‹ MosaïqueChapitre 9 sur 33 · TAMA?»GO · texte numérisé non relu

TAMA?»GO

nous révolter contre eux. Tii nous avais vanté ton savoir, tu nous avais promis de nous ramener dans notre pavs. Nous t'avons cru, insensés que nous étions ! et voilà que nous avons manqué de périr tous parce que tu as offensé le fétiche des blancs.

Tamaa<^o releva fièrement la tête, et les noirs qui l'entouraient reculèrent intimidés. Il ramassa deux fusils, fit signe à sa femme de le suivre, traversa la foule, qui s'ouvrit devant lui, et se dirigea vers l'avant du vaisseau. Là, il se lit comme un rempart avec des tonneaux vides et des planches ; puis il s'assit au milieu de cette espèce de retranchement, d'oîi sortaient menaçantes les baïonnettes de ses deux fusils. On le laissa tranquille. Parmi les révoltés, les uns pleuraient; d'autres, levant les mains au ciel, invo- ([uaient leui's fétiches et ceux des blancs. Ceux-ci, à genoux devant la boussole, dont ils admiraient le mouvement continuel, la suppliaient de les ramener dans leur pays ; ceux-là se couchaient sur le tillac dans un morne abattement. Au milieu de ces déses- [)érés, qu'on se représente des femmes et des enfants hurlant d'effroi, et une vingtaine de blessés implorant des secours que personne ne pensait à leur donner.

Tout à coup un nègre paraît sur le tillac : son visage est radieux ; il annonce qu'il vient de découvrir l'endroit où les blancs gardent leur eau-de-vie; sa joie et sa contenance prouvent assez qu'il vient d'en faire l'essai. Cette nouvelle suspend un instant les cris de ces malheureux. Ils courent à la cambuse et se gorgent do liqueur. Une heure après, on les eût

VU sauter et rire sur le pont, se livrant à toutes les extravagances de l'ivresse la plus brutale. Leurs danses et leurs chants étaient accompagnés des gémissements et des sanglots des blessés. Ainsi se passa le reste du jour et toute la nuit.

Le matin, au réveil, nouveau désespoir. Pendant la nuit, un grand nombre de blessés étaient morts. Le vaisseau flottait, entouré de cadavres. La mer était grosse et le ciel brumeux. On tint conseil. Quelques apprentis dans l'art magique, qui n'avaient point osé parler de leur savoir-faire devant Tamango, offrirent tour à tour leurs services. On essaya plusieurs conjurations puissantes. A chaque tentative inutile, le découragement augmentait. Enfin on reparla de Tamango, qui n'était pas encore sorti de son retranchement. Après tout, c'était le plus savant d'entre eux, et lui seul pouvait les tirer de la situation horrible où il les avait placés. Un vieillard s'approcha de lui, porteur de propositions de paix. Il le pria de venir donner son avis; mais Tamango, inflexible comme Coriolan, fut sourd à ses prières. La nuit, au milieu du désordre, il avait fait sa provision de biscuits et de chair salée. Il paraissait déterminé à vivre seul dans sa retraite.

L'eau-de-vie restait : au moins elle fait oublier et la mer, et l'esclavage, et la mort prochaine. On dort, on rêve de l'Afrique, on voit des forêts de gommiers, des cases couvertes en paille, des baobabs dont l'ombre couvre tout un village. L'orgie de la veille recommença. De la sorte se passèrent plusieurs jours. Crier, pleurer, s'arracher les cheveux, puis

TAMANGO.

s'enivrer et dormir, telle était leur vie. Plusieurs moururent à force de boire ; quelques-uns se jetèrent à la mer ou se poignardèrent.

Un matin, Tamango sortit de son fort et s'avança jusqu'auprès du tronçon du grand mât.

— Esclaves, dit-il, l'Esprit m'est apparu en songe et m'a révélé les moyens de vous tirer d'ici pour vous ramener dans votre pays. Votre ingratitude mériterait que je vous abandonnasse ; mais j'ai pitié de ces femmes et de ces enfants qui crient. Je vous pardonne : écoutez-moi.

Tous les noirs baissèrent la tête avec respect et se serrèrent autour de lui.

— Les blancs, poursuivit Tamango, connaissent seuls les paroles puissantes qui lont remuer ces grandes maisons de bois ; mais nous pouvons diriger à notre gré ces barques légères qui ressemblent à celles de notre pays.

Il montrait la chaloupe et les autres embarcations du brick.

— Remplissons-les de vivres, montons dedans, et ramons dans la direction du vent ; mon maître et le vôtre le fera souiller vers notre pays.

On le crut. Jamais projet ne fut plus insensé. Ignorant l'usage de la boussole, et sous un ciel inconnu, il ne pouvait qu'errer à l'aventure. D'après ses idées, il s'imaginait qu'en ramant tout droit devant lui, il trouverait à la fin quelque terre habitée par les noirs, car les noirs possèdent la terre, et les blancs vivent sur leurs vaisseaux. C'est ce qu'il avait entendu dire à sa mère.

Tout (ut bientôt prêt pour l'embarquement; mais la chaloupe avec un canot seulement se trouva en état de servir. C'était trop peu pour contenir environ quatre-vini^ts nègres encore vivants. Il fallut abandonner tous les blessés et les malades. La plupart demandèrent qu'on les tuât avant de se séparer d'eux.

Les deux embarcations, mises à flot avec des peines infinies et chargées outre mesure, quittèrent le vaisseau par une mer clapoteuse, (jui menaçait à chaque instant de les engloutir. Le canot s'éloigna le pienilcr. Tamango avec Ayché avait pris place dans la chaloupe, qui, beaucoup plus lourde et plus chargée, demeurait considérablement en arrière. On entendait encore les cris plaintifs de quelques malheureux abandonnés à bord du brick, quand une vague assez forte prit la chaloupe en travers et l'emplit d'eau. En moins d'une minute, elle coula. Le canot vit leur désastre, et ses rameurs doublèrent d'efforts, de peur d'avoir à recueillir quelques naufragés. Presque tous ceux qui montaient la chaloupe furent noyés. Lne douzaine seulement put regagner le vaisseau. De ce nombre étaient Tamango et Ayché. Quand le soleil se coucha, ils virent disparaître le canot derrière l'horizon ; mais ce qu'il devint, on l'ignore.

Pourquoi tatiguerais-je le lecteur par la description dégoûtante des tortures de la faim ? Vingt personnes environ sur un espace étroit, tantôt ballottées par une iner orageuse, tantôt brûlées par un soleil ardent, se disputent tous les jours les faibles restes de leurs provisions. Chaque morceau de biscuit coûte

ta:\[ango. 75

un combat, et le faible meurt, non parce que le fort le tue, mais parce' qu'il le laisse mourir. Au bout de quelques jours, il ne resta plus de vivant à bord du brick V Espérance que Tamango et Ayché.

