voiles sans mouvement pendaient collées contre les mâts; la mer était unie comme une glace ; la chaleur était étouffante, le calme désespérant.
Dans un voyage sur mer, les ressources d'amusement que peuvent offrir les habitants d'un vaisseau seront bientôt épuisées. On se connaît trop bien, hélas! lorsqu'on a passé quatre mois ensemble dans une maison de bois longue de cent vingt pieds. Quand vous voyez venir le premier lieutenant, vous savez qu'il vous parlera d'abord de Rio-de-Janiero, dont il vient, puis du fameux pont d'Essling"^, qu'il a vu faire par les marins de la garde, dont il faisait partie. Au bout de quinze jours, vous connaissez jusqu'aux expressions qu'il affectionne, jusqu'à la ponctuation de ses phrases, aux différentes intonations de sa voix. Quand jamais a-t-il manqué de s'arrêter tristement après avoir prononcé pour la première fois dans son récit ce mot, V Empereur... « Si vous l'aviez vu alors !!! » (trois points d'admiration), ajoute-t-il invariablement. Et l'épisode du cheval du trompette, et le boulet qui ricoche et qui emporte une giberne où il y avait pour sept mille cinq cents francs en or et en bijoux, etc., etc.! — Le second lieutenant est un grand politique; il disserte tous les jours sur le dernier numéro du Constitutionnel'^ ^
IIG PROSPEH MÉRIMÉE
(lu'il a emporté de I^rest; ou, s'il (juilte les sublimités de la politi(iuc pour descendre à la littérature, il vous régalera de l'analyse du dernier vaudeville qu'il a vu jouer. Grand Dieu!... Le commissaire de marine possédait une histoire bien intéressante. Comme il nous enchanta la première fois (ju'il nous raconta son évasion du ponton de Cadix*! mais à la vingtième répétition ma foi, l'on n'y peut plus tenir... — Et les enseignes, et les aspirants!... Le souvenir de leurs conversations me fait dresser les cheveux à la tête. Quant au capitaine, généralement c'est le moins ennuyeux du bord. En sa qualité de commandant despotique, il se trouve en état d'hostilité secrète contre tout l'état-major; il vexe, il opprime quelquefois, mais il y a un certain plaisir à pester contre lui. S'il a quelque manie fâcheuse pour ses subordonnés, on a le plaisir de voir son supérieur ridicule, et cela console un peu.
A bord du vaisseau sur lequel j'étais embarqué, les odiciers étaient les meilleures gens du monde, tous bons diables, s'aimant comme des frères, mais s'ennuyant à qui mieux mieux. Le capitaine était le plus doux des hommes, point tracassier (ce qui est une rareté). C'était toujours à regret qu'il faisait sentir son autorité dictatoriale. Pourtant, (jue ce voyage me parut long! surtout ce calme (jui nous prit (juel(|ues jours seulement avant de voir la terre!...
Un jour, après le dîner que le désœuvrement nous avait fait prolonger aussi longtemps qu'il était hu-
mainement possible, nous étions tous rassemblés sur le pont, attendant le spectacle monotone mais toujours majestueux d'un coucher de soleil en mer. Les uns fumaient, d'autres relisaient pour la vingtième fois un des trente volumes de notre triste bibliothèque; tous bâillaient à pleurer. Un enseigne assis à côté de moi s'amusait, avec toute la gravité digne d'une occupation sérieuse, à laisser tomber, la pointe en bas, sur les planches du tillac, le poignard que les ofïiciers de marine portent ordinairement en petite tenue. C'est un amusement comme un autre, et qui exige de l'adresse pour que la pointe se pique bien perpendiculairement dans le bois. — Désirant faire comme l'enseigne, et n'ayant point de poignard à moi, je voulus emprunter celui du capitaine; mais il me refusa. Il tenait singulièrement à cette arme, et même il aurait été fâché de la voir servir à un amusement aussi futile. Autrefois ce poignard avait appartenu à un brave officier mort malheureusement dans la dernière guerre... Je devinai qu'une histoire allait suivre, je ne me trompais pas. Le capitaine commença sans se faire prier; quant aux officiers qui nous entouraient, comme chacun d'eux connaissait par cœur les infortunes du lieutenant Roger, ils firent aussitôt une retraite prudente. Voici à peu près quel fut le récit du capitaine :
Roger, quand je le connus, était plus âgé que moi de trois ans; il était lieutenant; moi, j'étais en-
118 PIUVSPEH MKIUMÉE
soifTiio. Jo VOUS assure (jue celait un des meilleurs olïiriers tic notre corps, (railleurs, un cœur excelcellriil, (!<' 1 esprit, de l'instruclion, des talents, en un mol un jeune homme charmant. Il était malheureusement un peu fier et susceptible, ce (jui tenait, je crois, à ce (ju'il était enfant naturel, et qu'il craiiruait (|ue sa naissance ne lui fit perdre de la considération dans le monde; mais, pour dire la vérité, de tous ses défauts le plus grand c'était un désir violent et continuel de primer partout où il se trouvait. Son père, qu'il n'avait jamais vu, lui faisait une pension qui aurait été hien plus cjue sufTisante pour ses besoins, si Roger n'avait pas été la générosité même. Tout ce qu'il avait était à ses amis. Quand il venait de toucher son trimestre, c'était à qui irait le voir avec une figure triste et soucieuse :
— Eh bien! camarade, qu'as-tu? demandait-il; tu m'as l'air de ne pouvoir pas faire grand bruit en frappant sur tes poches; allons, voici ma bourse, prends ce qu'il te faut, et viens-t'en dîner avec moi.
11 vint à Brest une jeune actrice fort jolie, nommée Gabrielle, qui ne tarda pas à faire des con- (juétes parmi les marins et les officiers de la garnison. Ce n'était pas une beauté régulière, mais elle avait de la taille, de beaux yeux, le pied petit, l'air passablement effronté : tout cela plaît fort quand on est dans les parages de vingt à vingt-ciiuj ans. On la disait par-dessus le marché la plus capricieuse créaluic de son sexe, et sa manière de jouer ne démen-
tait pas cette réputation. Tantôt elle jouait à ravir, on eût dit une comédienne du premier ordre; le lendemain, dans la même pièce, elle était froide, insensible; elle débitait son rôle comme un enfant récite son catéchisme. Ce qui intéressa surtout nos jeunes gens, ce fut l'histoire suivante que l'on racontait d'elle. 11 paraît qu'elle avait été entretenue très richement à Paris par un sénateur"^ qui faisait, comme l'on dit, des folies pour elle. Un jour cet homme, se trouvant chez elle, mit son chapeau sur sa tête; elle le pria de l'ôter, et se plaignit même qu'il lui manquait de respect. Le sénateur se mit à rire, leva les épaules, et dit en se carrant dans un fauteuil : « C'est bien le moins que je me mette à mon aise chez une fille que je paie. » Un bon soufflet de crocheteur, détaché par la blanche main de la Gabrielle, le paya aussitôt de sa réponse et jeta son chapeau à l'autre bout de la chambre. De là, rupture complète. Des banquiers, des généraux avaient fait des offres considérables à la dame; mais elle les avait toutes refusées, et s'était faite actrice afin, disait-elle, de vivre indépendante.
Lorsque Roger la vit et qu'il apprit cette histoire, il jugea que cette personne était son fait, et avec la franchise un peu brutale qu'on nous reproche à nous autres marins, voici comment il s'y prit pour lui montrer combien il était touché de ses charmes. Il acheta les plus belles fleurs et les plus rares qu'il put trouver à Brest, en fit un bouquet qu'il attacha avec
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un beau ruban rose, et dans le naMid arrangea très proprement un rouleau de vingt-cinq napoléons; c'était tout ce (ju'il possédait pour le moment. Je me souviens que je l'accompagnai dans les coulisses pendant un entr'acte. Il fit à la Gabrielle un compliment fort court sur la grâce (ju'elle avait à porter son costume, lui ofTrit le boucpiet, et lui demanda la permission d'aller la voir chez elle. Tout cela fut dit en trois mots.
Tant que Gabrielle ne vit (jue les fleurs et le beau jeune homme qui les lui présentait, elle lui souriait, accompagnant son sourire d'une révérence des plus gracieuses; mais quand elle eut le bouquet entre les mains et qu'elle sentit le poids de l'or, sa physionomie changea plus rapidement que la surface de la mer que soulève un ouragan des tropiques; et certes elle ne fut guère moins méchante, car elle lança de toute sa force le bouquet et les napoléons à la tète de mon pauvre ami, qui en porta les marques sur la figure pendant plus de huit jours. La sonnette du régisseur se fitentendre, Gabrielle entraen scène, et joua tout de travers.
Roger, avant ramassé son bouquet et son rouleau d'or d'un air bien confus, s'en alla au café, ofTiit le boucjuet (sans l'argent) à la demoiselle du comptoir, et essaya, en buvant du punch, d'oublier la cruelle. Il n'y réussit pas; et, malgré le dépit (ju'il éprouvait de ne pouvoir se montrer avec son O'il poché, il de- Miit ;<in()iiiru\ fou de la ('(driiipir (îabriclb'. Il lui
écrivait vingt lettres par jour, et quelles lettres! soumises, tendres, respectueuses, telles qu'on pourrait les adresser à une princesse. Les premières lui furent renvoyées sans avoir été décachetées; les autres n'obtinrent pas de réponse. Roger cependant conservait quelque espoir, quand nous lui montrâmes que la marchande d'oranges du théâtre enveloppait ses oranges avec ces lettres d'amour, que Gabrielle lui donnait par un raffinement de méchanceté. Ce fut un coup terrible pour la fierté de notre ami. Pourtant sa passion ne diminua pas. Il parlait de demander l'actrice en mariage; et comme on lui disait que le ministre de la marine n'y donnerait jamais son consentement, il s'écriait qu'il se brûlerait la cervelle.
Sur ces entrefaites, il arriva que les officiers d'un régiment de ligne en garnison à Brest voulurent faire répéter un couplet de vaudeville à la Gabrielle, qui s'y refusa par pur caprice. Les officiers et l'actrice s'opiniàtrèrent si bien, que les uns firent baisser la toile par leurs sifflets, et que l'autre s'évanouit. Vous savez ce que c'est que le parterre d'une ville de garnison. Il fut convenu entre les officiers que le lendemain et les jours suivants la coupable serait sifflée sans rémission; qu'on ne lui permettrait pas de jouer un seul rôle avant qu'elle n'eût fait amende honorable avec l'humilité nécessaire pour expier son crime. Roger n'avait point assisté à cette représentation; mais il apprit le soir même le
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scaïuialc (jui avait mis tout le ihéàlrc en ronfiision, ainsi que les projets de veii«reaiice (|ui se tramaient pour le lendemain. Sur-le-ehamp s(mi paili fut jnis.
Le lendemain, lorscpic Gahrielle parut, du hanc des olFieiers partirent des huées el des silllels à fendre les oreilles. Koger, (jiii s'élail placé à dessein tout auprès des tapageurs, se leva, et interpella les |)lus bruyants en termes si outia<^eanls, (pie toute leur fureur se loiiina aussitôt contre lui. Alors, avec un giand sang-froid, il tira son carnet de sa poche, et inscrivait les noms (ju'on lui criait de toutes parts ; il aurait pris rendez-vous pour se battre avec tout le régiment, si, par esprit de corps, un grand nombre d'odîciers de marine ne fussent survenus, et n'eussent provoqué la plupart de ses adversaires. La bagarre fut vraiment efTroyable.
