‹ Mosaïque (volume 2)Chapitre 61 sur 102 · SCÈNE III LA COMTESSE, LE COMTE · texte numérisé non relu

SCÈNE III LA COMTESSE, LE COMTE

LA COMTESSE

Eh bien! monsieur des Tournelles, l'instant approche. Vos terreurs se dissipent-elles?

LE COMTE

Mes terreurs?... dites mes inquiétudes; et franchement, la circonstance les autorise. Conspirer

186 l'HUSI'KH MKIIIMKK

dans ce temps-ci!... car. nous lo/ispi'rons. .U* ne sais si vous comprenez ce cju il y a de danger à conspirer dans lin temps comme le nôlic. et sous une police aussi soupçonneuse que celle de l'empereur. Savezvous qu'elle est brutale au dernier point!' el si nous étions découverts, nous serions heureux d'en être cjuittes pour passer toute notre vie dans le château de Ham, ou à Vincennes*.

LA CO.MTESSE.

lit la gloire, si nous réussissons!

LE COMTE

C'est un grand mol, voilà tout. Au reste, puisque nous nous sommes engagés... un pou légèrement d;;ns celle afTaire, lâchons de la conduire avec prudence. Conspirons, à la bonne heure, puisque vous le voulez, mais ne nous compromettons pas. Et, tenez, voulez-vous connaître toute ma façon de penser? je crains que vous ne fassiez du tort à notre cause par votre zèle même, cjui va souvent jusqu'à la témérité. Par exemple, l'autre jour, chez M. le préfet, pourquoi dire, devant vingt personnes au moins, que vous n'aimiez pas la guerre d'Flspagne. et (jue vous seriez très fâc^hée que votre cousin fût envoyé là?

LA COMTESSE

N'est-ce pas nne guerre abomina Me. . ((nnnienece par une trahison odieuse*? \il (jui sont les victimes de cette noire perfidie? Des piinces (jue nous devons

chérir, puisqu'ils appartiennent à l'auguste famille qui nous gouvernait autrefois... etcjuc, Dieu aidant, nous reverrons un jour sur le trône.

LE COMTE

Ne parlez pas si haut. François pourrait nous entendre de l'antichambre. — Oui, je conviens avec vous que cette guerre est abominable; mais chez le préfet!... Il l'a bien remarqué; car, après dîner, sa femme a offert du café à tout le monde, excepté à moi.

Belle vengeance et bien digne de cette créature, qui fait la fière dans sa calèche, comme si l'on ne savait pas qu'elle est la fille d'un passementier. Patience ! dans quelque temps nous ferons rentrer dans la poussière tous ces champignons que la révolution a fait pousser sur les ruines du trône.

LE COMTE

Et nous rétablirons l'ordre légal. J'ai hâte qu'il revienne. Avec ces nouvelles lois, on ne peut envoyer aux galères ces misérables braconniers qui ne nous laissent pas un perdreau à tirer, passé le l®'" octobre.

LA COMTESSE

Rappelez-vous les glorieux privilèges dont jouissaient vos ancêtres. N'est-ce pas une chose qui crie vengeance que le comte des Tournelles ne soit pas le gouverneur de sa province, lui dont les aïeux en-

188 PROSHER MÉRIMÉE

trclenaienl des hommes d'armes, et se faisaient paver un droit de elia(|ne personne (jni passait ce vilain petit pont à une lieue d'ici?

LE COMTi:.

J'ai des parclicinins (jiii le prouvent.

LA COMTESSE

Enfin, n'est-ce pas une horreur, que vous, monsieur des Tournelles... dans un moment de désespoir... avant demandé une place de chamhellan à 1 usuipateur, vous n'ayez pu l'obtenir? ('et outrage ne doit-il point vous faire passer par-dessus toutes les considérations (jue peut vous suggérei- la prudence?

.le m'étais oublié un moment... il est vrai... cet homme éblouit... Mais n allez pas au moins parler de cette demande à ces messieurs.

