‹ MosaïqueChapitre 17 sur 33 · L.\ COMTESSE, lui versant à boire · texte numérisé non relu

L.\ COMTESSE, lui versant à boire

Je vous le disais bien, c'est le plus injuste des hommes. Vous refuser la croix! Edouard, vous sortez d'un sang trop noble pour ne pas ressentir profondément cette injure.

ÉDOl ABD.

(]e n'est pas le tout de la ressentir.

LA COMTESSE

Sans doute, il faut s'en venger.

EDOUARD

Oui ! l'empereur sera bien attrapé quand je lui aurai flanqué ma démission. Et puis donner sa démission en temps de guerre ! Cela ne se peut pas. Notre régiment va partir pour l'Espagne.

LA COMTESSE

Pour l'Espagne ! Vous allez prendre part à cette guerre afFreuse, criminelle?... Avez-vous donc sitôt oublié la trahison de lîavonne ?

LES MÉCONTENTS. 163

EDOUARD

Bah ! bah ! ces canailles d'Espagnols seront trop heureux que nous voulions bien les débarrasser de leurs moines.

L\ COMTESSE

Ah ! que vous m'affligez, Edouard ! et qu'il est triste de vous voir avec ces principes politiques!

EDOUARD

Moi ! Diable emporte si je me mêle de politique!

LA COMTESSE

Moi qui ne suis guère plus âgée que vous, j'ai conservé des souvenirs qui déjà ne parlent plus à votre cœur.

EDOUARD

Comment, ma cousine!... il serait possible?... Oh! moi aussi, je n'ai pas oublié un certain temps... Quand vous vous êtes mariée, si vous saviez tout ce que j'ai souffert !

LA COMTESSE

Edouard, vous ne me comprenez pas. Je parle du temps où votre père et le mien étaient comptés parmi les plus fermes soutiens du trône légitime... de ce temps où l'on donnait volontiers sa vie pour défendre son roi... Ah! si le vertueux marquis de Nangis savait que son fils brigue l'honneur de servir un tyran, un usurpateur plébéien, il sortirait de son tombeau et vous reprocherait de démentir votre illustre origine.

Cousine... vraiment vous me parlez là de choses... dont jamais je n'avais entendu dire le moindre mot... Je croyais que votre mari voulait être préfet, chambellan, je ne sais quoi. Nous autres militaires, voyezvous, nous obéissons à l'empereur... parce que c'est l'empereur... Nous ne sommes pas forcés de savoir s'il est usurpateur ou non...

LA COMTESSE

C'est-à-dire que vous renoncez à votre cœur d'homme pour vous faire esclaves. Vous ne voulez voir que par ses yeux, entendre que par ses oreilles.

Au fait, c'est un usurpateur... mais il est reconnu par tout le monde.

LA COMTESSE

Excepté par tous les cœurs généreux, qui ne reconnaîtront jamais d'autres souverains que nos princes exilés.

ÉDOIARD.

Les enfants de Louis XVI ! je croyais qu'ils étaient morts dans la Révolution.

LA COMTESSE

Hélas ! les barbares, ils ont fait mourir son fils dans un cachot; mais ses frères sont en exil, et un Nangis a pu les oublier !

LES MECONTENTS

EDOr.VIîU.

Ma foi, c'est que... .le n'ai rien lu, moi.

LA COAITESSE.

Je l'avoue, j'avais fondé sur vous de grandes espérances. Je me flattais que la fausse gloire de l'usurpateur n'aurait pu vous séduire ; j'espérais vous trouver fidèle au parti du malheur.

ÉDOLAHD.

Mais, ma cousine..., c'est bien ma manière de voir... mais seulement je ne sais pas trop comment on pourrait s'y prendre...

LA CO'MTESSE.

Edouard, Edouard, votre discrétion, je le sais, est au-dessus de votre âge. Je me fie à vous ; vos sentiments politiques sont opposés aux miens, il est vrai ; mais vous êtes rempli d'honneur et vous ne me trahirez point.

KDOl AlU).

Oh ! ma cousine... Mais je vous répète que je n'ai pas d'opinions politiques ; et, si j'en prends, je prendrai les vôtres.

LA COMTESSE

Un petit nombre d'hommes courageux ont formé le projet d'affranchir leur pays d'un joug honteux; et mon mari et moi-même, nous allons travailler dans ce but. Peut-être, avec l'aide de Dieu, parviendrons-nous à rappeler en France nos princes légitimes... peut-être succomberons-nous... et...

Ah çà ! mais c'est donc une conspiration que vous laites? Malepeste ! cousine, comme vous y allez !