Toute la garnison fui consignée pour plusieurs jours; mais cjuand on nous rendit la libeité, il y eut un terrible compte à régler. Nous nous trouvâmes une soixantaine sur le terrain. Roger, seul, se battit contre trois ofTîciers ; il en tua un, et blessa grièvement les deux autres sans recevoir une égratignure. .b^ fus moins heureux pour ma part : un maudit lieutenant, ([ui avait été maître d'armes, me donna dans la poitrine un grand coup d'épée, dont je man({uai mourir. Ce fut, je vous assure, un beau spectacle (|ue ce duel, ou plutôt cette bataille. La marine eut tout l'avantage; et le régiment fut obligé de quitter Brest.
Vous pensez bien que nos officiers supérieurs n'oublièrent pas l'auteur de la querelle. Il eut pendant quinze jours une sentinelle à sa porte.
Quand ses arrêts furent levés, je sortis de l'hôpital, et j'allai le voir. Quelle fut ma surprise, en entrant chez lui, de le voir assis à déjeuner tête à tête avec Gabrielle! Ils avaient l'air d'être depuis longtemps en parfaite intelligence. r)éjà ils se tutoyaient et se servaient du même verre. Roger me présenta à sa maîtresse comme son meilleur ami, et lui dit que j'avais été blessé dans l'espèce d'escarmouche dont elle avait été la première cause. Cela me valut un baiser de cette belle personne. Cette fille avait les inclinations toutes martiales.
Ils passèrent trois mois ensemble parfaitement heureux, ne se quittant pas d'un instant. Gabrielle paraissait l'aimer jusqu'à la fureur, et Roger avouait qu'avant de connaître Gabrielle il n'avait pas connu l'amour.
Une frégate hollandaise entra dans le port. Les officiers nous donnèrent à dîner. On but largement de toutes sortes de vins; et la nappe ôtée, ne sachant que faire, car ces messieurs parlaient très mal français, on se mit à jouer. Les Hollandais paraissaient avoir beaucoup d'argent; et leur premier lieutenant surtout voulait jouer si gros jeu, que pas un de nous ne se souciait de faire sa partie. Roger, qui ne jouait pas d'ordinaire, crut qu'il s'agissait dans cette occasion de soutenir l'honneur de son pays. Il joua
124 PROSF'En MÉRIMÉE
(l(Mir, cl tint tout C(M|iic voulut le lieutenant hollandais. Il ;j;afrna d'aboid, puis perdit. Après (juehjues alternatives de gain et de perte, ils se séparèrent sans avoir rien fait. Nous rendîmes le dîner aux officiers hollandais. On joua encore. Roger et le lieutenant furent remis aux prises. Bref, pendant plusieurs jours, ils se donnèrent rendez-vous, soit au café, soit à bord, essayant toutes sortes de jeux, surtout le trictrac, et augmentant toujours leurs paris, si bien qu'ils en vinrent à jouer vingt-cinq napoléons la partie. C'était une somme énorme pour de pauvres officiers comme nous : plus de deux mois de solde! Au bout d'une semaine, Roger avait perdu tout l'argent qu'il possédait, plus trois ou quatre mille francs empruntés à droite et à gauche.
Vous vous doutez bien que Roger et Gabrielle avaient fini par faire ménage commun et bourse commune, c'est-à-dire que Roger, qui venait de toucher une forte part de prises, avait mis à la masse dix ou vingt fois plus que l'actrice. Cependant il considérait toujours que cette masse appartenait principalement à sa maîtresse, et il n'avait gardé pour ses dépenses particulières qu'une cinquantaine de napoléons. !1 fut cependant obligé de recourir à cette réserve pour continuer à jouer. Gabrielle ne lui fil pas la moindre observation.
L'argent du ménage prit le même chemin cjue son argent de poche. Bientôt Roger fut réduit à jouer ses derniers vingt-cincj napoléons. Il s'appli(juait
horriblement; aussi la partie fut-elle longue et disputée. Il vint un moment où Roger, tenant le cornet, n'avait plus qu'une chance pour gagner : je crois qu'il lui fallait six quatre''. La nuit était avancée. Un officier qui les avait longtemps regardés jouer avait fini par s'endormir sur un fauteuil. Le Hollandais était fatigué et assoupi; en outre, il avait beaucoup bu de punch. Roger seul était bien éveillé, et en proie au plus violent désespoir. Ce fut en frémissant qu'il jeta les dés. Il les jeta si rudement sur le damier, que de la secousse une bougie tomba sur le plancher. Le Hollandais tourna la tête d'abord vers la bougie, qui venait de couvrir de cire son pantalon neuf, puis il regarda les dés. — Ils marquaient six et quatre. Roger, pâle comme la mort, reçut les vingt-cinq napoléons. Ils continuèrent à jouer. La chance devint favorable à mon malheureux ami, qui pourtant faisait écoles sur écoles*, et qui casait* comme s'il avait voulu perdre. Le lieutenant hollandais s'entêta, doubla, décupla les enjeux : il perdit toujours. Je crois le voir encore; c'était un grand blond, flegmatique, dont la figure semblait être de cire. Il se leva enfin, ayant perdu quatre-vingt mille francs, qu'il paya sans que sa physionomie décelât la moindre émotion. Roger lui dit :
— Ce que nous avons fait ce soir ne signifie rien, vous dormiez à moitié; je ne veux pas de votre argent.
— Vous plaisantez, répondit le flegmatique Hol-
landais ; j'ai très bien joué, mais les dés ont été contre moi. Je suis sûr de pouvoir toujours vous gagner en vous rendant quatre trous*. Bonsoir 1
Et il le quitta.
Le lendemain nous apprîmes (juo, désespéré de sa perte, il s'était brûlé la cervelle dans sa chambre après avoir bu un bol de punch.
Les quatre-vingt mille francs gagnés par Roger étaient étalés sur une table, et Gabrielle les contemplait avec un sourire de satisfaction.
— Nous voilgi bien riches, dit-elle; que feronsnous de tout cet argent?
Roger ne répondit rien ; il paraissait comme hébété depuis la mort du Hollandais.
— Il faut faire mille folies, continua la Gabrielle : argent gagné aussi facilement doit se dépenser de même. Achetons une calèche, et narguons le préfet maritime et sa femme. Je veux avoir des diamants, des cachemires. Demande un congé et allons à Paris ; ici nous ne viendrons jamais à bout de tant d'argent!
Elle s'arrêta pour observer Roger, (jui, les yeux fixés sur le plancher, la tête appuyée sur sa main, ne l'avait pas entendue, et semblait roulei* dans sa tête les plus sinistres pensées.
— Que diable as-lu? Roger, s'écria-t-elle en appuyant une main sur son épaule. Tu me fais la moue, je crois; je ne puis t'arracher une parole.
— Je suis bien malheureux, dit-il enfin avec un soupir étouIFé.
— Malheureux! Dieu me pardonne, n'aurais-tu pas des remords pour avoir plumé ce gros mynheer?
Il releva la tête, et la regarda d'un œil hagard.
— Qu'importe, poursuivit-elle, qu'importe qu'il ait pris la chose au tragique et qu'il se soit brûlé ce qu'il avait de cervelle? Je ne plains pas les joueurs qui perdent; et certes son argent est mieux entre nos mains que dans les siennes : il l'aurait dépensé à boire et à fumer, au lieu que nous, nous allons faire mille extravagances toutes plus élégantes les unes que les autres.
Roger se promenait par la chambre, la tête penchée sur sa poitrine, les yeux à demi fermés et remplis de larmes. Il vous aurait fait pitié si vous l'aviez vu,
— Sais-tu, lui dit Gabrielle, que des gens qui ne connaîtraient pas ta sensibilité romanesque pourraient bien croire que tu as triché?
— Et si cela était vrai? s'écria-t-il d'une voix sourde en s'arrêtant devant elle.
— Bah! répondit-elle en souriant, tu n'as pas assez d'esprit pour tricher au jeu.
— Oui, j'ai triché, Gabrielle ; j'ai triché comme un misérable que je suis.
Elle comprit à son émotion qu'il ne disait que trop vrai; elle s'assit sur un canapé, et demeura quelque temps sans parler.
— J'aimerais mieux, dit-elle enfin d'une voix très émue, j'aimerais mieux que tu eusses tué dix hommes que d'avoir triché au jeu.
128 PIIOSPEH MÉRIMÉE
Il y eut un mortel silence d'une demi-heure. Ils étaient assis tous les deux sur le même sofa, et ne se regardèrent pas une seule fois. Roger se leva le premier, et lui dit bonsoir d'une voix assez calme.
— Bonsoir! lui rppondil-elle d'un ton sec et froid.
Roger m'a dit depuis (ju'il se serait tué ce jour-là même s'il n'avait craint que nos camarades ne devinassent la cause de son suicide. 11 ne voulait pas que sa mémoire fût infâme.
Le lendemain Gabriellc fut aussi gaie qu'à l'ordinaire; on eût dit qu'elle avait déjà oublié la confidence de la veille. Pour Roger, il était devenu sombre, fantasque, bourru; il sortait à peine de sa chambre, évitait ses amis, et passait souvent des journées entières sans adresser une parole à sa maîtresse. J'attribuais sa tristesse à une sensibilité honorable, mais excessive, et j'essayai plusieurs fois de le consoler; mais il me renvoyait bien loin en affectant une grande indifTérence pour son partner malheureux*. Un jour même il (it une sortie violente contre la nation hollandaise, et voulut me soutenir qu'il ne pouvait pas y avoir en Hollande un seul honnête homme. Cependant il s'informait en secret de la famille du lieutenant hollandais; mais personne ne pouvait lui en donner des nouvelles.
Six semaines après cette malheureuse partie de trictrac, Roger trouva chez Gabriellc un billet écrit par un aspirant, (jui paraissait la remercier de bon-
tés qu'elle avait eues pour lui. Gabiielle était le désordre en personne, et le billet en question avait été laissé par elle sur sa cheminée. Je ne sais si elle avait été infidèle, mais Roger le crut, et sa colère fut épouvantable. Son amour et un reste d'orgueil étaient les seuls sentiments qui pussent encore l'attacher à la vie, et le plus fort de ces sentiments allait être ainsi soudainement détruit! Il accabla d'injures l'orgueilleuse comédienne, et, violent comme il était, je ne sais comment il se fit qu'il ne la battit pas.
— Sans doute, lui dit-il, ce freluquet vous a donné beaucoup d'argent? C'est la seule chose que vous aimiez, et vous accorderiez vos faveurs au plus sale de nos matelots s'il avait de quoi les payer.
— Pourquoi pas? répondit froidement l'actrice. Oui, je me ferais payer par un matelot, mais... y'e/ze le çolerais pas.