LA COMTESSE

Soyez trancjuilleî je ne vous en parle (pie pour vous faire voir à quel point le désordre est venu, et pour vous prouver (jue le moment est arrivé où tous les Français doivent secouer un joug humiliant.

LE COMTE

Vous avez raison. Tous les h'i aurais devraient s'entendre pour secouer le joug. Moibleu ! si tous les Français se levaient m masse contre l'usurpateur, je ne serais pas un drs derniers à marcher. — Mais, diabh'.l nous ne sommes (jue cini] ou six à

conspirer contre un homme tout-puissant. — Notre entreprise est hasardeuse. Toute la nuit j'y ai pensé, sans pouvoir fermer l'œil un instant. Il est vrai que je venais de relire les Conjuid lions de Saint-Réal*, et cela m'avait troublé. Elles sont toujours découvertes! — J'ai le pressentiment...

LA COMTESSE

Ah! faites-moi grâce, je vous prie, de vos inquiétudes et de vos pressentiments. Quoi! vous êtes homme, — gentilhomme! — vous avez été militaire, et vous êtes eiîrayé de tout. Moi qui ne suis qu'une femme, je contemple d'un œil calme toutes les conséquences de l'entreprise où je me suis engagée. Eh bien! que l'on découvre notre conjuration

— que l'on m'arrête — qu'on me traîne en prison!

— J'aurai un certain plaisir à paraître devant mes juges, à plaider ma cause. « Oui, j'ai conspiré, leur dirai-je, j'ai conspiré la perte de votre empereur, et, si c'est un crime d'avoir voulu délivrer sa patrie d'un tyran, je suis coupable! » Je m'habillerai très simplement, tout en noir, mes cheveux en bandeau, pas de bijoux .. une croix d'or pourtant... Je parlerai, je produirai de l'impression, je vous assure... Une femme jeune, élégante, accusée de conspiration... Tous les cœurs seront favorablement disposés pour elle, et s'il fallait marcher au supplice...

LE COMTE

Miséricorde! à la manière dont vous parlez, vous me faites craindre que vous ne vous dénonciez vous-

190 PROSPEH MÉRIMÉE

même |30ur avoir le plaisii- de faire l'héroïne de roman. Mélanie, Mélaiiie, les romans <jue vous lisez toujours vous feront tourner la tête ! je vous le prédis.

LA COMTESSi:.

Si ce sont les ouvrages que je lis (jui m'inspiient des sentiments nobles et généreux, il me semble, Monsieur, que vous ne feriez pas mal de les lire plus souvent. Mais le temps se passe, l'heure du rendezvous approche, et vous n'êtes pas encore habillé. Il serait à propos aussi que vous lussiez tout seul encore une fois mon... votre discours, avant de le lire à ces messieurs. Surtout appli([uez-vous à bien déclamer la fin, la péroraison.

LE COMTE

La péroraison... moi, je la trouve trop hardie, et puis il y a des phrases qui n'en finissent pas... Ce sera le diable pour retenir son haleine.

LA COMTESSE

Dépêchez, je vous en prie, monsieur des Tournelles; surtout prenez un front plus serein. La vie est un tapis vert, où l'on ne s'amuse qu'autant cjue l'on joue gros jeu*.

LE COMTE

Ah ! Napoléon, si vous saviez à quels dangers vous vous exposez!... vous ne m'auriez pas refusé la clef de chamb(dlan.

LA COMTESSE

Allez vite. . J'entends quelcpiun (jui entre à cheval dans la cour.

LE COMTE, regardant par la fenêtre.

Ciel! un militaire! un olTicier! nous sommes perdus! Tout est découvert, voilà les satellites de l'empereur qui viennent nous arrêter.

LA COMTESSE

De la présence d'esprit! Remettez-vous. Œiie s'assied,

prend une piume et écrit en parlant très haut.i VoUS ditCS doUC qu'il

faut inviter à ce bal M. le préfet, le commandant de la gendarmerie, le...

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