Une nuit, la mer était agitée, le vent soufflait avec iolence, et l'obscurité était si grande, que de la poupe on ne pouvait voir la proue du navire. Ayché était couchée sur un matelas dans la chambre du capitaine, et Tamango était assis à ses pieds. Tous les deux gardaient le silence depuis longtemps.

— Tamango, s'écria enfin Ayché, tout ce que tu souffres, tu le souffres à cause de moi...

— Je ne souffre pas, répondit-il brusquement. Et il jeta sur le matelas, à côté de sa femme, la moitié d'un biscuit qui lui restait.

— Garde-le pour toi, dit-elle eu repoussant doucement le biscuit; je n'ai plus faim. D'ailleurs, pour- (juoi manger ? Mon heure n'est-elle pas venue ?

Tamango se leva sans répondre, monta en chancelant sur le tillac et s'assit au pied d'un mât rompu. La tête penchée sur sa poitrine, il sifllait l'air de sa famille. Tout à coup un grand cri se fit entendre audessus du bruit du vent et de la mer ; une lumière parut. Il entendit d'autres cris, et un gros vaisseau noir glissa auprès du sien, si près, que les vergues passèrent au-dessus de sa tête. Il ne vit que deux figures éclairées par une lanterne suspendue à un mât. Ces gens poussèrent encore un cri, et aussitôt leur navire, emporté par le vent, disparut dans l'obscurité. Sans doute les hommes de garde avaierit

aperçu le vaisseau naufragé ; mais le gros temps empêchait de virer de bord. Un instant après, Tamango vit la flamme d'un canon et entendit le bruit de l'explosion ; puis il vit la flamme d'un autre canon, mais il n'entendit aucun bruit ; puis il ne vil plus rien. Le lendemain, pas une voile ne paraissait à l'horizon. Tamango se recoucha sur son matelas ci ferma les yeux. Sa femme Aychc était morte celle nuit-là.

Je ne sais combien de temps après une frégate anglaise, la Bellone, aperçut un bâtiment démâté et en apparence abandonné de son équipage. Une chaloupe, l'ayant abordé, y trouva une négresse morte et un nègre si décharné et si maigre, qu'il ressemblait à une momie. Il était sans connaissance, mais avait encore un souffle de vie. Le chirurgien s'en empara, lui donna des soins, et quand la Bellone aborda à Kingston, Tamango était en parfaite santé. On lui demanda son histoire. Il dit ce qu'il en savait. Les planteurs de l'île voulaient qu'on le pendît comme un nègre rebelle ; mais le gouverneur, qui était un homme humain, s'intéressa à lui, trouvant son cas justiciable, puisque, après tout, il n'avait fait qu'user du droit légitime de défense ; et puis ceux qu'il avait tués n'étaient que des Français. On le traita comme on traite les nègres pris à bord d'un vaisseau négrier que l'on confisque. On lui donna la liberté, c'est-àdire qu'on le fit travailler pour le gouvernement ; mais il avait six sous par jour et la nourriture. C'était un fort bel homme. Le colonel du 75" le vit et le prit

TAMANGO. //

pour en faire un cymbalier dans la musique de son régiment. Il apprit un peu d'anglais ; mais il ne parlait guère. En revanche, il buvait avec excès du rhum et du tafia. — Il mourut à l'hôpital d'une intlammation de poitrine.

LA PARTIE DE TRICTRAC

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IES voiles sans mouvement pendaient collées j contre les mâts ; la mer était unie comme une glace; la chaleur était étouffante, le calme désespérant. Dans un voyage sur mer, les ressources d'amusement que peuvent offrir les hôtes d'un vaisseau sont bientôt épuisées. On se connaît trop bien, hélas ! lorsqu'on a passé quatre mois ensemble dans une maison de bois longue de cent vingt pieds. Quand vous voyez venir le premier lieutenant, vous savez d'abord qu'il vous parlera de Rio-de-Janeiro, d'où il vient ; puis du lameux pont d'Essling, qu'il a vu faire par les marins de la garde, dont il faisait partie. A.u bout de quinze jours, vous connaissez jusqu'aux expressions qu'il affectionne, jusqu'à la ponctuation de ses phrases, aux différentes intonations de sa voix.

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Quand jamais a-t-il manqué de s'arrêter tristement après avoir prononcé pour la première fois dans son récit ce mot, C Empereur... « Si vous l'aviez vu alors !!! » (trois points d'admiration), ajoute-t-il invariablement. Et l'épisode du cheval du trompette, et le boulet qui ricoche et qui emporte une giberne où il y avait pour sept mille cinq cents francs en or et en bijoux, etc., etc. ! — Le second lieutenant est un grand politique ; il commente tous les jours le dernier numéro du Constitutionnel, qu'il a emporté de Brest ; ou, s'il quitte les sublimités de la politique pour descendre à la littérature, il vous régalera de l'analyse du dernier vaudeville qu'il a vu jouer. Grand Dieu !... Le commissaire de marine possédait une histoire bien intéressante. Comme il nous enchanta la première fois qu'il nous raconta son évasion du ponton de Cadix ! mais, à la vingtième répétition, ma loi, l'on n'y pouvait plus tenir... — Et les enseignes, et les aspirants !... Le souvenir de leurs conversalions me fait dresser les cheveux sur la tête. Quant uu capitaine, généralement, c'est le moins ennuyeux du bord. En sa qualité de commandant despotique, il se trouve en état d'hostilité secrète contre tout l'état-major; il vexe, il opprime quelquefois, mais il y a un certain plaisir à pester contre lui. S'il a quelque manie fâcheuse pour ses subordonnés, on a le plaisir de voir son supérieur ridicule, et cela console un peu.

A bord du vaisseau sur lequel j'étais embarqué, les officiers étaient les meilleures gens du monde, tous bons diables, s'aimant comme des frères, mais s'en-

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iiuyant à qui mieux mieux. Le capitaine était le plus doux des hommes, point tracassier (ce qui est une rareté). C'était toujours à regret qu'il faisait sentir son autorité dictatoriale. Pourtant, que le voyage me parut long ! surtout ce calme qui nous prit quelques jours seulement avant de voir la terre !...