Roger poussa un cri de rage. Il tira en tremblant son poignard, et un instant regarda Gabrielle avec des yeux égarés, puis rassemblant toutes ses forces, il jeta l'arme à ses pieds et s'échappa de l'appartement pour ne pas céder à l'horrible tentation qui l'obsédait.
Ce soir-là même je passai fort tard devant son logement, et, voyant de la lumière chez lui, j'entrai pour lui emprunter un livre. Je le trouvai fort occupé à écrire. Il ne se dérangea point, et parut à peine s'apercevoir de ma présence dans sa chambre.
KK) PHUSrEK MtKlMÉK
Je m assis près de son bureau et je contemplai ses traits: ils étaient tellement altérés, qu'un autre que moi aurait eu de la peine à le reconnaître. Tout d'un coup j'apeiçus sur le bureau une lettre déjà cachetée, et qui m'était adressée. Je l'ouvris aussitôt. Roger m annonçait qu'il allait mettre lin à ses jours, et me chargeait de dilTérentes commissions. Pendant que je lisais, il écrivait toujours sans prendre garde à moi : c'était à Gabrielle (ju'il faisait ses adieux... Vous pensez quel fut mon étonnement, et ce que je dus lui dire, confondu comme je l'étais de sa résolution :
— Comment, tu veux te tuer, toi qui es si heureux ?
— Mon ami, me dit-il en cachetant sa lettre, tu ne sais rien. Tu ne me connais pas. Je suis un fripon. Je suis si méprisable, qu'une fille de joie m insulte, et je sens si bien ma bassesse que je n'ai pas la force de la battre.
Alors il me raconta l'histoire de la partie de trictrac, et tout ce que vous savez déjà. Kn l'écoutant, j'étais pour le moins aussi ému que lui; je ne savais que lui dire; je lui serrais les mains; j'avais les larmes aux yeux, mais je ne pouvais parler. Enfin ridée me vint de lui représenter qu'il n'avait pas à se reprocher d'avoir causé volontairement la ruine du Hollandais, et qu'après tout, il ne lui avait fait perdre, par sa... tricherie,... que vingt-cinq napoléons.
— Donc! s*écria-t-il avec une ironie amère, je suis un petit voleur et non un grand. Moi qui avais tant d ambition! N être qu un friponneau!
Et il éclata de rire. Je fondis en larmes. Tout à coup la porte s'ouvrit ; une femme entra et se précipita dans ses bras : c'était Gabrielle.
— Pardonne-moi, s'écria-t-elle en rétreignant avec force, pardonne-moi. Je le sens bien, je n'aime que toi. Je t'aime mieux maintenant que si tu n'avais pas fait ce que tu te reproches. Si tu veux, je volerai...^ j'ai déjà volé... Oui, j'ai volé..., j'ai volé une montre d'or... Que peut-on faire de pis?
Roorer secoua la tète d'un air d'incrédulité: mais son front parut séclaircir.
— Non, ma pauvre enfant, dit-il en la repoussant avec douceur, il faut absolument que je me tue. Je souffre trop. Je ne puis résister à la douleur que je sens là.
— Eh bien! si tu veux mourir, Roger, je mourrai avec toi! Sans toi, que m'importe la\'ie! J'ai du courage; j'ai tiré des fusils; je me tuerai tout comme un autre. D'abord, moi qui in joué la tragédie, j'en ai l'habitude.
Elle avait les larmes aux yeux en commençant, celte dernière idée la fit rire; et Roger lui-même laissa échapper uu sourire.
— Tu ris. mou officier, s'écria-t-elle en battant des mains et en l'embrassant; tu ne te tueras pas!
Et elle l'embrassait toujours, tantôt pleurant,
132 PROSPEIl MLFIIMÉE
tantôt rianl, tantôt jurant coninic un matelot: car elle n était pas de ces femmes ([u'iin gros mot effraie.
Cependant je m'étais emparé des pistolets et du poiiriiard de Roger, et je lui dis :
— Mon cher Roger, tu as une maîtresse et un ami (jui t'aiment. Crois-moi, tu peux encore avoir (juelque bonheur en ce monde.
Je sortis apvès l'avoir embrassé, et je le laissai seul avec Gabrielle.
Je crois que nous ne serions parvenus qu'à retarder seulement son funeste dessein, s'il n'avait reçu du ministre l'ordre de partir, comme premier lieutenant, à bord d'une frégate qui devait aller croiser dans les mers de l'Inde après avoir passé au travers de l'escadre anglaise qui bloquait le port. L'alTaire était hasardeuse. Je lui fis entendre (ju'il valait mieux mourir noblement d'un boulet anglais que de mettre (in lui-même à ses jours, sans gloire et sans utilité pour son pays. 11 promit de vivre. Des (juatrevingt mille francs, il en distribua la moitié à des matelots estropiés ou à des veuves et des enfants de marins. 11 donna le reste à Gabrielle, qui d'abord jura de n'employer cet argent (ju'en bonnes œuvres. MWe avait bien l'intention de tenir parole, la pauvre fille ; mais l'enthousiasme était chez elle de courte durée. J'ai su depuis (ju'elle donna (|uelques milliers de francs aux pauvres. Elle s'acheta des chilTons avec le reste.
Nous montâmes, Roger et moi, sur une belle frégate, la Galatée : nos hommes étalent braves, bien exercés, bien disciplinés; mais notre commandant était un ignorant, qui se croyait un Jean Bart parce qu'il jurait mieux qu'un capitaine d'armes, parce qu'il écorchait le français, et qu'il n'avait jamais étudié la théorie de sa profession, dont il entendait assez médiocrement la pratique. Pourtant le sort le favorisa d'abord. Nous sortîmes heureusement de la rade, grâce à un coup de vent qui força l'escadre de blocus de gagner le large; et nous commençâmes notre croisière par brûler une corvette anglaise et un vaisseau de la compagnie^, sur les cotes de Portugal.
Nous voguions lentement vers les mers de l'Inde, contrariés par les vents et par les fausses manœuvres de notre capitaine, dont la madresse augmentait le danger de notre croisière. Tantôt chassés par des forces supérieures, tantôt poursuivant des vaisseaux marchands, nous ne passions pas un seul jour sans quelque aventure nouvelle. Mais ni la vie hasardeuse que nous menions, ni les fatigues que lui donnait le détail de la frégate, dont il était chargé, ne pouvaient distraire Roger des tristes pensées qui le poursuivaient sans relâche. Lui qui passait autrefois pour l'ofTicier le plus actif et le plus brillant de notre port, maintenant il se bornait à faire seulement son devoir. Aussitôt que son service était fini, il se renfermait dans sa chambre, sans livres, sans papier;
il passait dos heures (Mitièrcs loiiclu' dans son cadre; et le malheureux ne pouvait dormir.
Un jour, voyant son abaltemenl, je m avisai de lui dire :
— Parbleu! mon cher, lu l allliges pour peu de chose. Tu as escamoté vingt-cinq napoléons à un gros Hollandais, bien! — et tu as des remords pour plus dun million. Or, dis-moi, quand tu étais l'amant de la femme du préfet de..., n'en avais-tu point? Pourtant elle valait mieux que vingt-cinq napoléons?
Il se retourna sur son matelas sans me répondre. Je poursuivis :
— Après tout, ton crime, puisque tu dis que c'est un crime, avait un motif honorable, et venait d'une âme élevée.
11 tourna la tête et me regarda d'un air furieux.
— Oui, car enfin, si tu avais perdu, (jue devenait Gabrielle? Pauvre fille, elle aurait vendu sa dernière chemise pour toi... Si tu perdais, elle était réduite à la niisère... C'est pour elle, c'est par amour pour elle (juc tu as triché. 11 y a des gens ([ui tuent par amour... qui se tuent... Toi, mon cher Roger, tu as fait plus. Pour un homme comme nous, il y a plus de courage à... voler, pour parler net, qu'à se tuer.
peut-être maintenant, me dit le capitaine en inlerrompaiil son récit, vous semblé-je lidicule. Je
VOUS assure que mon amitié pour Roger me donnait dans ce moment une éloquence que je ne retrouve plus aujourd'hui; et le diable m'emporte! en lui parlant de la sorte j'étais de bonne foi, et je croyais tout ce que je disais. Ah ! j'étais jeune alors !
Roger fut quelque temps sans répondre ; il me tendit la main :
— Mon ami, dit-il en paraissant faire un grand effort sur lui-même, tu me crois meilleur que je ne suis. Je suis un lâche coquin. Quand j'ai triché ce Hollandais, je ne pensais qu'à gagner vingt-cinq napoléons; voilà tout. Je ne pensais pas à Gabrielle, et voilà pourquoi je me méprise... Moi, estimer mon honneur moins que vingt-cinq napoléons!... Quelle bassesse!... Oui, je serais heureux de pouvoir me dire : J'ai volé pour tirer Gabrielle de la misère... Non ! . . . non ! je ne pensais pas à elle. . . Je n'étais pas amoureux dans ce moment... J'étais un joueur... J'étais un voleur. . . J'ai volé de l'argent pour l'avoir à moi...etcetteactionm'atellementabruti, avili, que je n'ai plus aujourd'hui de courage ni d'amour. . . je vis, et je ne pense plus à Gabrielle... je suis un homme fini.
Il paraissait si malheureux que, s'il m'avait demandé mes pistolets pour se tuer, je crois que je les lui aurais donnés.
Un certain vendredi, jour de mauvais augure, nous découvrîmes une grosse frégate anglaise, l'Ai-
cesfc, (jul prit chasse sur nous. lUle portail cin- (jiiantp-hiiit canons, nous n en avions que Irenlcluiit. Nous fîmes force de voiles pour lui échapper, mais sa maiche était supérieure: elle gagnait sur nous à cliacjuo instant; il était évident (ju'avant la nuit nous serions contraints de livrer un combat inégal. Notre capitaine appela Roger dans sa chambre, où ils furent un grand quart d'heure à consulter ensemble. Roger remonta sur le tillac, me prit par le bras, et me tira à l'écart.
— D'ici à deux heures, mo dit-il, 1 affaire va s'engager; ce brave homme là-bas qui se démène sur le gaillard d'arrière a perdu la tête. 11 y avait deux partis à prendre : le premier, le plus honorable, était de laisser l'ennemi arriver sur nous, puis de l'aborder vigoureusement en jetant à son bord une centaine de gaillards déterminés ; l'autre parti, qui n'est pas mauvais, mais qui est assez lâche, serait de nous alléger en jetant à la mer une partie de nos canons. Alors nous pourrions serrer de très près la cMe d'Africjue que nous découvrons là-bas à bâbord. L'Anglais, de peur de s'échouer, serait bien obligé de nous laisser échapper ; mais notre brave capitaine n'est ni im lâche ni un liéros : il va se laisser démolir (le loin à coups de canon, et après une heure de combat il amènera honorablement son pavillon. Tant pis poui NOUS : les pontons de Portsmouth vous attendent, (^uant à moi, je ne veux pas les voir.
— P«iil-«l ic. luidis-jc, nos premi<'rs coups dr ca-
non feront-ils à l'ennemi des avaries assez fortes pour l'obliger à cesser la chasse.
