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Fashionablc des basses classes

II y a des cirques [plazas) dans presque toutes le» grandes villes d'Espagne. Ces édifices sont très simplement, pour ne pas dire très grossièrement, construits. Ce ne sont en général que de grandes baraques en planches, et on cite comme une merveille l'amphitéâtre de Ronda, parce qu'il est entièrement bâti en pierre. C'est le plus beau de l'Espagne, comme le château de Thunderten-Tronkh était le plus beau de la Westphalie, parce qu'il avait une porte et des fenêtres. Mais qu'importe la décoration d'un théâtre quand le spectacle est excellent ?

Le cirque de Madrid peut contenir environ sept mille spectateurs, qui entrent et sortent sans confusion par un grand nombre de portes. On s'assied sur des bancs de bois ou de pierre ; quelques loges ont des chaises. Celle de Sa Majesté Catholique est la seule qui soit assez élégamment décorée.

L'arène est entourée d'une forte palissade, haute d'environ six pieds. A deux pieds de terre règne tout alentour, et des deux côtés de la palissade, une saillie en bois, une espèce de marchepied ou d'étrier qui sert au toréador poursuivi à passer plus facilement par-dessus la barrière. Un corridor étroit la sépare des gradins des spectateurs, aussi élevés qu'elle, et garantis en outre par une double corde retenue par de forts piquets. C'est une précaution qui ne date que de quelques années. Un taureau avait non seulement sauté la barrière, ce qui arrive fréquemment, mais encore s'était élancé jusque sur les gradins, on il avait tué ou estropié nombre de curieux. La corde tendue est censée suffisante pour prévenir le retour d'un semblable accident.

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Quatre portes débouchent clans l'arène. L'une communique à l'écurie des taureaux (toril) ; l'autre mène à la boucherie [matadero), où l'on écorche et dissèque les taureaux. Les deux autres servent aux acteurs humains de cette tragédie.

Un peu avant la course/ les toréadors se réunissent dans une salle attenante au cirque. Tout auprès sont les écuries des chevaux. Plus loin, on trouve une infirmerie. Un chirurgien et un prêtre se tiennent dans le voisinage, tout prêts à donner leurs soins aux blessés.

La salle qui sert de loyer est ornée d'une madone peinte, devant laquelle brûlent quelques bougies ; au-dessous, on voit une table avec un petit réchaud contenant des charbons allumés. En entrant, chaque torero ôte d'abord son chapeau à l'image, marmotte à la hâte un bout de prière, puis tire un cigare de sa poche, l'allume au réchaud, et fume en causant avec ses camarades et les amateurs qui viennent discuter avec eux le mérite des taureaux qu'ils vont combattre.

Cependant, dans une cour intérieure, les cavaliers qui doivent jouter à cheval se préparent au combat «n essayant leurs chevaux. A cet effet, ils les lancent au galop contre un mur qu'ils choquent d'une longue perche en guise de pique ; sans quitter ce point d'appui, ils exercent leurs montures à tourner rapidement et le plus près possible du mur. Vous verrez tout à l'heure que cet exercice n'est pas inutile. Les chevaux dont on se sert sont des rosses de réforme qu'on achète à bas prix. Avant d'entrer dans l'arène, de peur que les cris de la multitude et que la vue

des taureaux ne les efifarouchcut, on leur bande le» yeux, et l'on emplit leurs oreilles d'éloupes mouillées.

L'aspect du cirque est très animé. L'arène, dès avant le combat, est remplie de monde, et les gradins et les lo^es offrent une masse confuse de tètes. Il y a deux sortes de places : du côté de l'ombre sont les plus chères et les plus commodes; mais le côté du soleil est toujours garni d'intrépides amateurs. On voit beaucoup moins de femmes que d'hommes, et la plupart sont de la classe des manolas (griseltes). Dans les loges, on remarque pourtant quelques toilettes élégantes, mais peu de jeunes femmes. Les romans français et anglais ont perverti depuis peu les Espagnoles, et leur ôtent le respect pour leurs vieilles coutumes. Je ne crois pas qu'il soit défendu aux ecclésiastiques d'assister à ces spectacles ; cependant je n'en ai jamais vu qu'un seul en costume (à Séville). On m'a dit que plusieurs s'y rendaient déguisés.