Un jour, après le dîner, que le désœuvrement nous avait fait prolonger aussi longtemps qu'il était humainement possible, nous étions tous rassemblés sur le pont, attendant le spectacle monotone mais toujours majestueux d'un coucher de soleil en mer. Les uns fumaient, d'autres relisaient pour la vingtième fois un des trente volumes de notre triste bibliothèque ; tous bâillaient à pleurer. Ln enseigne assis à côté de moi s'amusait, avec toute la gravité digne d'une occupation sérieuse, à laisser tomber, la pointe en bas, sur les planches du tillac, le poignard que les officiers de marine portent ordinairement en petite tenue. C'est un amusement comme un autre, et qui exige de l'adresse pour que la pointe se pique bien perpendiculairement dans le bois. — Désirant faire comme l'enseigne, et n'ayant point de poignard à moi, je voulus emprunter celui du capitaine, mais il me refusa. Il tenait singulièrement à cette arme, et même il aurait été fâché de la voir servir à un amusement aussi futile. Autrefois ce poignai'd avait appartenu à un brave officier mort malheureusement dans la dernière guerre... Je devinai qu'une histoire allait suivre, je ne me trompais pas. Le capitaine commença sans se faire prier ; quant aux officiers qui nous entouraient, comme chacun d'eux connaissait par cœur les infor-

tunes du lieutenant Roger, ils firent aussitôt une retraite prudente. Voici à peu près quel fut le récit du capitaine :

Roger, quand je le connus, était plus âgé que moi de trois ans ; il était lieutenant ; moi, j'étais enseigne. Je vous assure que c'était un des meilleurs officiers de notre corps ; d'ailleurs, un cœur excellent, de l'esprit, de l'instruction, des talents, en un mot un jeune homme charmant. Il était malheureusement un peu fier et susceptible, ce qui tenait, je crois, à ce qu'il était enfant naturel, et qu'il craignait que sa naissance ne lui fît perdre de la considération dans le monde ; mais, pour dire la vérité, de tousses défauts, le plus grand, c'était un désir violent etcontinuel de primer partout où il se trouvait. Son père, qu'il n'avait jamais vu, lui faisait une pension [qui aurait été bien plus que suffisante pour ses besoins, si Roger n'avait pas été la générosité même. Tout ce qu'il avait était à ses amis. Quand il venait de toucher son trimestre, c'était à qui irait le voir avec une figure triste et soucieuse :

— Eh bien, camarade, qu'as-tu ? demandait-il : tu m'as l'air de ne pouvoir pas faire grand bruit en frappant sur tes poches : allons, voici ma bourse, prends ce qu'il te faut, et viens-t'en dîner avec moi.

Il vint à Brest une jeune actrice fort jolie, nommée Gabrielle, qui ne tarda pas à faire des conquêtes parmi les marins et les officiers de la garnison. Ce n'était pas une beauté régulière, mais elle avait de la taille, de beaux yeux, le pied petit, l'air passablement

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effronté : tout cela plaît fort quand on est dans les parages de vingt à vingt-cinq ans. On la disait pardessus le marché la plus capricieuse créature de son sexe, et sa manière de jouer ne démentait pas cette réputation. Tantôt elle jouait à ravir, on eût dit une comédienne du premier ordre ; le lendemain, dans la même pièce, elle était froide, insensible; elle débitait son rôle comme un enfant récite son catéchisme. Ce qui intéressa surtout nos jeunes gens, ce fut l'histoire suivante que l'on racontait d'elle. Il paraît qu'elle avait été entretenue très richement à Paris par un sénateur qui faisait, comme l'on dit, des folies pour elle. Un jour, cet homme, se trouvant chez elle, mit son chapeau sur sa tête ; elle le pria de l'ôter, et se plaignit même qu'il lui manquât de respect. Le sénateur se mit à rire, leva les épaules, et dit en se carrant dans un fauteuil : « C'est bien le moins que je me mette à mon aise chez une fille que je paye. » Un bon soufflet de crocheteur, détaché par la blanche main de la Gabrielle, le paya aussitôt de sa réponse et jeta son chapeau à l'autre bout de la chambre. De là, rupture complète. Des banquiers, des sénéraux avaient fait des offres considérables à la dame ; mais elle les avait toutes refusées, et s'était faite actrice, afin, disait-elle, de vivre indépendante. Lorsque Roger la vit et qu'il apprit cette histoire, il jugea que cette personne était son fait, et, avec la franchise un peu brutale qu'on nous reproche à nous autres marins, voici comment il s'y prit pour lui montrer combien il était touché de ses charmes. Il acheta les plus belles Heurs et les plus rares qu'il put

iroiiver à Brest, en fit un bouquet qu'il attacha avec un beau ruban rose, et clans le nœud, arrangea très proprement un rouleau de vingt-cinq napoléons : c'était tout ce qu'il possédait pour le moment. Je me souviens que je l'accompagnai dans les coulisses pendant un entr'acte. Il fit à la Gabrieile un compliment fort court sur la grâce qu'elle avait à porter son costume, lui offrit le bouquet, et lui demanda la permission d'aller la voir chez elle. Tout cela fut dit en trois mots.

Tant que Gabrieile ne vit que les fleurs et le beau jeune homme qui les lui présentait, elle lui souriait, accompagnant son sourire d'une révérence des plus gracieuses ; mais, quand elle eut le bouquet entre les mains et qu'elle sentit le poids de For, sa physionomie changea plus rapidement que la surface de la mer que soulève un ouragan des tropiques ; et certes elle ne fut guère moins méchante, car elle lança de toute sa force le bouquet et les napoléons ii la tête de mon pauvre ami, qui en porta les marques sur la figure pendant plus de huit jours. La sonnette du régisseur se fit entendre ; Gabrieile entra en scène et joua tout de travers.

Roger, ayant ramassé son bouquet et son rouleau d'or d'un air bien confus, s'en alla au café offrir le bouquet (sans l'argent à la demoiselle du comptoir, et essaya, en buvant du punch, d'oublier la cruelle. Il n'y réussit pas : et, malgré le dépit qu'il éprouvait de ne pouvoir se montrer avec son œil poché, il devint amoureux fou de la colérique Gabrieile. Il lui écrivait vingt lettres par jour, et quelles lettres !

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soumises, tendres, respectueuses, telles qu'on pourrait les adresser à une princesse. Les premières lui furent renvoyées sans avoir été décachetées ; les autres n'obtinrent pas de réponse. Roger cependant conservait quelque espoir, quand nous découvrîmes que la marchande d'oranges du théâtre enveloppait ses oranges avec les lettres d'amour de Roger, que Gabrielle lui donnait par un raffinement de méchanceté. Ce fut un coup terrible pour la fierté de notre ami. Pourtant sa passion ne diminua pas. Il parlait de demander l'actrice en mariage ; et, comme on lui disait que le ministre de la marine n'y donnerait jamais son consentement, il s'écriait qu'il se brûlerait la cervelle.