— Ecoute, je ne veux pas être prisonnier, je veux me faire tuer; il est temps que j'en finisse. Si par malheur je ne suis que blessé, donne-moi ta parole que tu me jetteras à la mer. C'est le lit où doit mourir un bon marin comme moi.
— Quelle folie! m'écriai-je, et quelle commission me donnes-tu là!
— Tu rempliras le devoir d'un bon ami. Tu sais qu'il faut que je meure. Je n'ai consenti à ne pas me tuer que dans l'espoir d'être tué, tu dois t'en souvenir. Allons, fais-moi cette promesse; si tu me refuses, je vais demander ce service à ce contre-maître qui ne me refusera pas.
Après avoir réfléchi quelque temps, je lui dis :
— Je te donne ma parole de faire ce que tu désires, pourvu que tu sois blessé à mort, sans espoir de guérison. Dans ce cas, je consens à t'épargner des souffrances.
— Je serai blessé à mort ou bien je serai tué.
Il me tendit la main, je la serrai fortement. Dès lors il fut plus calme, et même une certaine gaieté martiale brilla sur son visage.
Vers trois heures de l'après-midi, les canons de chasse de l'ennemi commencèrent à porter dans nos agrès. Nous carguâmes alors une partie de nos voiles ; nous présentâmes le travers à VAlceste, et nous fîmes un feu roulant auquel les Anglais répondirent avec
viguoiir. Apres environ une heure de coinl)»!!, notre capitaine, (jui ne faisait rien à propos, voulut essayer l'ahordaïre. Mais nous avions déjà l»eaueoup de morts et de l)lessés, et le reste de notre équipage avait perdu de son ardeur; enfin nous avions beaucoup souffert dans nos agrès, et nos mâts étaient fortement endommagés. Au moment où nousdéployàmes nos voiles pour nous rapprocher de l'Anglais, notre grand mât, (jui ne tenait plus à rien, tomba avec un fracas horrible. L'Alceste profita de la confusion où nous jeta d'abord cet accident. Elle vint passer à notre poupe en nous lâchant à demi-portée de pistolet toute sa bordée; elle traversa de l'avant à l'arrière notre malheureuse frégate, qui ne pouvait lui opposer sur ce point que deux petits canons. Dans ce moment j'étais auprès de Roger, (jui s'occupait à faire couper les haubans (jui retenaient encore le mât abattu. Je le sens (jui me serrait le bras avec force; je me retourne, et je le vois renversé sur le tillac et tout couvert de sang. Il venait de recevoir lin coup de mitraille dans le ventre.
Le capitaine couru! à lui :
— Que faire, lieutenant? s'écria-l-il.
— 11 faut clouer noire pavillon à ce tronçon de mât et nous faire coulei*.
Le capitaine le (juitta aussitôt, goûtant fort peu ce conseil.
— Allons, me dit Hoger. souviens-loi dr la promesse.
— (*.e n est lien, lui dis-jr, tu peux en revenir.
— Jette-moi par-dessus le bord, s'écria-t-il en jurant horriblement et me saisissant par la basque de mon habit; tu vois bien que je n'en puis réchapper; jette-moi à la mer, je ne veux pas voir amener notre pavillon.
Deux matelots s'approchèrent de lui pour le porter à fond de cale.
— A vos canons, coquins, s'écria-t-il avec force; tirez à mitraille et pointez au tillac. Et toi, si tu manques à ta parole, je te maudis, et je te tiens pour le plus lâche et le plus vil de tous les hommes!
Sa blessure était certainement mortelle. Je vis le capitaine appeler un aspirant et lui donner l'ordre d'amener notre pavillon.
— Donne-moi une poignée de main, dis-je à Roger.
Au moment même où notre pavillon fut amené...
— Capitaine, une baleine à bâbord! interrompit un enseigne accourant à nous.
— Une baleine! s'écria le capitaine transporté de joie et laissant là son récit; vite, la chaloupe à la mer ! la yole à la mer ! toutes les chaloupes à la mer ! — Des harpons, des cordes! etc., etc.
Je ne pus savoir comment mourut le pauvre lieutenant Roger.
Auguste Saint-Clair n'était point aimé dans ce qu'on appelle le monde ; la principale raison c'était qu'il ne cherchait à plaire qu'aux personnes qui lui plaisaient à lui-même. 11 recherchait les uns et fuyait les autres. D'ailleurs il était distrait et indolent. — Un soir, comme il sortait du Théâtre Italien, la marquise A*** lui demanda comment avait chanté mademoiselle Sontag"^. (( Oui, madame », répondit Saint- Clair en souriant agréablement, et pensant à tout autre chose. On ne pouvait attribuer cette réponse ridicule à la timidité, car il parlait à un grand seigneur, à un grand homme, et même à une femme à la mode, avec autant d'aplomb que s'il eût entretenu son égal. — La marquise décida que Saint-Clair était un prodige d'impertinence et de fatuité.
Madame B*** l'invita un lundi à dîner. Elle lui parla souvent; et, en sortant de chez elle, il déclara que jamais il n'avait rencontré de femme plus aimable. Madame B*** amassait de l'esprit chez les autres pendant un mois, et le dépensait chez elle en une soirée. Saint-Clair la voit le jeudi de la même semaine. Cette fois, il s'ennuya quelque peu. Une autre visite le détermina à ne plus reparaître dans son salon. Madame B*** publia que Saint-Clair était
un jeune homme sans manières et du plus mauvais ton.
Il était né avec un cœur tendre et aimant*; mais à un âge où l'on prend trop facilement des impressions qui durent toute la vie, sa sensibilité trop expansive lui avait attiré les railleries de ses camarades*. Il était fier, ambitieux; il tenait à l'opinion comme y tiennent les enfants. Dès lors, il se fit une étude de supprimer tous les dehors de ce qu'il regardait comme une faiblesse déshonorante. Il atteignit son but, mais sa victoire lui coûta cher. Il put cacher aux autres les émotions de son âme trop tendre; mais en les renfermant en lui-même, il se les rendit cent fois plus cruelles. Dans le monde il obtint la triste réputation d'insensible et d'insouciant; et, dans la solitude, son imagination inquiète lui créait des tourments d'autant plus affreux qu'il n'aurait voulu en confier le secret à personne.
Il est vrai qu'il est difficile de trouver un ami!
— Difficile! Est-ce possible? Deux hommes ontils existé qui n'eussent pas de secret l'un pour l'autre? — Saint-Clair ne croyait guère à l'amitié, et l'on s'en apercevait. On le trouvait froid et réservé avec les jeunes gens de sa société. Jamais il ne les questionnait sur leurs secrets; mais toutes ses pensées et la plupart de ses actions étaient des mystères pour eux. Les Français aiment à parler d'eux-mêmes ; aussi Saint-Clair était-il, malgré lui, le dépositaire de bien des confidences. Ses amis, et ce mot désigne
o co
oc
les personnes que nous voyons deux fois par semaine, se plaignaient de sa méfiance à leur égard; en effet, celui qui sans qu'on l'interroge nous fait part de son secret s'offense ordinairement de ne pas apprendre le nôtre. On s'imagine qu'il doit y avoir réciprocité dans l'indiscrétion.
— Il est boutonné jusqu'au menton, disait un jour le beau chef d'escadron Alphonse de Thémines; jamais je ne pourrai avoir la moindre confiance dans ce diable de Saint-Clair.
— Je le crois un peu jésuite, reprit Jules Lambert; quelqu'un m'a juré sa parole qu'il l'avait rencontré deux fois sortant de Saint-Sulpice. Personne ne sait ce qu'il pense. Pour moi, je ne pourrai jamais être à mon aise avec lui.
Ils se séparèrent. Alphonse rencontra Saint-Clair sur le boulevard Italien, marchant la tête baissée, et sans voir personne. Alphonse l'arrêta, lui prit le bras, et avant qu'ils fussent arrivés à la rue de la Paix, il lui avait raconté toute l'histoire de ses amours avec madame ***, dont le mari est si jaloux et si brutal.
Le soir, Jules Lambert perdit son argent à l'écarté. Il se mit à danser. En dansant, il coudoya un homme qui, ayant aussi perdu tout son argent, était de fort mauvaise humeur. De là quelques mots piquants : rendez-vous pris. Jules pria Saint-Clair de lui servir de second, et par la même occasion lui em-
146 IMIOSPKU MÉRIMÉE
niunta tle l'ar<ijont. (ju il a loiijours oiiltlir de lui rendre.
Après tout, Saint-Clair était un homme assez facile à vivre. Ses défauts ne nuisaient (ju'à lui seul.
Il était ohlitreant, souvent aimable, rarement en-
nuyeux. Il avait beaucoup voyagé*, beaucoup lu, et ne parlait de ses voyages et de ses lectures que lorsqu'on l'exigeait. D'ailleurs il était grand, bien fait; sa physionomie était noble et spirituelle, presque toujours trop grave; mais son sourire était plein de grâce.
J'oubliais un point important. Saint-Clair était attentif avec toutes les femmes, et recherchait leur conversation plus que celle des hommes. Aimait-il? C'est ce qu'il était difficile de décider. Seulement si cet être si froid ressentait de l'amour, on savait que la jolie comtesse Mathilde de Coursy devait être l'objet de sa préférence. C'était une jeune veuve, chez laquelle on le voyait assidu. Pour conclure leur intimité, on avait les présomptions suivantes. D'abord la politesse presque cérémonieuse de Saint-Clair pour la comtesse, et {>ice versa; puis son afîcctation de ne jamais prononcer son nom dans le monde, ou, s'il était obligé de parler d'elle, jamais le moindre éloge; puis, avant (jue Saint-Clair ne lui fût présenté, il aimait passionnément la musi(|ue, vl la comtesse avait autant de goût pour la peinture. Depuis (juils s'étaij'iil \us, leurs goiUs avaient changé. Kn-
fin, la comtesse ayant été aux eaux l'année passée, Saint-Clair était parti six jours après elle.
iMon devoir d'historien m'oblige à déclarer qu'une nuit du mois de juillet, peu de moments avant le lever du soleil, la porte du parc d'une maison de campagne s'ouvrit, et qu'il en sortit un homme avec toutes les précautions d'un voleur qui craint d'être surpris. Cette maison de campagne appartenait à madame de Coursy, et cet homme était Saint-Clair. Une femme, enveloppée dans une pelisse, l'accompagna jusqu'à la porte, et passa la tête en dehors, pour le voir encore plus longtemps, tandis qu'il s'éloignait en descendant le sentier qui longeait le mur du parc, Saint-Clair s'arrêta, jeta autour de lui un coup d'œil circonspect, et de la main fit signe à cette femme de rentrer. La clarté d'une nuit d'été lui permettait de distinguer sa figure pâle, toujours immobile à la même place. Il revint sur ses pas, s'approcha d'elle, et la serra tendrement dans ses bras. Il voulait l'engager à rentrer; mais il avait encore cent choses à lui dire. Leur conversation durait depuis dix minutes, quand on entendit la voix d'un paysan qui sortait pour aller travailler aux champs. Un baiser est pris et rendu, la porte est fermée, et Saint-Clair, d'un saut, est au bout du sentier.
11 suivait un chemin qui lui semblait bien connu.