A. un signal donné par le président de la course, un alguazil mayor, accompagné de deux alguazils en costume de Crispin, tous les trois à cheval, et suivis d'une compagnie de cavalerie, font évacuer l'arène et le corridor étroit qui la sépare des gradins. ()uand ils se sont retirés avec leur suite, un héraut, escorté d'un notaire et d'autres alguazils à pied, vient lire au milieu de la place un ban qui défend de rien jeter dans l'arène, de troubler les combattants par des cris ou des signes, etc. A peine a-t-il paru, que, malgré la formule respectable : — Au

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nom du roi, notre seigneur, que Dieu garde longtemps... — des huées et des sifflets s'élèvent de toutes parts, et durent autant que la lecture de la défense, qui d'ailleurs n'est jamais observée. Dans le cirque, et là seulement, le peuple commande en souverain, et peut dire et faire tout ce qu'il veut.

Il y a deux classes principales de toreros : les picadors, qui combattent à cheval, armés d'une lance : et les chulos, à pied, qui harcèlent le taureau en agitant des draperies de couleurs brillantes. Parmi ces derniers sont les banderilleros et les matadors, dont je vous parlerai bientôt. Tous portent le costume andalou, à peu près celui de Figaro dans le Barbier de Séville ; mais, au lieu de culottes et de bas de soie, les picadors ont des pantalons de cuir épais, garnis de bois et de fer, afin de préserver leurs jambes et leurs cuisses des coups de corne. A pied, ils marchent écarquillés comme des compas ; et, s'ils sont renversés, ils ne peuvent guère se relever qu'à l'aide des chulos. Leurs selles sont très hautes, de forme turque, avec des étriers en fer, semblables à des sabots, et qui couvrent entièrement le pied. Pour se faire obéir de leurs rosses, ils ont des éperons armés de pointes de deux pouces de longueur. Leur lance est grosse, très forte, terminée par une pointe de fer très aiguë ; mais, comme il faut faire durer le plaisir, cette pointe est garnie d'un bourrelet de corde qui ne laisse pénétrer dans le corps du taureau qu'un pouce de fer environ.

Un des alguazils à cheval reçoit dans son chapeau une clef que lui jette le président des jeux. Celte

clef n'ouvre rien ; mais il la porte cependant à l'homme chargé d'ouvrir le toril, et s'échappe aussitôt au grand galop, accompagné des huées de la multitude, qui lui crie que le taureau est déjà dehors et qu'il le poursuit. Celte plaisanterie se renouvelle à toutes les courses.

Cependant les picadors ont pris leurs places. Il yen a d'ordinaire deux à cheval dans larène ; deux ou trois autres se tiennent en dehors, prêts à les remplacer en cas d'accidents, tels que mort, fractures graves, etc. Une douzaine de chulos à pied sontdistribuésdans la place, à portée de s'entr'aider mutuellement.

Le taureau, préalablement irrité à dessein dans sa cage (par des piqûres et des frictions d'acide nitrique), sort furieux. Ordinairement il arrive d'un élan jusqu'au milieu de la place, et là s'arrête tout court, étonné du bruit qu'il entend et du spectacle qui l'entoure. Il porte sur la nuque un nœud de rubans fixé par un petit crochet qui entre dans la peau. La couleur de ces rubans indique de quel troupeau [vacada) il sort; mais un amateur exercé reconnaît, à la seule vue de l'animal, à quelle province et à quelle race il appartient.