Sur ces entrefaites, il arriva que les officiers d'un régiment de ligne en garnison à Brest voulurent faire répéter un couplet de vaudeville à Gabrielle, qui s'y refusa par pur caprice. Les officiers et l'actrice s'opiniâtrèrent si bien, que les uns firent baisser la toile par leurs sifflets, et que l'autre s'évanouit. Vous savez ce que c'est que le parterre d'une ville de garnison. Il fut convenu entre les officiers que, le lendemain et les jours suivants, la coupable serait sifïlée sans rémission ; qu'on ne lui permettrait pas de jouer un seul rôle avant qu'elle eût fait amende honorable avec l'humilité nécessaire pour exiler son crime. Roger n'avait point assisté à cette représentation ; mais il apprit, le soir même, le scandale qui avait mis tout le théâtre en confusion, ainsi que les projets de vengeance qui se tramaient pour le lendemain. Sur-le-champ son parti fut pris.

bO MOSAÏQUE.

Le lendemain, lorsque Gabrielle parut, du banc des officiers partirent des huées et des sifflets à fendre les oreilles. Roger, qui s'était placé à dessein tout auprès des tapageurs, se leva et interpella les plus bruyants en termes si outrageants, que toute leur lureur se tourna aussitôt contre lui. Alors, avec un grand sang- froid, il tira son carnet de sa poche, et inscrivit les noms qu'on lui criait de toutes parts ; il aurait pris rendez-vous pour se battre avec tout le régiment, si, par esprit de corps, un grand nombre d'officiers de marine ne fussent survenus, et n'eussent provoqué la plupart de ses adversaires. La bagarre fut vraiment effroyable.

Toute la garnison fut consignée pour plusieurs jours ; mais, quand on nous rendit la liberté, il y eut un terrible compte à régler. Nous nous trouvâmes une soixantaine sur le terrain. Roger, seul, se battit successivement contre trois officiers ; il en tua un, et blessa grièvement les deux autres sans recevoir une égratignure. Je fus moins heureux pour ma part : un maudit lieutenant, qui avait été maître d'armes, me donna dans la poitrine un grand coup d'épée, dont je manquai mourir. Ce fut, je vous assure, un beau spectacle que ce duel, ou plutôt cette bataille. La marine eut tout l'avantage, et le régiment fut obligé de quitter Brest.

Vous pensez bien que nos officiers supérieurs n'oublièrent pas l'auteur de la querelle. Il eut pendant quinze jours une sentinelle à sa porte.

Quand ses arrêts furent levés, je sortis de l'hôpital, et j'allai le voir. Quelle fut ma surprise, en

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entrant chez lui, de le voir assis à déjeuner tête à tète avec Gabrielle ! Ils avaient l'air d'être depuis longtemps en parfaite intelligence. Déjà ils se tutoyaient et se servaient du même verre. Roger me présenta à sa maîtresse comme son meilleur ami, et lui dit que j'avais été blessé dans l'espèce d'escarmouche dont elle avait été la première cause. Cela me valut un baiser de cette belle personne. Cette fille avait les inclinations toutes martiales.

Ils passèrent trois mois ensemble parlailement heureux, ne se quittant pas d'un instant. Gabrielle paraissait l'aimer jusqu'à la fureur, et Roger avouait c[u'avant de connaître Gabrielle il n'avait pas connu l'amour.

Une frégate hollandaise entra dans le port. Les olficiers nous donnèrent à dîner. On but largement de toutes sortes de vins; et, la nappe ôtée, ne sachant que faire, car ces messieurs parlaient très mal français, on se mit à jouer. Les Hollandais paraissaient avoir beaucoup d'argent ; et leur pi-emier lieutenant surtout voulait jouer si gros jeu, que pas un de nous ne se souciait de faire sa partie. Roger, qui ne jouait pas d'ordinaire, crut qu'il s'agissait dans cette occasion de soutenir l'honneur de son pays. Il joua donc, et tint tout ce que voulut le lieutenant hollandais. II gagna d'abord, puis perdit. Après quelques alternatives de gain et de perte, ils se séparèrent sans avoir rien fait. Nous rendîmes le dîner aux officiers hollandais. On joua encore. Roger et le lieutenant lurent remis aux prises. Bref, pendant plusieurs jours, ils se donnèrent rendez-vous, soit au café, soit

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à bord, essayant toutes sortes de jeux, surtout le trictrac, et augmentant toujours leurs paris, si bien qu'ils en vinrent à jouer vingt-cinq napoléons la partie. C'était une somme énorme pour de pauvres officiers comme nous : plus de deux mois de solde ! Au bout d'une semaine, Roger avait perdu tout l'argent qu'il possédait, plus trois ou quatre mille francs empruntés à droite et à gauche.

Vous vous doutez bien que Roger et Gabrielle avaient fini par faire ménage commun et bourse commune, c'est-à-dire que Roger, qui venait de toucher une forte part de prises, avait mis à la masse dix ou vingt fois plus que l'actrice. Cependant il considérait toujours que cette masse appartenait principalement à sa maîtresse, et il n'avait gardé pour ses dépenses particulières qu'une cinquantaine de napoléons. Il avait été cependant obligé de recourir à cette réserve pour continuer à jouer. Gabrielle ne lui fit pas la moindre observation.

L'argent du ménage prit le même chemin que son argent de poche. Bientôt Roger fut l'éduit à jouer ses derniers vingt-cinq napoléons. Il s'appliquait horriblement : aussi la partie fut-elle longue et disputée. Il vint un moment où Roger, tenant le cornet, n'avait plus qu'une chance pour gagner : je crois qu'il lui fallait six quatre. La nuit était avancée. Un officier qui les avait longtemps regardés jouer avait fini par s'endormir sur un fauteuil. Le Hollandais était fatigué et assoupi ; en outre, il avait bu beaucoup de punch. Roger seul était bien éveillé, et en proie au plus violent désespoir. Ce fut en frémissant qu'il jeta

LA PARTIE DE THICTRAC

les dés. Il les jeta si rudement sur le damier, que de la secousse une bougie tomba sur le plancher. Le Hollandais tourna la tête d'abord vers la bougie, qui venait de couvrir de cire son pantalon neuf, puis il regarda les dés. — Ils marquaient six et quatre. Roger, pâle comme la mort, reçut les vingt-cinq napoléons. Ils continuèrent à jouer. La chance devint favorable à mon malheureux ami, qui pourtant faisait écoles sur écoles, et qui casait comme s'il avait voulu perdre. Le lieutenant hollandais s'entêta, doubla, décupla les enjeux : il perdit toujours. Je crois le voir encore ; c'était un grand blond, flegmatique, dont la figure semblait être de cire. Il se leva enfin, ayant perdu quatre-vingt mille francs, qu'il paya sans que sa physionomie décelât la moindre émotion.