— TantAt il sautait presque de joie, et courait en frappant les buissons de sa canne; tantôt il s'arrêtait ou marchait lentement, regardant le ciel (jui se colorait de pourpre du coté de 1 Orient. Bref, à le voir, on eût dit un fou enchanté d'avoir brisé sa cage. Après une demi-heure de marche, il était à la porte d'une petite maison isolée, qu'il avait louée pour la saison. 11 avait une clef : il entra; puis il se jeta sur un grand canapé, et là, les yeux fixes, la bouche courbée par un doux sourire, il pensait, il rêvait tout éveillé. Son imagination ne lui présentait alors que des pensées de bonheur. « Que je suis heureux! se disait-il à chaque instant. Enfin je l'ai rencontré, ce cœur qui comprend le mien!... — Oui, c'est mon idéal (jue j'ai trouvé... J'ai tout à la fois un ami et une maîtresse*... Quel caractère!... quelle âme passionnée!... Non, elle n'a jamais aimé avant moi et elle n'aimera jamais que moi... » Bientôt, comme la vanité se glisse toujours dans les alFaires de ce monde : « C'est la plus belle femme de Paris, pensait-il » ; et son imagination lui retraçait à la fois tous ses charmes. — « Elle m'a choisi entre tous. Elle avait pour admirateurs l'élite de la société. Ce colonel de hussards, si beau, si brave, — et pas trop fat; — ce jeune auUMir ((ui fait de si jolies a(|uarelles*, et (jui joue si bien les proverbes : — ce Lovelace russe, qui a vu le Balkan, et (|ui a servi sous Diébitch*: — surtout Camille T***, (jiii a de l'esprit certainement, de ixîlles manières, un beau coup de
sabre sur le front*... elle les a tous éconduits. Et moi!... » Alors venait son refrain : « Que je suis heureux! que je suis heureux! » Et il se levait, ouvrait la fenêtre, car il ne pouvait respirer; puis il se promenait, puis il se roulait sur son canapé.
Un amant heureux est presque aussi ennuyeux qu'un amant malheureux. Un de mes amis, qui se trouvait souvent dans l'une ou l'autre de ces deux positions*, n'avait trouvé d'autre moyen de se faire écouter que de me donner un excellent déjeuner, pendant lequel il avait la liberté de parler de ses amours ; le café pris, il fallait absolument changer de conversation.
Comme je ne puis donner à déjeuner à tous mes lecteurs, je leur ferai grâce des pensées d'amour de Saint-Clair. D'ailleurs on ne peut pas toujours rester dans la région des nuages. Saint-Clair était fatigué, il bâilla, étendit les bras, vit qu'il était grand jour; il fallait enfin penser à dormir. Lorsqu'il se réveilla, il vit à sa montre qu'il avait à peine le temps de s'habiller et de courir à Paris, où il était invité àundéjeuner-diner* avec plusieurs jeunes gens de sa connaissance
On venait de déboucher une autre bouteille de vin de Champagne; je laisse au lecteur à en déterminer le numéro. Qu'il lui suffise de savoir qu'on en était venu à ce moment, qui arrive assez vite dans un déjeuner de garçons, où tout le monde veut parler à la
ir>0 I'UOînI'EH méhimée
fois, où les bonnes têtes roinmeiuciit à concevoir des iiH|uiéludes pour les mauvaises.
— c( Je voudrais », dit Alphonse de rhéniines, c|ui ne perdait jamais une occasion de parler de lAiiglelerre, « je voudrais que ce fût la mode à Paris comme à Londres de porter chacun un toast à sa maîtresse. De la sorte, nous saurions an jnsle pour (jui soupire notre ami Saint-Clair » ; et, en parlant ainsi, il remplit son verre et ceux de ses voisins.
Saint-Clair un peu embarrassé se préparait à répondre, mais Jules Lambert le prévint :
— « J'approuve fort cet usage », dit-il, « et je 1 adopte » ; et, levant son verre : ce A toutes les modistes de Paris! J'en excepte celles (|ui ont trente ans, les borgnes et les boiteuses, etc. »
— Hurra! hurra! crièrent les jeunes anglonianes. Saint-Clair se leva, son verre à la main :
— Messieurs, dit-il, je n'ai point un c(L'ur aussi vaste que notre ami Jules, mais il est plus constant. Or, ma constance est d'autant plus méritoire, (juc depuis longtemps je suis séparé de la dame de mes pensées. Je suis sur cependant (jue vous approuverez mon choix, si toutefois vous n'êtes pas déjà mes rivaux. — A Judith Pasta*! messieurs! Puissionsnous revoir bientôt la première tragédienne de l'Europe !
'Phémines voulait criticjucr le toast, mais les acclamations 1 inlciiompirent. Saint-Clair ayant paré cette botte, se croyait hors d'alîaire pour la journée.
La conversation tomba d'abord sur les théâtres. La censure dramatique servit de transition pour passer à la politique. De lord Wellington on passa aux chevaux anglais, et des chevaux anglais aux femmes, par une liaison d'idées facile à saisir; car, pour des jeunes gens, un beau cheval d'abord et une jolie maîtresse ensuite sont les deux objets les plus désirables.
Alors on discuta les moyens d'acquérir ces objets si désirables. Les chevaux s'achètent, on achète aussi des femmes; mais de celles-là n'en parlons point. Saint-Clair, après avoir modestement allégué son peu d'expérience sur ce sujet délicat, conclut que la première condition pour plaire aune femme, c'est de se singulariser, d'être différent des autres. Mais y a-t-il une formule générale de singularité? Il ne le croyait pas.
— Si bien, qu'à votre sentiment, dit Jules, un boiteux ou un bossu sont plus en passe de plaire qu'un homme droit et fait comme tout le monde?
— Vous poussez les choses bien loin, répondit Saint-Clair; mais j'accepte, s'il le faut, toutes les conséquences de ma proposition. Par exemple, si j'étais bossu, je ne me brûlerais pas la cervelle, et voudrais faire des conquêtes. D'abord, je ne m'adresserais qu'à deux sortes de femmes, soit à celles qui ont une véritable sensibilité, soit aux femmes, et le nombre en est grand, qui ont la prétention d'avoir un caractère original, eccentric, comme on dit en
ir»2 PKOSPEn MÉniMÉE
An<rleterre. Aux premières, je peindrais l'horreur de ma position, la rruauté de la nature à mon é^ard. Je tâcherais de les apitoyer sur mon sort; je saurais leur faire soupçonner (|ue je suis capahle d un amouipassionné. Je tuerais en duel un de mes rivaux, et je m'empoisonnerais avec une faible dose de laudanum. Au bout de (|uelques mois on ne verrait plus ma bosse, et alors ce serait mon aiîaire d'épier le premier accès de sensibilité. — Quant aux femmes qui prétendent à l'originalité, la concjuête en est facile. Persuadez-leur seulement que c'est une règle bien et dûment établie, qu'un bossu ne peut avoir de bonne fortune. Elles voudront aussitôt donner le démenti à la règle générale.
— Quel don Juan! s'écria Jules.
— (lassons-nous les jambes, messieurs, dit lo colonel Beaujeu, puiscjuc nous avons le malheur de n'être pas nés bossus.
— Je suis tout à fait de 1 avis de Saint-C.lair, dit Hector Koquantin, <jui n'avait pas plus de trois pieds et demi de haut ; on voit tous les jours les plus belles femmes et les plus à la mode se rendre à des gens, dont vous autres beaux garçons vous ne vous méfieriez jamais...
— Hector, levez-vous, je vous en prie, et sonnez pour (|u'on nous apporte du vin, dil Thémines de l'ail du monde le plus iialuicl.
Le nain se leva, et chacun se lappela en souriant la fable du renard (lui a l;i (iiieue coupée*.
— Pour moi, dit Thémines reprenant la conversation, plus je vis, et plus je vois qu'une figure passable, — et en même temps il jetait un coup d'œil complaisant sur la glace qui lui était opposée, — une figure passable et du goût dans la toilette sont la grande singularité qui séduit les plus cruelles; et, d'une chiquenaude, il fit sauter une petite miette de pain qui s'était attachée au revers de son habit.
— Bah! s'écria le nain, avec une jolie figure et un habit de Staub* on a des femmes que l'on garde huit jours, et qui vous ennuient au second rendez-vous. Il faut autre chose pour se faire aimer, ce qui s'appelle aimer... Il faut...
— Tenez, interrompit Thémines, voulez-vous un exemple concluant? Vous avez tous connu Massigny, et vous savez quel homme c'était. Des manières comme un groom anglais, de la conversation comme son cheval. . . Mais il était beau comme Adonis et mettait sa cravate comme Brummel^ . Au total c'était l'être le plus ennuyeux que j'aie connu.
— Il a pensé me tuer d'ennui, dit le colonel Beaujeu. Figurez-vous que j'ai été obligé de faire deux cents lieues avec lui.
— Savez-vous, demanda Saint-Clair, qu'il a causé la mort de ce pauvre Richard Thornton, que vous avez tous connu?
— Mais, répondit Jules, ne savez-vous donc pas qu'il a été assassiné par les brigands auprès de Fondi*?
— D'accord; mais vous allez voir que Massigny a été au moins complice du crime. Plusieurs voyageurs, parmi lesquels se trouvait Thornton, avaient arrangé d'aller à Naples tous ensemble de peur des brigands. Massigny voulut se joindre à la caravane. Aussitôt que Thornton le sut, il prit les devants, d'effroi, je pense, d'avoir à passer quelques jours avec lui. Il partit seul, et vous savez le reste.
— Thornton avait raison, dit Thémines; et de deux morts il choisit la plus douce. Chacun à sa place en eût fait autant.
Puis, après une pause : — Vous m'accordez donc, reprit-il, que Massigny était, de son vivant, l'homme le plus ennuyeux de la terre?
— Accordé! s'écria-t-on par acclamation.
— Ne désespérons personne, dit Jules; faisons une exception en faveur de ***, surtout quand il développe ses plans politiques.
— Vous m'accorderez également, poursuivit Thémines, que madame de Coursy est une femme d'esprit, s'il en fut.
Il y eut un moment de silence. Saint-Clair baissait la tête et s'imaginait que tous les yeux étaient fixés sur lui.
— Qui en doute? dit-il enfin, toujours penché sur son assiette et paraissant observer avec beaucoup de curiosité les fleurs peintes sur la porcelaine.
— Je maintiens, dit Jules élevant la voix, je main-
tiens que c'est une des trois plus aimables femmes de Paris.
— J'ai connu son mari, dit le colonel; il m'a souvent montré des lettres charmantes de sa femme.
— Auguste, interrompit Hector Roquantin, présentez-moi donc à la comtesse. On dit que vous faites chez elle la pluie et le beau temps.
— A la fin de l'automne... murmura Saint-Clair... quand elle sera de retour à Paris... Je... je crois qu'elle ne reçoit pas à la campagne.
— Voulez-vous m'écouter? s'écria Thémines.
Le silence se rétablit. Saint-Clair s'agitait sur sa chaise comme un prévenu devant une cour d'assises.