Les chulos s'approchent, agitent leurs capes éclatantes, et tâchent d'attirer le taureau vers l'un des picadors. Si la bête est brave, elle l'attaque sans hésiter. Le picador, tenant son cheval bien rassemblé, s'est placé, la lance sous le bras, précisément en face du taureau ; il saisit le moment oîi il baisse la tête, prêt à le frapper de ses cornes, pour lui porter un

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coup de lance sur la nuque, et non ailleurs ^ ; il appuie sur le coup de toute la force de son corps, et en même temps il fait partir le cheval par la gauche, de manière à laisser le taureau à sa droite. Si tous ces mouvements sont bien exécutés, si le picador est robuste et son cheval maniable, le taureau, emporté par sa propre impétuosité, le dépasse sans le toucher. Alors le devoir des chulos est d'occuper le taureau, de manière à laisser au picador le temps de s'éloigner ; mais souvent l'animal reconnaît trop bien celui qui l'a blessé : il se tourne brusquement, gagne le cheval de vitesse, lui enfonce ses cornes dans le ventre, et le renverse avec son cavalier. Celuici est aussitôt secouru par les chulos; les uns le relèvent, les autres en lançant leurs capes à la tête du taureau le détournent, l'attirent sur eux, et lui échappent en gagnant à la course la barrière qu'ils escaladent avec une légèreté surprenante. Les taureaux espagnols courent aussi vite qu'un cheval ; et, si le chulo était fort éloigné de la barrière, il échapperait difficilement. Aussi est-il rare que les cavaliers, dont la vie dépend toujours de l'adresse des chulos, se hasardent vers le milieu de la place ; quand ils le font, cela passe pour un trait d'audace extraordinaire. Une fois remis sur pieds, le picador remonte

1. Je vis, un jour, un picador renversé qui allait être tué si son camarade ne l'eût dégagé et n'eût fait reculer le taureau en lui donnant un coup de lance sur le nez. La circonstance servait d'excuse. Cependant j'entendis de vieux amateurs s'écrier : « C'est une honte ! un coup de lance sur le nez ! on devrait chasser cet homme de la place. »

aussitôt son cheval, s'il peut se relever aussi. Peu importe que la pauvre bête perde des flots de sang, que ses entrailles traînent à terre et s'entortillent dans ses jambes; tant qu'un cheval peut marcher, il doit se présenter au taureau. Reste-t-il abattu, le picador sort de la place, et y rentre à l'instant monté sur un cheval frais.

J'ai dit que les coups de lance ne peuvent laire qu'une légère blessure au taureau, et ils n'ont d'autre effet que de l'irriter. Pourtant les chocs du cheval et du cavalier, le mouvement qu'il se donne, surtout les réactions qu'il reçoit en s'arrêtant brusquement sur ses jarrets, le fatiguent assez promptement. Souvent aussi la douleur des coups de lance le décourage, et alors il n'ose plus attaquer les chevaux, ou, pour parler le jargon tauromachique, il refuse d'en- U'er. Cependant, s'il est vigoureux, il a déjà tué quatre ou cinq chevaux. Les picadors se reposent alors, et l'on donne le signal de planter les banderillas.

Ce sont des bâtons d'environ deux pieds et demi, enveloppés de papier découpé, et terminés par une pointe aiguë, barbelée pour qu'elle reste dans la plaie. Les chulos tiennent un de ces dards de chaque main. La manière la plus sûre de les placer, c'est de s'avancer doucement derrière le taureau, puis de l'exciter tout à coup en frappant avec bruit les banderilles l'une contre l'autre. Le taureau étonné se retourne, et charge son ennemi sans hésiter. Au moment où il le touche presque, lorsqu'il baisse la tête pour frapper, le chulo lui enfonce à la fois les

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deux banderilles de chaque coté du cou, ce qu'il ne peut faire qu'en se tenant pour un instant tout près et vis-à-vis du taureau et presque entre ses cornes ; puis il s'efface, le laisse passer, et gagne la barrière pour se mettre en sûreté. Une distraction, un mouvement d'hésitation ou de frayeur suffiraient pour le perdre. Les connaisseurs regardent pourtant les fonctions de banderillero comme les moins dangereuses

de toutes. Si, par malheur, il tombe en plantant les banderilles, il ne faut pas qu'il essaye de se relever ; il se tient immobile à la place où il est tombé. Le taureau ne frappe à terre que rarement, non point par générosité, mais parce qu'en chargeant il ferme les yeux et passe sur l'homme sans l'apercevoir. Quelquefois pourtant il s'arrête, le flaire comme pour s'assurer qu'il est bien mort; puis, reculant de quelques pas, il baisse la tête pour l'enlever sur ses cornes ; mais alors les camarades du banderillero l'entourent et l'occupent si bien, qu'il est forcé d'abandonner le cadavre prétendu.