Roger lui dit :

— Ce que nous avons fait ce soir ne signifie rien, vous dormiez à moitié; je ne veux pas de votre argent.

— Vous plaisantez, répondit le flegmatique Hollandais; j'ai très bien joué, mais les dés ont été contre moi. Je suis sûr de pouvoir toujours vous gagner en vous rendant quatre trous. Bonsoir !

Et il le quitta.

Le lendemain, nous apprîmes que, désespéré de sa perte, il s'était brûlé la cervelle dans sa chambre après avoir bu un bol de punch.

Les quatre-vingt mille francs gagnés par Roger étaient étalés sur une table, et Gabrielle les contemplait avec un sourire de satisfaction.

— Nous voilà bien riches, dit-elle; que feronsnous de tout cet argent?

Roger ne répondit rien; il paraissait comme hébété depuis la mort du Hollandais.

— Il faut faire mille folies, continua la Gabrielle : argent gagné aussi facilement doit se dépenser de même. Achetons une calèche, et narguons le préfet maritime et sa femme. Je veux avoir des diamants, des cachemires. Demande un congé et allons à Paris ; ici nous ne viendrons jamais à bout de tant d'ar-

EUe s'arrêta pour observer Roger, qui les yeux fixés sur le plancher, la tête appuyée sur sa main, ne l'avait pas entendue, et semblait rouler dans sa tète les plus sinistres pensées.

— Que diable as-tu ? Roger, s'écria-t-elle en appuyant une main sur son épaule. Tu me fais la moue, je crois; je ne puis t'arracher une parole.

— Je suis bien malheureux, dit-il enfin avec un soupir étouffé.

— Malheureux! Dieu me pardonne, n'aurais-tu pas des remords pour avoir plumé ce gros mynheer ?

Il releva la tête et la regarda d'un œil hagard.

— Qu'importe !... poursuivit-elle, qu'importe qu'il ait pris la chose au tragique et qu'il se soit brûlé ce qu'il avait de cervelle ! Je ne plains pas les joueurs qui perdent ; et certes son argent est mieux entre nos mains que dans les siennes ; il l'aurait dépensé à boire et à fumer, au lieu que nous, nous allons faire mille extravagances toutes plus élégantes les unes que les autres.

L\ PAHTIE DE Xr.ICTRAC.

Roger se promenait par la chambre, la tête penchée sur sa poitrine, les yeux à demi fermés et remplis de larmes. Il vous aurait Tait pitié si vous l'aviez vu.

— Sais-tu, lui dit Gabrielle, que des gens qui ne connaîtraient pas ta sensibilité romanesque pourraient bien croire que tu as triché ?

— Et si cela était vrai ? s'écria-t-il d'une voix sourde en s'arrètant devant elle.

— Bah ! répondit-elle en souriant, tu n'as pas assez d'esprit pour tricher au jeu.

— Oui, j'ai triché, Gabrielle; j'ai triché comme un misérable que je suis.

Elle comprit à son émotion qu'il ne disait que trop vrai ; elle s'assit sur un canapé et demeura quelque temps sans parler.

— J'aimerais mieux, dit-elle enfin d'une voix très émue, j'aimerais mieux que tu eusses tué dix hommes que d'avoir triché au jeu.

Il V eut un mortel silence d'une demi-heure. Ils étaient assis tous les deux sur le même sofa, et ne se regardèrent pas une seule fois. Roger se leva le premier, et lui dit bonsoir d'une voix assez calme.

— Bonsoir ! lui répondit-elle d'un ton sec et froid. Roger m'a dit depuis qu'il se serait tué ce jour-là

même s'il n'avait craint que nos camarades ne devinassent la cause de son suicide. Il ne voulait pas que sa mémoire fût infâme.

Le lendemain, Gabrielle fut aussi gaie qu'à l'ordinaire ; on eût dit qu'elle avait déjà oublié la confidence de la veille. Pour Rosjer, il était devenu sombre,

fantasque, bourru ; il sortait à peine de sa chambre, évitait ses amis, et passait souvent des journées entières sans adresser une parole à sa maîtresse. J'attribuais sa tristesse à une sensibilité honorable, mais excessive, et j'essayai plusieurs fois de le consoler ; mais il me renvoyait bien loin en affectant une grande indifférence pour son partner malheureux. Un jour même, il fit une sortie violente contre la nation hollandaise, et voulut me soutenir qu'il ne pouvait pas y avoir en Hollande un seul honnête homme. Cependant il s'informait en secret de la famille du lieutenant hollandais ; mais personne ne pouvait lui en donner des nouvelles.

Six semaines après cette malheureuse partie de trictrac, Roger trouva chez Gabrielle un billet écrit par un aspirant qui paraissait la remercier de bontés qu'elle avait eues pour lui. Gabrielle était le désordre en personne, et le billet en question avait été laissé par elle sur sa cheminée. Je ne sais si elle avait été infidèle, mais Roger le crut, et sa colère fut épouvantable. Son amour et un reste d'orgueil étaient les seuls sentiments qui pussent encore l'attacher à la vie, et le plus fort de ses sentiments allait être ainsi soudainement détruit ! Il accabla d'injures l'orgueilleuse comédienne, et, violent comme il était, je ne sais comment il se fit qu'il ne la battît pas.

— Sans doute, lui dit-il, ce freluquet vous a donné beaucoup d'argent ? C'est la seule chose que vous aimiez, et vous accorderiez vos faveurs au plus sale de nos matelots s'il avait de quoi les payer.

— Pourquoi pas ? répondit froidement l'actrice.

LA PARTIE DE TlilCTRAC. 95

Oui, je me ferais payer par un matelot, mais... je ne le volerais pas.

Roger poussa un cri de rage. Il tira en tremblant son poignard, et un instant regarda Gabrielle avec des yeux égarés ; puis, rassemblant toutes ses forces, il jeta l'arme à ses pieds et s'échappa de l'appartement pour ne pas céder à la tentation qui l'obsédait.