— Vous n'avez pas vu la comtesse il y a trois ans. Vous étiez alors en Allemagne, Saint-Clair, reprit Alphonse de Thémines avec un sang-froid désespérant. Vous ne pouvez vous faire une idée de ce qu'elle était alors : — belle, fraîche comme une rose, vive surtout, et gaie comme un papillon. Eh bien! savez-vous parmi ses nombreux adorateurs lequel a été honoré de ses bontés? — Massigny! Le plus bête des hommes et le plus sot a tourné la tête de la plus spirituelle des femmes. Croyez-vous qu'un bossu aurait pu en faire autant? Allez, croyez-moi, ayez une jolie figure, un bon tailleur, et soyez hardi.
Saint-Clair était dans une position atroce. Il allait donner un démenti formel au narrateur, mais la peur de compromettre la comtesse le retint. Il aurait voulu pouvoir dire quelque chose en sa faveur^
mais sa langue était glacée. Ses lèvres tremblaient de fureur, et il cherchait en vain dans son esprit quelque moyen détourné d'engager une querelle.
— Quoi! s'écria Jules d'un air de surprise, madame de Coursy s'est donnée à Massigny! Frailty"^^ thy naine is womanl
— C'est une chose si peu importante que la réputation d'une femme, dit Saint-Clair d'un ton sec et méprisant. Il est bien permis de la mettre en presse pour faire un peu d'esprit, et...
Comme il parlait, il se rappela avec horreur un certain vase étrusque qu'il avait vu cent fois sur la cheminée de la comtesse à Paris. Il savait que c'était un présent de Massigny à son retour d'Italie; et, circonstance accablante! — ce vase avait été apporté de Paris à la campagne. — Et tous les soirs en ôtant son bouquet, Mathilde le posait dans le vase étrusque.
La parole expira sur ses lèvres : il ne vit plus qu'une chose; il ne pensa plus qu'à une chose : — le vase étrusque!
La belle preuve! dira un critique; soupçonner sa maîtresse pour si peu de chose!
— Avez-vous été amoureux, monsieur le critique? Thémines était en trop belle humeur pour s'ofTen-
ser du ton que Saint-Clair avait pris en lui parlant. Il répondit d'un air de légèreté et de bonhomie :
— Je ne fais que répéter ce que l'on a dit dans le monde. La chose passait pour certaine quand vous
étiez en Allemagne. Au reste je connais assez peu madame de Couisy ; il y a dix-huit mois que je n'ai été chez elle. Il est possible qu'on se soit trompé et que Massigny m'ait fait un conte. — Pour en revenir à ce qui nous occupe, quand l'exemple que je viens de citer serait faux, je n'en aurais pas moins raison. Vous savez tous que la femme de France la plus spirituelle '^, celle dont les ouvrages...
La porte s'ouvrit, et Théodore Néville entra. Il revenait d'Egypte.
— Théodore! sitôt de retour! — Il fut accablé de questions.
— As-tu rapporté un véritable costume turc? demanda Thémines. As-tu un cheval arabe et un groom égyptien ?
— Quel homme est le pacha*? dit Jules. Quand se rend-il indépendant? As-tu vu couper une tête d'un seul coup de sabre ?
— Et les Aimés? dit Roquantin. Les femmes sont-elles belles au Caire?
— Avez-vous vu le général L***? demanda le colonel Beaujeu. Comment a-t-il organisé l'armée du pacha? — Le colonel C*** vous a-t-il donné un sabre pour moi?
— Et les Pyramides? et les cataractes du Nil? et la statue de Memnon*? Ibrahim pacha"^? etc., etc., etc. » Tous parlaient à la fois, Saint-Clair ne pensait qu'au vase étrusque.
Théodore s'étant assis les jambes croisées, car il
avait pris cette hahiludc vn E^^yptc, et n'avait pu la perdre en Fraïue, atteiulil que les (juestioniieuis se fussent lassés, et parla comme il suit, assez vite pour n'être pas facilement interrompu.
— Les pyramides 1 d'honneur*, c'est un rci^ultii- /lu/fiOui^*. C'est bien moins haut tju'on ne croit. Le Munster à Strasbourg* n'a que (juatre mètres de moins. Les antiquités me sortent par les yeux. Ne m'en parlez pas. La seule vue tlun hiéroglyphe* me ferait évanouir. 11 y a tant de voyageurs qui s'occupent de ces choses-là 1 — Moi, mon but a été d'étudier la physionomie et les mœurs de toute cette population bizarre (jui se presse dans les rues d'Alexandrie et du Caire, comme des Turcs, des Bédouins, des Coptes, des Fellahs, des Moghrebins. J'ai rédigé (juelques notes à la hâte pendant que j'étais au lazaret. — Quelle infamie que ce lazaret! J'espère que vous ne croyez pas à la contagion, vous autres! Moi j'ai fumé tranquillement ma pipe au milieu de trois cents pestiférés. — Ah! colonel, vous verriez là une belle cavalerie, bien montée. Je vous montrerai des armes superbes que j'ai rapportées. — J'ai un djerid* (jui a appartenu au fameux Mourad bey*. — Colonel, j'ai un yataghan pour vous et un khandjar* poui- Auguste. Vous verrez mon Melchlâ^ mon Boitrnoiis^ mon Illutik. — Savez-vous qu'il n aurait tenu (ju'à moi de rapporter des femmes? Ibrahim pacha en a tant envoyé de Grèce, cjuclles sont pour rien... Mais à cause de ma nière... — J ai beau-
coup causé avec le pacha; c'est un homme d'esprit, parbleu! sans préjugés. Vous ne sauriez croire comme il entend bien nos affaires. D'honneur, il est informé des plus petits mystères de notre cabinet. — J'ai puisé dans sa conversation des renseignements bien précieux sur l'état des partis en France... Il s'occupe beaucoup de statistique en ce moment. Il est abonné à tous nos journaux. Savez-vous qu'il est bonapartiste enragé! Il ne parle que de Napoléon. — Ah! quel grand homme que Bounabardo'^ ! me disait-il. Bounabardo, c'est ainsi qu'ils appellent Bonaparte.
— Giourdina^ c'est-à-dire Jourdain^ , murmura tout bas Thémines.
— D'abord, continua Théodore, Mohamed Ali était fort réservé avec moi; vous savez que tous les Turcs sont très méfiants. Il me prenait pour un espion, le diable m'emporte! ou pour un jésuite. — Il a les jésuites en horreur. Mais, au bout de quelques visites, il a reconnu que j'étais un voyageur sans préjugés, curieux de m'instruire à fond des coutumes, des mœurs et de la politique de l'Orient; alors il s'est déboutonné et m'a parlé à cœur ouvert. A ma dernière audience, c'était la troisième qu'il m'accordait, je pris la liberté de lui dire : « Je ne conçois pas pourquoi Ton Altesse ne se rend pas indépendante de la Porte. — Mon Dieu! me dit-il, je le voudrais bien, mais je crains que les journaux libéraux qui gouvernent tout dans ton pays ne me sou-
lt>0 PROSPEH MÉRIMÉE
tiennent pas quand une fois j'aurai proclamé 1 indépendance de rKjj^vplc. — C'est un l)eau vieillard, belle barbe blanche, — ne liant jamais. — 11 m'a donné des confitures excellentes; — mais de tout ce que je lui ai donné, ce qui lui a fait le plus de plaisir, c'est la collection des costumes de la garde impériale par Charlet*.
— Le pacha est-il romantique? demanda 1 hémines.
— Il s'occupe peu de littérature; mais vous n'ignorez pas que la littérature arabe est toute romantique. Ils ont un poète nommé Melek Ayatalnefous-Ebn- Esraf, qui a publié dermèremenl des méditations auprès desquelles celles de Lamartine paraîtraient de la prose classique. — A mon arrivée au Caire, j ai pris un maître d'arabe, avec lequel je me suis mis à lire le Coran. Bien (jue je n'aie pris que peu de leçons, j'en ai assez vu pour comprendre les sublimes beautés du style du prophète, et combien sont mauvaises toutes nos traductions. — Tenez, voulez-vous voir de l'écriture arabe ? Ce mot en lettres d'or, c'est Allah, c'est-à-dire Dieu.
En parlant ainsi, il montrait une lettre fort sale qu'il avait tirée d'une bourse de soie parfumée.
— Combien de temps es-tu resté en Egy|)te? demanda Thémines.
— Six semaines.
Et le voyageur continua de tout décrire, depuis le cèdre jus({u'à l'hysope*. Saint-Clair soitit prestjue
aussitôt après son arrivée, et reprit le chemin de sa maison de campagne. Le galop impétueux de son cheval l'empêchait de suivre nettement ses idées. Mais il sentait vaguement que son bonheur en ce monde était détruit à jamais, et qu'il ne pouvait s'en prendre qu'à un mort et à un vase étrusque.
Arrivé chez lui, il se jeta sur le canapé où la veille"^ il avait si longuement et si délicieusement analysé son bonheur. L'idée qu'il avait caressée le plus amoureusement c'était que sa maîtresse n'était pas une femme comme une autre, qu'elle n'avait aimé et ne pourrait jamais aimer que lui. Maintenant ce beau rêve disparaissait devant la triste et cruelle réalité. « Je possède une belle femme, et voilà tout. Elle a de l'esprit : elle en est plus coupable; elle a pu aimer Massigny!... Il est vrai qu'elle m'aime maintenant... de toute son âme... — comme elle peut aimer. Etre aimé comme Massigny l'a été !... Elle s'est rendue à mes soins, à mes cajoleries, à mes importunités. — Mais je me suis trompé. — Il n'y avait pas de sympathie entre nos deux cœurs. — Massigny ou moi, ce lui est tout un. Il est beau, elle l'aime pour sa beauté. — J'amuse quelquefois madame. — ce Eh bien ! aimons Saint-Clair, s'est-elle dit, puisque l'autre est mort! Et si Saint-Clair meurt ou m'ennuie, nous verrons. »
Je crois fermement que le diable est aux écoutes, invisible auprès d'un malheureux qui se torture ainsi lui-même. Le spectacle est amusant pour l'ennemi
Mosaïque. It
1(>2 PHOSPER MÉRIMÉE
des hommes; et, quand la victime sent ses blessures se fermer, le diable est là pour les rouvrir.
Saint-Clair crut entciidic une voix (jiii imirmnrîiit à ses tneilles :
L'honneur singulier D'être le successeur
Il se leva sur son séant et jeta un coup d'o'ii farouche autour de lui. Qu'il eut été heureux de trouver quelqu'un dans sa chambre! Sans doute, il l'eut déchiré.
La pendule sonna huit heures. A huit heures et demie, la comtesse l'attend. — S'il man({uaitau rendez-vous? — « Au fait, pourquoi revoir la maîtresse de Massigny? » Il se recoucha sur son canapé et ferma les yeux. « Je veux dormir », dit-il. Il resta immobile une demi-minute, puis sauta en pieds et courut à la pendule pour voir le progrès du temps. — « Que je voudrais qu'il fut huit heures et demie! pensa-t-li. Alors il serait trop tard pour me mettre en route. » Dans son cœur il ne se sentait pas le courage de rester chez lui; il voulait avoir un prétexte. Il aurait voulu être bien malade. Il se promena dans la cliambre, puis s'assit, prit un livre, et ne put lire une syllabe. Il se plaça devant son piano, et n'eut pas la force de l'ouvrir. Il silïla, il regarda les nuages et voulut compter les peupliers devant ses fenêtres, lùifin il retoui'na consulter la pendule, et vit (ju il n'avait pu parvenir à passer trois minutes. — « Je
ne puis m'empêcher de l'aimer, s'éciia-t-il en grinçant les dents et frappant du pied, — elle me domine, et je suis son esclave, comme Massigny l'a été avant moi! Eh bien! misérable, obéis, puisque tu n'as pas assez de cœur pour briser une chaîne que tu hais! )) 11 prit son chapeau, — et sortit précipitamment.