Lorsque le taureau a montré de la lâcheté, c'està-dire quand il n'a pas reçu gaillardement quatre coups de lance, c'est le nombre de rigueur, les spectateurs, juges souverains, le condamnent par acclamation à une espèce de supplice qui est à la fois un châtiment et un moyen de réveiller sa colère. De tous côtés s'élève le cri de fuego ! fuego ! (du feu ! du feu !). On distribue alors aux chulos, au heu de leurs armes ordinaires, des banderilles dont le manche est entouré de pièces d'artifice. La pointe est garnie d'un morceau d'amadou allumé. Aussitôt qu'elle

pénètre dans la peau, l'amadou est repoussé sur la mèche des fusées; elles prennent feu, et la flamme, qui est dirigée vers le taureau, le brûle jusqu'au vif et lui fait faire des sauts et des bonds qui amusent extrêmement le public. C'est en effet un spectacle admirable que de voir cet animal énorme, écumant de rage, secouant les banderilles ardentes et s'agitanl au milieu du feu et de la fumée. En dépit de messieurs les poètes, je dois dire que de tous les animaux que j'ai observés aucun n'a moins d'expression dans les yeux que le taureau. Il faudrait dire ne change moins d'expression ; car la sienne est presque toujours celle de la stupidité brutale et farouche. Rarement il exprime sa douleur par des gémissements : les blessures l'irritent ou l'effrayent; mais, jamais, passezmoi l'expression, il n'a l'air de réfléchir sur son sort; jamais il ne pleure comme le cerf. Aussi n'inspiret-il de pitié que lorsqu'il s'est fait remarquer par son courage ^.

Quand le taureau porte au cou trois ou quatre paires de banderilles, il est temps d'en finir avec lui. Un roulement de tambours se fait entendre ; aussitôt un des chulos désigné d'avance, c'est le matador, sort du groupe de ses camarades. Richement vêtu, couvert d'or et de soie, il lient une longue épée et un manteau écarlate, attaché à un bâton, pour qu'on

1. Quelquefois, et dans des occasions solennelles, la hampe de la banderille est enveloppée d'un long filet de soie dans lequel sont renfermés de petits oiseaux en vie. La pointe de la banderille, en frappant, coupe le nœud qui ferme le filet, et les oiseaux s'échappent après s'être longtemps débattus aux oreilles du taureau-

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puisse le manier plus commodément. Ce manteau s'appelle la muleta. Il s'avance sous la loge du président et lui demande avec une révérence profonde la permission de tuer le taureau. C'est une formalité qui le plus souvent n'a lieu qu'une seule fois pour toute la course. Le président, bien entendu, répond affirmativement d'un signe de tête. Alors le matador pousse un çwa, fait une pirouette, jette son chapeau à terre et marche à la rencontre du taureau.

Dans ces courses, il y a des lois aussi bien que dans un duel : les enfreindre serait aussi infâme que de tuer son adversaire en traître. Par exemple, le matador ne peut frapper le taureau qu'à l'endroit de la réunion de la nuque avec le dos, ce que les Espagnols appellent la croix. Le coup doit être porté de haut en bas, comme on dirait en seconde; jamais en dessous. Mieux vaudrait mille fois perdre la vie que de frapper un taureau en dessous, de côté ou par derrière. L'épée dont se servent les matadors est longue, forte, tranchante des deux côtés ; la poignée, très courte, est terminée par une boule que l'on appuie contre la paume de la main. Il faut une grande habitude et une adresse particulière pour se servir de cette arme.