Ce soir-là même, je passai fort lard devant son logement, et, voyant de la lumière chez lui, j'entrai pour lui emprunter un livre. Je le trouvai fort occupé à écrire. Il ne se dérangea point, et parut à peine s'apercevoir de ma présence dans sa chambre. Je m'assis près de son bureau et je contemplai ses traits ; ils étaient tellement altérés, qu'un autre que moi aurait eu de la peine à le reconnaître. Tout à coup j'aperçus sur le bureau une lettre déjà cachetée, et qui m'était adressée. Je l'ouvris aussitôt. Roger m'annonçait qu'il allait mettre fin à ses jours, et me chargeait de différentes commissions. Pendant que je lisais, il écrivait toujours sans prendre garde à moi : c'était à Gabrielle qu'il faisait ses adieux... Vous pensez quel fut mon étonnement, et ce que je dus lui dire, confondu comme je l'étais de sa résolution.

— Comment, tu veux te tuer, toi qui es si heureux ?

— Mon ami, me dit-il en cachetant sa lettre, tu ne sais rien ; tu ne me connais pas, je suis un fripon : je suis si méprisable, qu'une fille de joie m'insulte, et je sens si bien ma bassesse, que je n'ai pas la force de la battre.

96 AIOSAÏQLE.

Alors il me raconta l'histoire de la partie de trictrac, et tout ce que vous savez déjà. En l'écoutant, j'étais pour le moins aussi ému que lui; je ne savais que lui dire ; je lui serrais les mains, j'avais les larmes aux yeux, mais je ne pouvais parler. Enfin l'idée me vint de lui représenter qu'il n'avait pas à se reprocher d'avoir causé volontairement la ruine du Hollandais, et que, après tout, il ne lui avait fait perdre par sa... tricherie... que vingt-cinq napoléons.

— Donc ! s'écria-t-il avec une ironie amère, je suis un petit voleur et non un grand. Moi qui avais tant d'ambition ! N'être qu'un friponneau !

Et il éclata de rire. Je fondis en larmes. Tout à coup la porte s'ouvrit ; une femme entra et se précipita dans ses bras : c'était Gabrielle.

— Pardonne-moi, s'écria-t-elle en l'étreignant avec force, pardonne-moi. Je le sens bien, je n'aime que toi. Je t'aime mieux maintenant que si tu n'avais pas fait ce que tu te reproches. Situ veux, je volerai..., j'ai déjà volé... Oui, j'ai volé... j'ai volé une montre d'or... Que peut-on faire de pis ?

Roger secoua la tête d'un air d'incrédulité; mais son front parut s'éclaircir.

— Non, ma pauvre enfant, dit-il en la repoussant avec douceur, il faut absolument que je me tue. Je souffre trop, je ne puis résister à la douleur que je sens là.

— Eh bien ! si tu veux mourir, Roger, je mourrai avec toi ! Sans toi, que m'importe la vie ! J'ai du courage, j'ai tiré des fusils; je me tuerai tout comme

LA PAIITIE DE TIÎICTr.AC.

un autre. D'abord, moi qui ai joué la tragédie, j'en ai l'habitude.

Elle avait les larmes aux yeux en commençant, cette idée la fit rire, et Roger lui-même laissa échapper un sourire.

— Tu ris, mon olficier, s'écria-t-elle eu battant des mains et en l'embrassant ; tu ne te tueras pas !

Et elle l'embrassait toujours, tantôt pleurant, tantôt riant, tantôt jurant comme un matelot; car elle n'étaitpasde ces femmes qu'un gros mot effraye.

Cependant je m'étais emparé des pistolets et du poignard de Roger, et je lui dis :

— Mon cher Roger, tu as une maîtresse et un ami qui t'aiment. Ci'ois-moi, tu peux encore avoir quelque bonheur en ce monde.

Je sortis après l'avoir embrassé, et je le laissai seul avec Gabrielle.

Je crois que nous ne serions parvenus qu'à retarder seulement son funeste dessein, s'il n'avait reçu du ministre l'ordre de partir, comme premier lieutenant, à bord d'une frégate qui devait aller croiser dans les mers de l'Inde, après avoir passé au travers de l'escadre anglaise qui bloquait le port. L'affaire était hasardeuse. Je lui fis entendre qu'il valait mieux mourir noblement d'un boulet anglais que de mettre fin lui-même à ses jours, sans gloire- et sans utilité pour son pays. Il promit de vivre. Des quatre-vingt mille francs, il en distribua la moitié à des matelots estropiés ou à des veuves et des enfants de marins. Il donna le reste à Gabrielle, qui d'abord jura de n'employer cet argent qu'en bonnes œuvres. Elle

avait bien lintention de tenir parole, la pauvre fille : mais renthousiasme était chez elle de courte durée. J'ai su depuis qu'elle donna quelques milliers de francs aux pauvres. Elle s'acheta des chifFons avec lo reste.

Nous montâmes, Roger et moi, sur une belle frégate, la Galatée : nos hommes étaient braves, bien exercés, bien disciplinés ; mais notre commandant était un ignorant, qui se croyait un Jean Bart parce qu'il jurait mieux qu'un capitaine d'armes, parce qu'il écorchait le français et qu'il n'avait jamais étudié la théorie de sa profession, dont il entendait assez médiocrement la pratique. Pourtant le sort le favorisa d'abord. Nous sortîmes heureusement de la rade, grâce à un coup de vent qui força l'escadre de blocus de gagner le large, et nous commençâmes notre croisière par brûler une corvette anglaise et un vaisseau de la compagnie sur les côtes de Portu-

Mous voguions lentement vers les mers de l'Inde, contrariés par les vents et par les fausses manœuvres de notre capitaine, dont la maladresse augmentait le danger de notre croisière. Tantôt chassés par des forces supérieures, tantôt poursuivant des vaisseaux marchands, nous ne passions pas un seul jour sans quelque aventure nouvelle. Mais ni la vie hasardeuse que nous menions, ni les fatigues que lui donnait le détail de la frégate dont il était chargé, ne pouvaient distraire Roger des tristes pensées qui le poursuivaient sans relâche. Lui qui passait autrefois pour l'officier le plus actif et le plus brillant de notre port,

LA PARTIE DE TRICTRAC. 99

mainlenant il se bornait à faire seulement son devoir. Aussitôt que son service était fini, il se renfermait dans sa chambre, sans livres, sans papier; il passait des heures entières couché dans son cadre, et le malheureux ne pouvait dormir.

Un jour, voyant son abattement, je m'avisai de lui dire :

— Parbleu ! mon cher, tu t'affliges pour peu de chose. Tu as escamoté vingt-cinq napoléons à un gros Hollandais, bien ! — et tu as des remords pour plus d'un million. Or, dis-moi, quand tu étais l'amant de la femme du préfet de..., n'en avais-tu point? Pourtant elle valait mieux que vingt-cinq napoléons.