Quand une passion nous emporte, nous éprouvons quelque consolation d'amour-propre à contempler notre faiblesse du haut de notre orgueil. — « Il est vraiqueje suis faible, se dit-on, mais si je voulais !... »
11 montait à pas lents le sentier qui conduisait à la porte du parc, et de loin il voyait une figure blanche, qui se détachait sur la teinte foncée des arbres. De sa main, elle agitait"^ un mouchoir comme pour lui faire signe. Son cœur battait avec violence, ses genoux tremblaient; il n'avait pas la force de parler, et il était devenu si timide, qu'il craignait que la comtesse ne lût sa mauvaise humeur sur sa physionomie.
Il prit la main qu'elle lui tendait, lui baisa le front, parce qu'elle se jeta sur son sein, et il la suivit jusque dans son appartement, muet, et étouffant avec peine des soupirs qui semblaient devoir faire éclater sa poitrine.
Une seule bougie éclairait le boudoir de la comtesse. Tous deux s'assirent. Saint-Clair remarqua la coiffure de son amie ; une seule rose dans ses cheveux. La veille, il lui avait apporté une belle gravure
164 rUUSPEH MÉHIMÉE
an*rlals('. la duchesse de Portlaïul d'après Lesly (elle est coUFée de cette manière), et Saint-C!lair n'avait dit (|ue ces mots : — (* J aime mieux celte rose toute simple (jue vos coilîures compliijuées. » — 11 n'aimait pas les bijoux, et il pensait comme ce lord qui disait brutalement : « A femmes parées, à chevaux caparaçonnés, le diable ne connaîtrait rien. » La nuit dernière, en jouant avec un collier de perles de la comtesse (car en parlant, il fallait toujouis qu'il eut quelque chose entre les mains;, il avait dit : « Les bijoux ne sont bons ({uc pour cacher des défauts. Vous êtes trop jolie, Mathilde, pour en porter. » — Ce soir, la comtesse qui retenait jusqu'à ses paroles les plus indill'érentes, avait ù\.é bagues, colliers, boucles d'oreilles et bracelets. — Dans la toilette d'une femme il remar(juait, avant tout, la chaussure, et comme bien d'autres, il avait ses manies sur ce chapitre. Une grosse averse était tombée avant le coucher du soleil. L'herbe était encore toute mouillée; cependant la comtesse avait marché sur le gazon humide avec des bas de soie et des souliers de satin noir... Si elle allait être malade?
— Elle m'aime, se dit Saint-Clair. VA il soujjira siii lui-même et sur sa folie, et il regardait Mathilde en souriant malgré lui, pailagé entre sa mauvaise humeur et !<• plaisir de voir une jolie femme (|iii ( hcrchait à lui plaiic pai- tous ces petits riens qui (Mit laril (le |)ri\ poui" des amants.
Pouila coiiilcsse, sa ph\sionoinl<' radieuse expriliiail un mélange d'amour et de malice nijouée, qui
la rendait encore plus piquante. Elle prit quelque chose dans un coffre en laque du Japon, et présentant sa petite main fermée et cachant l'objet qu'elle tenait :
— L'autre soir, dit-elle, vous avez cassé votre montre, et vous m'avez priée de l'envoyer à mon horloger. La voici.
Elle lui remit la montre, et le regardait d'un air à la fois tendre et espiègle, en se mordant la lèvre inférieure, comme pour s'empêcher de rire. Vive Dieu ! que ses dents étaient belles! comme elles brillaient blanches sur le rose ardent de ses lèvres î (Un homme a l'air bien sot quand il reçoit froidement les cajoleries d'une jolie femme.)
Saint-Clair la remercia, prit la montre et allait la mettre dans sa poche :
— Regardez donc, continua-t-elle, ouvrez-la, et voyez si elle est bien raccommodée. Vous qui êtes si savant, vous qui avez été à l'Ecole Polytechnique, vous devez voir cela.
— Oh! je m'y connais fort peu, dit Saint-Clair. Et il ouvrit la boîte de la montre d'un air distrait.
Quelle fut sa surprise! le portrait en miniature de madame de Coursy était peint sur le fond de la boîte. Le moyen de bouder encore? Son front s'éclaircit; il ne pensa plus à Massigny ; il se souvint seulement qu'il était auprès d'une femme charmante, et que cette femme l'adorait.
Ualouette, cette messa^èie de Vaurore'*^ ^ commen-
li)6 l'll<>>i>KH MtlUMÉE
çait à (hanter, et de longues bandes de limiière pâle sillonnaient les nuages à l'orient, (.est alors c|ii(' Roméo dit adieu à Juliette; c'est rhcur<' classiciue uii tous les amants doivent se séparer.
Saint -Clair était debout devant une cheminée, la clef du parc à la main, les yeux attentivement fixés sur le vase étruscjue dont nous avons déjà parlé. Il lui gardait encore rancune au fond de son âme. Cependant il était en belle humeur, et lidée bien simple que ïhémines avait pu mentir commençait à se présenter à son esprit. Pendant que la comtesse, qui voulait le reconduire jusqu'à la porte du parc, s'enveloppait la tête d'un chàle, il frappait doucement de sa clef le vase odieux, augmentant progressivement la force de ses coups, de manière à faire croire qu'il allait bientôt le faire voler en éclats.
— Ah! Dieu ! prenez garde! s'écria Mathilde, vous allez casser mon beau vase étrus((ue!
Et elle lui airacha la clef des mains.
Saint-Clair était très mécontent, mais il était lésigné. Il tourna le dos à la cheminée pour ne pas succomber à la tentation, et ouvrant sa montre, il se mit à considérer h; portrait i[u il venait de recevoir.
— Quel est le peintre? demanda-t-il.
— Monsieur K... — Tenez, c'est Massigny <pii me la fait connaître. Massigny, depuis son voyage à Home, avait découveit (ju il avait un goût ex(|uis pour les beaux-arts, et s'était fait le Mécène de tous les
jeunes artistes. Vraiment je trouve que ce portrait me ressemble, quoique un peu flatté.
Saint-Clair avait envie de jeter la montre contre la muraille, ce qui l'aurait rendue bien difïlcile à raccommoder. Il se contint pourtant et la remit dans sa poche; puis, remarquant qu'il était déjà jour, il sortit de la maison, supplia Mathilde de ne pas l'accompagner, traversa le parc à grands pas, et dans un moment il fut seul dans la campagne.
— Massigny, Massigny ! s'écriait-il avec une rage concentrée, te retrouverai-je donc toujours!... Sans doute, le peintre qui a fait ce portrait en a peint un autre pour Massigny î . . . Imbécile que j'étais ! J'ai pu croire un instant que j'étais aimé d'un amour égal au mien... et cela, parce qu'elle se coilîe avec une rose, et qu'elle ne porte pas de bijoux! Des bijoux!... elle en a plein un secrétaire... Massigny, qui ne regardait que la toilette des femmes, aimait tant les bijoux!... Oui, elle a un bon caractère, il faut en convenir. Elle sait se conformer aux goûts de ses amants. — Morbleu! j'aimerais mieux cent fois qu'elle fût une courtisane et qu'elle se fût donnée pour de l'argent. Au moins pourrais-je croire qu'elle m'aime, puisqu'elle est ma maîtresse et que je ne la paie pas.
Bientôt une autre idée encore plus affligeante vint s'offrir à son esprit. Dans peu, les mois de deuil de la comtesse allaient finir. Saint-Clair devait l'épouser aussitôt que l'année de son veuvage serait révolue. Il l'avait promis. — Promis? Non. — Jamais il
nVn avait parlé. Mais telle avait ete son intention. et la eomtesse 1 avait comprise. Pouî' lui. cela valait un seinient. La veille il aurait donné un trône pour hâter le moment où il pourrait avouer puhlicjuemenl son amour; maintenant il frémissait à la seule idée de lier son sort à jamais avec 1 ancienne maîtresse de Massignv.
— Et pourtant je lk dois! se disail-il, et cela sera. Elle a cru sans doute, pauvre femme! que je connaissais son intrigue passée. Ils disent (jue la chose a été publique. Et puis, d'ailleurs, elle ne me connaît pas... Elle ne peut me comprendre. Elle pense que je ne l'aime que comme Massigny l'aimait.
Alors il se dit, non sans orgueil :
— Trois mois elle m'a rendu le plus heureux des hommes. — Ce bonheur vaut bien le sacrifice de ma vie entière.
Il ne se coucha pas, et se promena à cheval dans les bois pendant toute la matinée. Dans une allée du bois de Verrières*, il vil un homme monté sui* un beau cheval anglais, (jui de très loin 1 appela par son nom et l'accosta sur-le-champ. C'était Alphonse de Thémines. Dans la situation d'esprit où se trouvait Saint-Clair, la solitude est particulièrement agréable; aussi la rencontre de Thémines changea-t-ellc sa mauvaise humeur en une colère étoulîée. Thémines ne s'en apercevait pas, ou bien se faisait un malin plaisir de le contrarier. Il parlait, il riait, il plaisantait sans s'apercevoir qu On ne lui répondait
pas. Saint-Clair voyant une allée étroite y fit entrer son cheval aussitôt, espérant que le fâcheux ne l'y suivrait pas ; mais il se trompait ; un fâcheux ne lâche pas facilement sa proie. Thémines tourna bride, et doubla le pas pour se mettre en ligne avec Saint- Clair et continuer la conversation plus commodément.
J'ai dit que l'allée était droite. A toute peine les deux chevaux pouvaient y marcher de front; aussi n'est-il pas extraordinaire que Thémines, bien que très bon cavalier, effleurât le pied de Saint-Clair en passant à côté de lui. Celui-ci dont la colère était arrivée à son dernier période ne put se contraindre plus longtemps. Il se leva sur ses étriers et frappa fortement de sa badine le nez du cheval de Thémines.
— Que diable avez-vous, Auguste? s'écria Thémines. Pourquoi battez-vous mon cheval?
— Pourquoi me suivez-vous? répondit Saint-Clair d'une voix terrible.
— Perdez-vous le sens, Saint-Clair? Oubliez-vous que vous me parlez?
— Je sais fort bien que je parle à un fat.
— Saint-Clair!... vous êtes fou, je pense... Ecoutez! demain vous me ferez des excuses, ou bien vous me rendrez raison de votre impertinence.
— A demain donc, monsieur.
Thémines arrêta son cheval; Saint-Clair poussa le sien; bientôt il disparut dans le bois.