Maintenant, pour bien tuer un taureau, il faut connaître à fond son caractère. De cette connaissance dépend non seulement la gloire, mais la vie du matador. On le conçoit, il y a autant de caractères différents parmi les taureaux que parmi les hommes ; pourtant ils se distinguent en deux divisions bien tranchées : les clairs et les obscurs. Je parle ici la

langue du cirque. Les clairs attaquent l'ranchement; les obscurs, au contraire, sont rusés et cherchent à prendre leur homme en traître. Ces derniers sont extrêmement dangereux.

Avant d'essayer de donner le coup d'épée à un taureau, le matador lui présente la muleta, l'excite, et observe avec attention s'il se précipite dessus franchement aussitôt qu'il l'aperçoit, ou s'il s'en approche doucement pour gagner du terrain, et ne charger son adversaire qu'au moment où il paraît être trop près pour éviter le choc. Souvent on voit un taureau secouer la tête d'un air de menace, gratter la terre du pied sans vouloir avancer, ou même reculer à pas lents, tâchant d'attirer l'homme vers le miheu de la place, où celui-ci ne pourra lui échapper. D'autres, au lieu d'attaquer en ligne droite, s'approchent par une marche oblique, lentement et feignant d'être fatigués; mais, dès qu'ils ont jugé leur distance, ils partent comme un trait.

Pour quelqu'un qui entend un peu la tauromachie, c'est un spectacle intéressant que d'observer les approches du matador et du taureau, qui, comme deux généraux habiles, semblent deviner les intentions l'un de l'autre, et varient leurs manœuvres à chaque instant. Un mouvement de tête, un regard de côté, une oreille qui s'abaisse, sont pour un matador exercé autant de signes non équivoques des projets de son ennemi. Enfin le taureau impatient s'élance contre le drapeau rouge dont le matador se couvre à dessein. Sa vigueur est telle, qu'il abattrait une muraille en la choquant de ses cornes ; mais

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Ihomme l'esquive par un léger mouvement de corps; il disparaît comme par enchantement et ne lui laisse qu'une draperie légère qu'il élève au-dessus de ses cornes en défiant sa fureur. L'impétuosité du taureau lui fait dépasser de beaucoup son adversaire ; il s'arrête alors brusquement en roidissant ses jambes, et ces réactions brusques et violentes le fatiguent tellement que, si ce manège était prolongé, il suffirait seul pour le tuer. Aussi, Romero, le fameux professeur, dit-il qu'un bon matador doit tuer huit taureaux en sept coups d'épée. Un des huit meurt de fatigue et de rage.

Après plusieurs passes, quand le matador croit bien connaître son antagoniste, il se prépare à lui donner le dernier coup. Affermi sur ses jambes, il se place bien en face de lui et l'attend, immobile, à la distance convenable. Le bras droit, armé de l'épée, est replié à la hauteur de la tête ; le gauche, étendu en avant, tient la muleta qui, touchant presque à terre, excite le taureau à baisser la tête. C'est dans ce moment que le matador lui porte le coup mortel, de toute la force de son bras, augmentée du poids de son corps et de l'impétuosité même du taureau. L'épée, longue de trois pieds, entre souvent jusqu'à la garde ; et, si le coup est bien dirigé, l'homme n'a plus rien à craindre. Le taureau s'arrête tout court; le sang coule à peine ; il relève la tête ; ses jambes tremblent, et tout d'un coup il tombe comme une lourde masse. Aussitôt de tous les gradins partent des i'wa assourdissants; les mouchoirs s'agitent; les chapeaux des majos volent dans l'arène, et le héros

vainqueur envoie modestement des baise-mains de tous les côtés.

Autrefois, dit-on, jamais il ne se donnait plus d'une estocade ; mais tout dégénère, et maintenant il est rare qu'un taureau tombe du premier coup. Si cependant il paraît mortellement blessé, le matador ne redouble pas ; aidé des chulos, il le fait tourner en cercle en l'excitant avec les manteaux de manière à l'étourdir en peu de temps. Dès qu'il tombe, un chulo l'achève d'un coup de poignard asséné sur la nuque ; l'animal expire à l'instant.