Il se retourna sur son matelas sans me répondre. .Te poursuivis :

— Après tout, ton crime, puisque tu dis que c'est un crime, avait un motif honorable, et venait d'une âme élevée.

Il tourna la tète et me regarda d'un air furieux.

— Oui, car enfin, si tu avais perdu, que devenait Gabrielle ? Pauvre fille, elle aurait vendu sa dernière chemise pour toi... Si tu perdais, elle était réduite à la misère... C'est pour elle, c'est par amour pour elle que lu as triché. Il y a des gens qui tuent par amour... qui se tuent... Toi, mon cher Roger, tu as fait plus. Pour un homme comme nous, il y a plus de courage à... voler, pour parler net, qu'à se tuer.

Peut-être maintenant, me dit le capitaine interrompant son récit, voussemblé-je ridicule. Je vous assure que mon amitié pour Roger me donnait, dans ce

moment, une éloquence que je ue retrouve plus aujourd'hui; et, le diable m'emporte! en lui parlant de la sorte, j'étais de bonne foi, et je croyais tout ce (]ue je disais. Ah ! j'étais jeune alors !

Roger lut quelque temps sans lépondre ; il me tendit la main.

— Mon ami, dit-il en paraissant lairc un grand effort sur lui-même, tu me crois meilleur que je ne suis. Je suis un lâche coquin. Quand j'ai triché ce Hollandais, je ne pensais qu'à gagner vingt-cinq napoléons, voilà tout. Je ne pensais pas à Gabrielle, et voilà pourquoi je me méprise... Moi, estimer mon honneur moins que vingt-cinq napoléons ! Quelle bassesse !... Oui, je serais heureux de pouvoir me dire : « J'ai volé pour tirer Gabrielle de la misère »... Non!... non! je ne pensais pas à elle... Je n'étais pas amoureux dans ce moment... J'étais un joueur... J'étais un voleur... J'ai volé de l'argent pour l'avoir à moi... et cette action m'a tellement abruti, avili, que je n'ai plus aujourd'hui de courage ni d'amour... Je vis, et je ne pense plus à Gabrielle... je suis un homme fini.

Il paraissait si malheureux, que. s'il m'avait demandé mes pistolets pour se tuer, je crois que je les lui aurais donnés.

Un certain vendredi, jour de mauvais augure, nous découvrîmes une grosse frégate anglaise, l'Alceste, qui prit chasse sur nous. Elle portail cinquante-huit canons, nous n'en avions que trentehuit. Nous fîmes force de voiles pour lui échapper ;

LA PARTIE DE TRICTRAC

mais sa marche était supérieure, elle à chaque instant ; il était évident qu'avant la nuit nous serions contraints de livrer un combat inégal . ?^otre capitaine appela Roger dans sa chambre, où ils furent un grand quart d'heure à consulter ensemble. Roger remonta sur le tillac, me prit par le bras, et me tira à l'écart.

— D'ici à deux heures, me dit-il, l'affaire va s'engager ; ce brave homme là-bas qui se démène sur le gaillard d'arrière a perdu la tète. Il y avait deux partis à prendre : le premier, le plus honorable, était de laisser l'ennemi arriver sur nous, puis de l'aborder vigoureusement en jetant à son bord une centaine de gaillards déterminés ; l'autre parti, qui n'est pas mauvais, mais qui est assez lâche, serait de nous alléger en jetant à la mer une partie de nos canons. iVlors nous pourrions serrer de près la côte d'Afrique que nous découvrons là-bas à bâbord. L'Anglais, de peur de s'échouer, serait bien obligé de nous laisser échapper ; mais notre brave capitaine n'est ni un lâche ni un héros : il va se laisser démolir de loin à coups de canon, et, après quelques heures de combat, il amènera honorablement son pavillon. Tant pis pour vous : les pontons de Portsmouth vous attendent. <^uant à moi, je ne veux pas les voir.

— Peut-être, lui dis-je, nos premiers coups de canon feront-ils à l'ennemi des avaries assez fortes pour l'obliger à cesser la chasse.

— Écoute, je ne veux pas être prisonnier, je veux me faire tuer : il est temps que j'en finisse. Si par malheur je ne suis que blessé, donne-moi ta parole

102 MOSAÏQIE.

que tu me jetteras à la mer. C'est le lit où doit mourir un bon marin comme moi.

— Quelle folie ! m'écriai-je, et quelle commission me donnes-tu là !

— Tu rempliras le devoir d'un bon ami. Tu sais qu'il faut que je meure. Je n'ai consenti à ne pas me tuer que dans l'espoir d'être tué, tu dois t'en souvenir. Allons, fais-moi cette promesse ; si tu me refuses, je vais demander ce service à ce contre-maître, qui ne me refusera pas.

Après avoir réfléchi quelque temps, je lui dis :

— Je te donne ma parole de faire ce que tu désires, pourvu que tu sois blessé à mort, sans espérance de guérison. Dans ce cas, je consens à l'épargner des souffrances.

— Je serai blessé à mort ou bien je serai tué.

Il me tendit la main, je la serrai fortement. Dès lors, il fut plus calme, et même une certaine gaieté martiale brilla sur son visage.

Vers trois heures de l'après-midi, les canons de chasse de l'ennemi commencèrent à porter dans nos agrès. Nous carguàmes alors une partie de nos voiles; nous présentâmes le traversa VAlceste, et nous fîmes un feu roulant auquel les Anglais répondirent avec vigueur. Après environ une heure de combat, notre capitaine, qui ne faisait rien à propos, voulut essayer l'abordage. Mais nous avions déjà beaucoup de morts et de blessés, et le reste de notre équipage avait perdu de son ardeur; enfin nous avions beaucoup souffert dans nos aijrès, et nos mâts étaient fort endommagés. Au moment où nous déployâmes nos voiles pour nous

LA PAllTIli DE TKICTIÎAC.

rapprocher de l'Anglais, notre grand mât, qui ne tenait plus à rien, tomba avec un fracas horrible. IJAlceste profita de la confusion où nous jeta d'abord cet incident. Elle vint passer à notre poupe en nous hichant à demi-portée de pistolet toute sa bordée ; elle traversa de l'avant à l'arrière notre malheureuse frégate, qui ne pouvait lui opposer sur ce point que deux petits canons. Dans ce moment j'étais auprès de Roger, qui s'occupait à faire couper les haubans qui retenaient encore le mât abattu. Je le sens qui me serrait le bras avec force ; je me retourne, et je le vois renversé sur le tillac et tout couvert de sang. Il venait de recevoir un coup de mitraille dans le ventre.