De ce moment, il se sentit plus calme. Il avait la faiblesse de croire aux pressentiments. Il pensait qu'il serait tué le lendemain, et alors, c'était un dénouement tout trouvé à sa position. Encore un jour à passer; demain plus d'inquiétudes, plus de tourments. 11 rentra chez lui, envoya son domestique avec un billet au colonel Beau] eu, écrivit quelques lettres, puis il dîna de bon appétit, et fut exact à se trouver à huit heures et demie à la petite porte du parc.
— Qu'avez-vous donc aujourd'hui, Auguste? dit la comtesse. Vous êtes d'une gaîté étrange, et pourtant vous ne pouvez me faire rire avec toutes vos plaisanteries. Hier vous étiez tant soit peu maussade, et moi j'étais si gaie! Aujourd'hui, nous avons changé de rôle. — Moi, j'ai un mal de tête affreux.
— Belle amie, je l'avoue; oui, j'étais bien ennuyeux hier. Mais aujourd'hui, je me suis promené, j'ai fait de l'exercice : je me porte à ravir.
— I^our moi, je me suis levée tard, j'ai dormi longtemps ce matin, et j'ai fait des rêves fatigants.
— Ah ! des rêves? Croyez-vous aux rêves?
— Quelle folie !
— Moi j'y crois. Je parie que vous avez fait un rêve qui annonce quelque événement tragique.
— Mon Dieu, jamais je ne me souviens de mes rêves. Pourtant, je me rappelle... dans mon rêve j'ai vu Massigny ; ainsi vous voyez que ce n'était rien de bien amusant.
— Massigny! J'aurais cru, au contraire, que vous auriez beaucoup de plaisir à le revoir?
— Pauvre Massigny !
— Pauvre Massigny?
— Auguste, dites-moi, je vous en prie, ce que vous avez ce soir. Il y a dans votre sourire quelque chose de diabolique. Vous avez l'air devons moquer de vous-même.
— Ah ! voilà que vous me traitez aussi mal que me traitent les vieilles douairières, vos amies.
— Oui, Auguste, vous avez aujourd'hui la figure qne vous avez avec les gens que vous n'aimez pas.
— Méchante! allons, donnez-moi votre main.
Il lui baisa la main avec une galanterie ironique, et ils se regardèrent fixement pendant une minute. Saint-Clair baissa les yeux le premier et s'écria :
— Qu'il est difficile de vivre en ce monde sans passer pour méchant! Il faudrait ne jamais parler d'autre chose que du temps ou de la chasse, on bien discuter avec vos vieilles amies le budget de leurs comités de bienfaisance.
Il prit un papier sur une table :
— Tenez, voici le mémoire de votre blanchisseuse de fin. Causons là-dessus, mon ange, comme cela, vous ne direz pas que je suis méchant.
— En vérité, Auguste, vous m'étonnez...
— Cette orthographe me fait penser à une lettre que j'ai trouvée ce matin. Il faut vous dire que j'ai rangé mes papiers, car j'ai de l'ordre de temps en temps. — Or donc, j'ai retrouvé une lettre d'amour
que m'écrivait un»' coulurièro dont j'étais amoureux quand j'avais seize ans*. Klle a une manière à elle dérîir»^ rha(|ue mot, et toujours la plus complicjuée. Son style est digne de son orthographe. Eh bien! comme j'étais alors tant soit peu fat, je trouvai indigne de moi d'avoir une maîtresse (jui n'écrivît pas comme Sévigné. Je la (juittai brusquement. Aujourd hui, en relisant cette lettre, j'ai reconnu que cette couturière devait avoir un amour véritable pour moi.
— Bon! une femme que vous entreteniez?...
— Très magnifi([uement : à cinquante francs par mois. Mais mon tuteur ne me faisait pas une pension trop forte, car il disait (ju'un jeune homme qui a de l'argent se perd et perd les autres.
— El cette femme, qu'est-elle devenue?
— Que sais-je?... Probablement elle est morte à l'hôpital.
— Auguste... si cela était vrai, vous n'auriez pas cet air insouciant.
— S'il faut dire la vérité, elle s'est mariée à un honnête homnie^ et quand on m'a émancipé, je lui ai donné une petite dot.
— Que vous êtes bon!... Mais pourcjuoi voulezvous paraîtie méchant?
— Oh! je suis très bon... Plus j'y songe, plus je me persuade (jue cette femme m'aimait réellement... Mais alors je ne savais pas distinguer un sentiment vrai sous une fortiic ridicule.
— Vous auriez du m apporter votre lettre, .le n an-
rais pas été jalouse... Nous autres femmes nous avons plus de tact que vous, et nous voyons tout de suite au style d'une lettre si l'auteur est de bonne foi, ou s'il feint une passion qu'il n'éprouve pas.
— Et cependant combien de fois vous laissez-vous attraper par des sots ou des fats !
En parlant il regardait le vase étrusque, et il y avait dans ses yeux et dans sa voix une expression sinistre que Mathilde ne remarqua point.
— Allons donc! vous autres hommes, vous voulez tous passer pour des don Juan. Vous vous imaginez que vous faites des dupes, tandis que vous ne trouvez que des donas Juanas, encore plus rouées que vous.
— Je conçois qu'avec votre esprit supérieur, mesdames, vous sentez un sot d'une lieue. xVussi je ne doute pas que notre ami Massigny, qui était sot et fat, ne soit mort vierge et martyr...
— Massigny? Mais il n'était pas trop sot, et puis il y a des femmes sottes. Il faut que je vous conte une histoire sur Massigny... Mais ne vous l'ai-jepas déjà contée? dites-moi?
— Jamais, répondit Saint-Clair d'une voix tremblante.
— Massigny, à son retour d'Italie, devint amoureux de moi. Mon mari le connaissait; il me le présenta comme un homme d'esprit et de goût. Ils étaient faits l'un pour l'autre. Massigny fut d'abord très assidu; il me donnait comme de lui des aqua-
174 l'HOSrEH MÉHIMÉE
relies qu il acholait cluz Schiolh, et me parlait nuisiqiie et peinture avec un ton de supériorité tout à fait divertissant. Un jour, il m envoya une leltie incroyal)!»' Il me disait, entre autres ehoses, (jue j'étais la plus honnête femme de Paris, c'est pour- ([uoi il voulait être mon amant. Je montrai la lettre à ma cousine Julie. Nous étions deux folles alors, et nous résolûmes de lui jouer un tour. Un soir, nous avions quelques visites, entre autres Massigny. Ma cousine nous dit : « Je vais vous lire une déclaration d'amour (jue j'ai reçue ce matin. » Elle prend la lettre et la lit au milieu des éclats de rire. .. Le pauvre Massigny ! ...
Saint-Clair tomba à genoux en poussant un cri de joie. 11 saisit la main de la comtesse, et la couvrit de baisers et de larmes. Mathilde était dans la dernière surprise, et crut d'abord qu'il se trouvait mal. Saint- Clair ne pouvait dire que ces mots : « Pardonnez moi ! pardonnez-moi! » Enfin il se releva. 11 était radieux. Dans ce moment, il était plus heureux que le jour où Mathilde lui dit pour la première fois : « Je vous aime ».
— Je suis h' pins fou et le plus coupable des hommes, s'écria-t-il ; depuis deux jours, je te soupçonnais... et je n'ai pas cherché une explication avec toi...
— Tu me soujK'onnais !. ,. Et de (juoi '
— Oh! je suis un misérable!... On m'a dit (^ue tu avais aimé Massigny. et...
— Massigny! et elle se mit a lire; puis, i-eprenant
aussitôt son sérieux : Auguste, dit-elle, pouvez-vous être assez fou pour avoir de pareils soupçons, et assez hypocrite pour me les cacher?
Une larme roulait dans ses yeux.
— Je t'en supplie, pardonne-moi.
— Comment ne te pardonnerais-je pas , cher ami?... Mais d'abord laisse-moi te jurer...
— Oh î je te crois, je le crois, ne me dis rien.
— Mais, au nom du ciel, quel motif a pu te faire soupçonner une chose aussi improbable?
— Rien, rien au monde que ma maudite tête... et... vois-tu ce vase étrusque, je savais qu'il t'avait été donné par Massigny...
La comtesse joignit les mains d'un air d'étonnement, puis elle s'écria, en riant aux éclats :
— Mon vase étrusque ! mon vase étrusque ! Saint-Clair ne put s'empêcher de rire lui-même,
et cependant de grosses larmes coulaient le long de ses joues. Il saisit ^lathilde dans ses bras, et lui dit :
— Je ne te lâche pas que tu ne m'aies pardonné.
— Oui, je te pardonne, fou que tu es, dit-elle en l'embrassant tendrement. Tu me rends bien heureuse aujourd'hui, voici la première fois que je te vois pleurer, et je croyais que tu ne pleurais pas.
Puis se dégageant de ses bras elle saisit le vase étrusque et le brisa en mille pièces sur le plancher. (C'était une pièce rare et inédite. On y voyait peint, avec trois couleurs, le combat d'un Lapithe contre un Centaure*.)
176 l'HOSI'EH MÉRIMÉE
Saiiit-C^lair fut, pondant (jnrl(|nes heures, le plus honteux et le plus heureux des hommes.
— Kh hien 1 dit Kocjuantin au colonel Heaujeu (lu il rencontra le soir chez Tortoni*, la nouvelle estelle vraie?
— Trop vraie, mon chei\ répondit le colonel d'un air triste.
— Clontez-moi donc comment cela s'est passé.
— Oh! fort bien. Saint-C^lair a commencé par me dire qu'il avait tort, mais qu'il voulait essuyer le feu de Thémines avant de lui faire des excuses. Je ne pouvais que l'approuver. Thémines voulait que le sort décidât lequel tirerait le premier. Saint-Clair a exigé que ce fut Thémines. Thémines a tiré; j'ai vu Saint-Clair tourner une fois sur lui-même, et il est tombé roide mort. J'ai déjà remarqué dans bien des soldats frappés de coups de feu ce tournoiement étrange qui précède la mort.
— C'est fort extraordinaire, dit Ro(iuantin. Et Thémines, qu'a-t-11 fait;'
— Oh! ce qu'il faut faire en pareille occasion. Il a jeté son pistolet à terre d'un air de regret. Il 1 a jeté si fort, qu'il en a cassé le chien. C'est un pistolet anglais doManton*; je ne sais s'il pourra trouver a Paris un arquebusier qui soit capable de lui en refaire un aussi bon.
La comtesse fut trois ans entiers sans voii- pei-
sonne ; hiver comme été, elle demeurait dans sa maison de campagne, sortant à peine de sa chambre, et servie par une mulâtresse qui connaissait sa liaison avec Saint-Clair, et à laquelle elle ne disait pas deux mots par jour. Au bout de trois ans, sa cousine Julie revint d'un long voyage; elle força la porte et trouva la pauvre Mathilde si maigre et si pâle, qu'elle crut voir le cadavre de cette femme qu'elle avait laissée belle et pleine de vie. Elle parvint avec peine à la tirer de sa retraite, et à l'emmener à Hyères. La comtesse y languit encore trois ou quatre mois, puis elle mourut d'une maladie de poitrine causée par des chagrins domestiques, comme dit le docteur M..., qui lui donna des soins.