On a remarqué que presque tous les taureaux ont un endroit dans le cirque auquel ils reviennent toujours. On le nomme la querencia. D'ordinaire, c'est la porte par où ils sont entrés dans l'arène.

Souvent on voit le taureau, emportant dans le cou l'épée fatale dont la garde seule sort de son épaule, traverser la place à pas lents, dédaignant les chulos et leurs draperies dont ils le poursuivent. Il ne pense plus qu'à mourir commodément. Il cherche l'endroit qu'il affectionne, s'agenouille, se couche, étend la tête et meurt tranquillement si un coup de poignard ne vient pas hâter sa fin.

Si le taureau refuse d'attaquer, le matador court à lui et, toujours au moment où l'animal baisse la tête, il le perce de son épée {estocada de i^olapiè) ; mais, s'il ne baisse pas la tête, ou s'il s'enfuit toujours, il faut, pour le tuer, employer un moyen bien cruel. Un homme, armé d'une longue perche terminée par un fer tranchant en forme de croissant {média luna), lui coupe traîtreusement les jarrets

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par derrière, et, dès qu'il est abattu on l'achève d'un coup de poignard. C'est le seul épisode de ces combats qui répugne à tout le monde. C'est une espèce d'assassinat. Heureusement il est rare qu'il soit nécessaire d'en venir là pour tuer un taureau.

Des fanfares annoncent sa mort. Aussitôt trois mules attelées entrent au grand trot dans le cirque ; un nœud de cordes est fixé entre les cornes du taureau, on y passe un crochet, et les mules l'entraînent au galop. En deux minutes, les cadavres des chevaux et celui du taureau disparaissent de l'arène.

Chaque combat dure à peu près vingt minutes, et, d'ordinaire, on tue huit taureaux dans un aprèsmidi. Si le divertissement a été médiocre, à la demande du public, le président des courses accorde un ou deux combats de supplément.

Vous voyez que le métier de torero est assez dangereux. Il en meurt, année moyenne, deux ou trois dans toute l'Espagne. Peu d'entre eux parviennent à un âge avancé. S ils ne meurent pas dans le cirque, ils sont obligés d'y renoncer de bonne heure par suite de leurs blessures. Le fameux Pepe Illo reçut dans sa vie vingt-six coups de corne ; le dernier le tua. Le salaire assez élevé de ces gens n'est pas le seul mobile qui leur fasse embrasser leur dangereux métier. La gloire, les applaudissements leur font braver la mort. Il est si doux de triompher devant cinq ou six mille personnes. Aussi n'est-il pas rare de voir des amateurs d'une naissance distinguée partager les dangers et la gloire des toreros de profes-

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sion. J'ai vu à Séville un marquis et un comte remplir dans une course publique les fonctions de matador.

Bien est-il vrai que le public ne se montre guère indulgent pour les toreros. La moindre marque de timidité est punie de huées et de sifllets. Les injures les plus atroces pleuvent de toutes parts ; quelque" fois même par l'ordre du peuple, et c'est la plus terrible marque de son indignation, un alguazil s'approche du toréador et lui enjoint, sous peine de la prison, d'attaquer au plus vite le taureau.

Un jour, l'acteur Maïquez, indigné de voir un matador hésiter en présence du plus obscur de tous les taureaux, l'accablait d'injures. — « Monsieur Maïquez, lui dit le matador, voyez-vous, ce ne sont pas ici des menteries comme sur vos planches. »

Les applaudissements et l'envie de se faire une renommée ou de conserver celle qu'ils ont acquise obligent les toréadors à renchérir sur les dangers auxquels ils sont naturellement exposés. Pepe Illo, et Romero après lui, se présentaient au taureau avec des fers aux pieds. Le sang-froid de ces hommes dans les dangers les plus pressants a quelque chose de miraculeux. Dernièrement un picador, nommé Francisco Sevilla, fut renversé et son cheval éventré par un taureau andalou, d'une force et d'une agilité prodigieuses. Ce taureau, au lieu de se laisser distraire par les chulos, s'acharna sur l'homme, le piétina et lui donna un grand nombre de coups de corne dans les jambes; mais, s'apercevant qu'elles étaient trop bien défendues par le pantalon de cuir garni de fer, il se retourna et baissa la tête pour lui enfoncer sa