Oui, Edouard, une conspiration ; et jamais il n'en lut de plus digne de succès. M 'imaginant que vous gémissiez comme moi sous la tyrannie du Corse, je voulais vous offrir de partager nos périls et notre gloire...

EDOUARD

Quoi ! vous conspirez !... sérieusement? sans farce ?

LA COMTESSE

Oui, Edouard ; et, faible femme que je suis, c'est moi qui al conçu l'idée de ce complot. — Edouard, je vous ai parlé à cœur ouvert. — Si vous aimez mieux votre empereur que votre famille, vous pouvez lui révéler nos projets, vous pouvez nous perdre ; je saurai subir mon sort.

Ah ! morbleu !... pour qui me prenez- vous?... Vous ne pensez pas ce que vous dites; autrement... Ma foi, puisque vous en êtes, le diable m'emporte ! j'ai envie de m'en mêler.

LA COMTESSE

Il serait vrai ?

EDOUARD

Pourquoi pas ? je vois que cela vous fait plaisir;

LES MECONTENTS

cl, pour vous faire plaisir, je passerais au travers du leu.

Charmant jeune homme !

ÉDOUAUI).

Une conspiration!... cela doit être divertissant. Moi, les conspirations, c'est mon fort. J'ai été chassé du lycée parce que j'étais à la tête d'une conspiration pour rosser un de nos maîtres de quartier; c'est pour cela que je suis un ignorant. On m'a campé dans une école militaire ; puis on m'a mis une épaulette sur l'épaule, un sabre au côté ; et en avant la théorie !

LA COMTESSE

Je gage que ce maître de quartier était quelque jacobin qui voulait abuser de son autorité pour opprimer un jeune gentilhomme.

EDOUARD

Il s'appelait Ragoulard.

LA COMTESSE

Oh ! quel nom jacobin ! — Allons, mon ami, vous êtes des nôtres ?

EDOUARD

En vérité, cousine.., je ne sais si c'est votre bon vin et la fatigue de la route... ou bien si ce sont vos beaux yeux, ce qui est bien plus probable... mais je me sens tout près de dire et de faire des bêtises... Je ne puis mettre deux idées l'une devant l'autre... D'honneur, vous m'avez ensorcelé !

Dites, Edouard, que j'ai rallumé dans votre cœur les sentiments d'amour pour nos rois ; ils sont aussi naturels que la bravoure et la beauté à ceux de notre lace.

KUOL AltU.

Eh bien ! oui, c'est décidé, je m'en bats loeil... j'aurai de l'amour pour nos rois... surtout pour vous, cousine... Ma foi, le mot m'est échappé... mais j'ai dit ce que je pense... tant pis si cela vous fâche.

LA COMTESSE

Vous êtes un étrange enfant, Edouard ; mais le naturel est bon, je veux vous convertir.

ÉDOl AltD.

Ah ! c'est ce que me disait cette chanoinesse bavaroise que... A part.) Qu'est-ce que j'allais donc dire !

LA COMTESSE

]Sous attendons aujourd'hui même ces amis, ces fidèles dont je vous ai parlé. Ce sont les hommes les plus influents du pays. Le but de notre réunion, c'est de former une association dont l'objet... oui, une association qui s'occupera... comme cela... une association en opposition avec le gouvernement impérial, et qui saisira la première occasion de le renverser.

EDOUARD

Quand on renversera ce gouvernement-là, il faudra donner un fier coup d'épaule.

LES MÉCONTENTS. 169

LA COMTESSE

Soyez persuadé que nous avons de puissants moyens à notre disposition. Je vous expliquerai tout cela plus en détail pendant le séjour que vous allez faire au château. Aujourd'hui, nous ne nous occuperons qu'à former, qu'à constituer notre association, notre société secrète...

Oh ! dites notre conjuration ; ce mot est bien plus joli.

LA COMTESSE

Nous réglerons certaines formalités indispensables ; enfin vous verrez...

ÉDOl AltD.

Suffit que vous y soyez, cousine, pour que je m'v amuse.

LA COMTESSE

Vous m'avez donné votre foi, Edouard, je compte sur vous. Voyons, mettez votre main dans la mienne... Edouard, Edouard, finissez ; ce que nous faisons est très sérieux... — N'est-ce pas que sous jurez d'être fidèle à notre belle cause ?

ÉDOLARD.

Oui, ma cousine, je vous le jure.

LA COMTESSE

Bien, bon jeune homme ! — Répétez avec moi ce cri avec lequel vos aïeux marchaient autrefois à la victoire : « Vive le roi ! »

EDOUARD

Vive le roi !

LA COMTESSE, ballant des mains.

Il est à nous ! il est à nous !

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