FRANÇOIS, JULIETTE, LA COMTESSE DES TOURNELLES
LA COMTESSi:.
Juliette, apportez ici la sonnette de bronze de mon boudoir.
JLLIKTTE.
La sonnelle .'... Mais, si madame veut m'appelei , j'entendrai bien mieux la sonnette de cette salle. — (]elle-ci.
L\ COMTESSI-.
Je vous demande la sonnette de mon boudoir, el je ne vous dis pas que ce soit pour vous appeler... Allez.
JULIETTE
Je ne dis pas... J'y vais, madame. (A part.) Pourquoi tous ces apprêts ?
(Elle sort. François rentre, portant ua fauteuil de bureau.)
LES MECONTENTS
LA COMTESSE
François, mettez ce fauteuil au milieu de la table... Imbécile, ne le mettez pas dessus, mais à côté. — Bien, comme cela. Retirez-vous. — (Il sort.) Cette salle à manger a l'air d'avoir été faite exprès pour notre réunion. Toute réflexion faite, elle vaut bien mieux que le souterrain de la vieille tour... Le souterrain serait plus poétique, mais il est trop humide, et nous y aurions gagné quelque fluxion de poitrme... — Cette sonnette fera un bon effet. D'ailleurs, peut-être la discussion sera-t-elle orageuse, et le président en aura besoin. Cela sera charmant. JULIETTE, rentrant avec la sonnette.
La voici, madame, où faut-il la mettre ?
LA COMTESSE
Posez-la sur la table auprès du grand fauteuil. — Juliette, hier, vous m'avez demandé la permission d'aller voir votre sœur ; vous pouvez sortir aujourd'hui, je n'aurai pas besoin de vous.
JULIETTE
Mais, madame, ma sœur ne m'attend pas aujourd'hui. D'ailleurs madame a permis de sortir à son cocher, et monsieur à son valet de chambre... Si madame, par hasard, recevait du monde... elle n'aurait personne.
LA COMTESSE, à part.
Voudrait-elle rester pour nous espionner ? (Haut.) Je n'attends personne. Au reste, Juliette, vous ferez
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comme il vous plaira. En tout cas, il faudra que vous portiez le livre qui est sur mon somno à madame de Sainte-Denize ; c'est tout près de votre sœur, à moins d'une demie-lieue d'ici. Vous la remercierez de ma part, et vous lui direz...
JULIETTE
Plaît-il, madame ?
LA COMTESSE
Que... la... réunion...
JILIETTE.
La réunion ?
LA COMTESSE
Que ce qu'elle sait bien... Attendez, je vais lui écrire un mot ; car vous avez si peu de mémoire ! — Ah ! Juliette, allez me chercher un des vases de porcelaine de ma cheminée. (Julietfe sort.) J'oubliais l'urne pour les scrutins... le plus important. (Elle écrit.) « Ma » chère amie, enfin ces messieurs se réunissent chez )) moi, et nous organisons aujourd'hui cette société » secrète que... » — Doucement ! n'est-ce pas trop clair ? De la prudence. (Elle déchire le billet commencé : elle écrit:) « Nos amis viennent me voir aujourd'hui ; nous... » Excellente idée ! « Nous nous occuperons » de i-emettre en honneur cette ancienne mode... » souligné... « dont je vous ai parlé, et que vous aimez » autant que moi. P. S. Retenez Juliette aussi long- » temps que vous le pourrez. » A bon entendeur... (Entre Juliette.) Eh bien, pourquoi ces deux vases ? je ne vous en avais demandé qu'un.
LES MECONTENTS
JLLIETTi:.
C'est poui- la symétrie, madame.
LA COMTESSE
La symétrie !... Remportez celui-là. Posez celui-ci à côté de la sonnette. Tenez, vous remettrez ce billet, avec ce livre, à madame de Sainte-Denize... Ah !... en rentrant, vous passerez chez Pitou, le libraire, et vous lui demanderez Le Prince, de Machiavel ; retenez bien : Le Prince, de Machiavel.
JULIETTE
Le Prince de Machiavel l Dame, madame, si c'est un roman nouveau, M. Pitou ne l'aura peut-être pas encore fait venir.
LA COMTESSE
Il n'y a pas de bibliothèque où ce livre ne se trouve. Tenez, j'écris le titre : Le Prince, de Machiavel, la meilleure traduction. (Juliette sort.) Enfin m'en voilà débarrassée. Pour François, il est sûr. — Que l'heure tarde à sonner! — Je ne me sens pas de joie. 11 me semble que je suis dans mon élément. Ah ! qu'une conspiration est une occupation agréable !
(Entre le comte des Tournelles.)