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corne dans la poitrine. Alors Sevilla, se soulevant d'un eflbrt désespéré, saisit d'une main le taureau par l'oreille, de l'autre il lui enfonça les doigts dans les nasaux, pendant qu'il tenait sa tête collée sous celle de cette bête furieuse. En vain le taureau le secoua, le foula aux pieds, le heurta contre terre ; jamais il ne put lui faire lâcher prise. Chacun regardait avec un serrement de cœur cette lutte inégale. C'était l'agonie d'un brave; on regrettait presque qu'elle se prolongeât ; on ne pouvait ni crier, ni respirer, ni détourner les yeux de celte scène horrible : elle dura près de deux minutes. Enfin le taureau, vaincu par l'homme dans ce combat corps à corps, l'abandonna pour poursuivre des chulos. Tout le monde s'attendait à voir Sevilla emporté à bras hors de l'enceinte. On le relevé ; à peine est-il sur ses pieds qu'il saisit une cape et veut attirer le taureau, malgré ses grosses bottes et son incommode armure de jambes. 11 fallut lui arracher la cape, autrement il se faisait tuer à cette fois. On lui amène un cheval ; il s'élance dessus, bouillant de colère, et attaque le taureau au milieu de la place. Le choc de ces deux vaillants adversaires fut si terrible, que cheval et taureau tombèrent sur les genoux. Oh ! si vous aviez entendu les i>wa, si vous aviez vu la joie frénétique, l'espèce d'enivrement de la foule en voyant tant de courage et tant de bonheur, vous eussiez envié comme moi le sort de Sevilla ! Cet homme est devenu immortel à Madrid...

Juin 1842.

P. S. Hélas ! que vient-on de m'apprendre ! Francisco Sevilla est mort l'année dernière. Il est mort, non dans le cirque, où il devait finir, mais emporté par une maladie de foie. C'est à Caravanchel, près de ces beaux arbres que j'aime tant, qu'il est mort loin d'un public pour lequel il avait tant de fois risqué sa vie.

Je le revis en 1840, à jNIadrid, aussi brave, aussi téméraire qu'à l'époque où j'écrivais la lettre qu'on vient de lire. Je l'ai vu encore plus de vingt fois rouler dans la poussière sous son cheval éventré; je lui ai vu casser maintes lances, et faire assaut de force avec les terribles taureaux de Gaviria. « Si Francisco Sevilla avait des cornes, disait-on dans le cirque, il n'y aurait pas un toréador qui osât se mettre devant lui. » L'habitude de la victoire lui avait inspiré une audace inouïe. Quand il se présentait devant un taureau, il s'indignait que la bête n'eût pas peur de lui. « Tu ne me connais donc pas ? » lui criait-il avec fureur. Certes il leur montrait bien vite à qui ils avaient affaire.

Mes amis me procurèrent le plaisir de dîner avec Sevilla, il mangeait et buvait comme un héros d'Homère, et c'était le plus gai compagnon qui se pût rencontrer. Ses façons andalouses, son humeur joviale et son patois rempli de métaphores pittoresques avaient un agrément tout particulier dans ce colosse, qui semblait n'avoir été créé par la nature que pour tout exterminer.

Une dame espagnole, fuyant de Madrid au moment

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où le choléra y exerçait ses ravages, se rendait à Barcelone dans une diligence où se trouvait Sevilla, qui allait dans la même ville pour une course annoncée longtemps à l'avance. Pendant la route, la politesse, la galanterie, les petits soins de Sevilla ne se démentirent pas un instant. Arrivés devant Barcelone, la junte de santé, bète comme elles le sont toutes, annonça aux voyageurs qu'ils feraient une quarantaine de dix jours, excepté Sevilla, dont la présence était trop désirée pour que les lois sanitaires lui fussent applicables ; mais le généreux picador rejeta bien loin cette exception si avantageuse pour lui. « Si madame et mes compagnons n'ont pas libre pratique, dit-il résolument, je ne piquerai pas ! »

Entre la crainte de la contagion et celle de manquer une belle course, on ne pouvait hésiter. La junte céda, et fit bien ; car, si elle s'était obstinée, le peuple eût brûlé le lazaret et les gens de la quarantaine.

Après avoir payé mon tribut de louanges et de regrets aux mânes de Sevilla, je dois parler d'une autre illustration qui règne aujourd'hui sans rivale dans le cirque. On connaît si mal en France ce qui se passe en Espagne, qu'il y a peut-être en deçà des Pyrénées des gens à qui le nom de Montés est encore inconnu.

Tout ce que la renommée a publié de vrai ou de faux au sujet des matadors classiques, Pepe Illo et Pablo Romero, Montes le fait voir tous les lundis dans le cirque national, comme on dit aujourd'hui. Courage, grâce, sang-froid, adresse merveilleuse, il

réunit tout. Sa présence clans le cirque anime, transporte acteurs et spectateurs. Il n'y a plus de mauvais taureaux, plus de cliulos timides ; chacun se surpasse. Les toréadors d'un courage douteux deviennent des héros lorsque Montés les guide, car ils savent qu'avec lui personne ne court de danger. Un geste de lui suffit pour détourner le taureau le plus furieux au moment où il va percer un picador renversé. Jamais on n'a vu de média luna dans une place où Montés a combattu. Clairs, obscurs, tous les taureaux lui sont bons ; il les fascine, il les transforme, il les lue quand et comment il lui plaît. C'est le premier matador que j'ai vu gallear el toro, c'est-à-dire se présenter le dos à l'animal en fureur pour le faire passer sous son bras. A peine daigne-t-il tourner la tête quand le taureau se précipite sur lui. Quelquefois, jetant un manteau sur ses épaules, il traverse le cirque suivi par le taureau ; la bête, enragée, le poursuit sans pouvoir l'atteindre, et cependant elle est si près de Montés que chaque coup de corne relève le bout du manteau. Telle est la confiance que Montés inspire, que pour les spectateurs l'idée du danger a disparu, ils n'ont plus d'autre sentiment que l'admiration.

Montés passe pour avoir des opinions peu favorables à Tordre de choses actuel. On dit qu'il a été volontaire royaliste, et qu'il est écreçisse, cangrejo, c'est-à-dire modéré. Si les bons patriotes s'en affligent, ils ne peuvent se soustraire à l'enthousiasme général. J'ai vu des descalzos (sans-culottes) lui jeter leurs chapeaux avec transport et le supplier de les mettre

LETTRES D ESPAGNE

un instant sur sa tète : voilà les mœurs du seizième siècle. — Brantôme dit quelque part: « .l'ai connu » force gentilshommes qui. premier que porter leurs » bas de soie, prioient leurs dames et maîtresses de » les essayer et porter devant eux quelque huit ou » dix jours, de plus que du moins ; et puis les por- » toient en très grande vénération et contentement » d'esprit et de corps. »

Montés a la tournure d'un homme comme il faut. Il vit noblement, et se consacre à sa famille, dont il a par son talent assuré l'avenir. Ses manières aristocratiques déplaisent à quelques toréadors qui le jalousent. Je me souviens qu'il refusa de dîner avec nous lorsque nous engageâmes Sevilla. A cette occasion, Sevilla nous donna son opinion sur le compte de Montés avec sa franchise ordinaire. — Montes no fue realista ; es biien coinpahero, lucicnte matadoi' , attende à los picadores, pero es un p... » Cela veut dire qu'il porte un frac hors du cirque, qu'il ne va jamais au cabaret, et qu'il a de trop bonnes façons.

Sevilla est le Marins de la tauromachie. Montés en est le César.

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