Le capitaine couiul à lui :

— Que faire, lieutenant ? s'écria-t-il.

— II faut clouer notre pavillon à ce tronçon de mât et nous faire couler.

Le capitaine le quitta aussitôt, goûtant fort peu ce conseil.

— Allons, me dit Roger, souviens-toi de ta promesse.

— Ce n'est rien, lui dis-je, tu peux en revenir.

— Jette-moi par-dessus le bord, s'écria-t-il en jurant horriblement, et me saisissant par la basque de mon habit; tu vois bien que je n'en puis réchapper : jette-moi à la mer, je ne veux pas voir amener notre pavillon.

Deux matelots s'approchèrent de lui pour le porter il fond de cale.

— A vos canons, coquins, s'(;cria-t-il avec force ;

tirez à mitraille et pointez au tlllac. lu toi, si tu manques à ta parole, je te maudis, et je te tiens pour le plus lâche et le plus vil de tous les hommes !

Sa blessure était certainement mortelle. Je vis le capitaine appeler un aspirant et lui donner l'ordre d'amener notre pavillon.

— Donne-moi une poignée de main, dis-je à Roger.

Au moment même où notre pavillon lut amené...

— Capitaine, une baleine à bâbord ! interrompit un enseigne accourant à nous.

— Une baleine ? s'écria le capitaine transporté de joie et laissant là son récit. Vite, la chaloupe à la mer ! la yole à la mer ! toutes les chaloupes à la mer ! — Des harpons, des cordes ! etc., etc.

Je ne pus savoir comment mourut le pauvre lieu-

LE VASE ETRUSOUE,

LE VASE ETRUSOLE.

A UGUSTE Saim-Clair n'était point aimé clans ce iX qu'on appelle le monde ; la principale raison, c'est qu'il ne cherchait à plaire qu'aux gens qui lui plaisaient à lui-même. 11 recherchait les uns et fuyait les autres. D'ailleurs il était distrait et indolent. — Un soir, comme il sortait du Théâtre-Italien, la marquise A*** lui demanda comment avait chanté mademoiselle Sontag. « Oui, madame », répondit Saint- Clair en souriant agréablement, et pensant à toute autre chose. On ne pouvait attribuer cette réponse ridicule à la timidité, car il parlait à un grand seigneur, à un grand homme, et même à une femme à la mode, avec autant d'aplomb que sil eût entretenu son égal. — La marquise décida que Saint-Clair était un jjiodige d'impertinence; et de fatuité.

Madame IV** l'invita un lundi à dîner. Elle lui parla souvent ; et, en sortant de chez elle, il déclara <{ue jamais il n'avait rencontré de femme plus aimable. Madame B*** amassait de l'esprit chez les autres si pendant un mois, et le dépensait chez elle en une soirée. Saint-Clair la voit le jeudi de la même semaine, ('ette fois, il s'ennuya quelque peu. Une autre visite le détermina à ne plus reparaître dans son salon. Madame B*** publia que Saint-Clair était un jeune homme sans manières et du plus mauvais ton.

Il était né avec un cœur tendre et aimant ; mais, à un âge où Ton prend trop facilement des impressions qui durent toute la vie, sa sensibilité trop expansive lui avait attiré les railleries de ses camarades. Il était fier, ambitieux ; il tenait à l'opinion comme y tiennent les enfants. Dès lors, il se fit une étude de supprimer tous les dehors de ce qu'il regardait comme une faiblesse déshonorante. Il atteignit son but, mais sa victoire lui coula cher. Il put cacher aux autres les émotions de son àme trop tendre ; mais, en les renfermant en lui-même, il se les rendit cent fois plus cruelles. Dans le monde, il obtint la triste réputation d'insensible et d'insouciant ; et, dans la solitude, son imagination inquiète lui créait des tourments d'autant plus affreux qu'il n'aurait voulu en confier le secret à personne.

Il est vrai qu'il est difficile de trouver un ami !

— Difficile ! Est-ce possible ? Deux hommes ontils existé qui n'eussent pas de secret l'un pour l'autre ? — Saint-Clair ne croyait guère à l'amitié, et l'on s'en apercevait. On le trouvait froid et réservé

LE VASE ETllUSQUE.

avec les jeunes gens de sa société. Jamais il ne les questionnait sur leurs secrets ; mais toutes ses pensées et la plupart de ses actions étaient des mystères pour eux. Les Français aiment à parler d'eux-mêmes; aussi Saint-Clair était-il, malgré lui, le dépositaire de bien des confidences. Ses amis, et ce mot désigne les personnes que nous voyons deux fois par semaine, se plaignaient de sa méfiance à leur égard ; en effet, celui qui, sans qu'on l'interroge, nous fait part de son secret, s'oflensc ordinairement de ne pas apprendre le nôtre. On s'imagine qu'il doit y avoir réciprocité dans l'indiscrétion.

— Il est boutonné jusqu'au menton, disait un jour le beau chef d'escadron Alphonse de Thémines ; jamais je ne pourrai avoir la moindre confiance dans ce diable de Saint-Clair.

— Je le crois un peu jésuite, reprit Jules Lambert ; quelqu'un m'a juré sa parole qu'il l'avait rencontré deux fois sortant de Saint-Sulpicc. Personne ne sait ce qu'il pense. Pour moi, je ne pourrai jamais être à mon aise avec lui.

Ils se séparèrent. Alphonse rencontra Saint-Clair sur le boulevard Italien, marchant la tête baissée et sans voir personne, Alphonse l'arrêta, lui prit le bras, et, avant qu'ils fussent annvés à la rue de la Paix, il lui avait raconté toute l'histoire de ses amours avec madame ***, dont le mari est si jaloux et si brutal.

Le même soir, Jules Lambert perdit son argent à l'écarté. Il se mit à danser. En dansant, il coudoya un homme qui, ayant aussi perdu tout son argent.

était de fort mauvaise Inimeiir. De là c|uel(jues mots piquants : rendez-vous pris. Jules pria Saint-Clair de lui servir de second, et, par la même occasion, lui (emprunta de l'argent, qu'il a toujours oublié de lui rendre.

Après tout, Saint-Clair était un homme assez facile à vivre. Ses défauts ne nuisaient qu'à lui seul. Il ('tait obligeant, souvent aimable, rarement ennuyeux. Il avait beaucoup voyagé, beaucoup lu, et ne parlait de ses voyages et de ses lectures que lorsqu'on l'exigeait. D'ailleurs, il était grand, bien fait ; sa physionomie était noble et spirituelle , presque toujours trop grave ; mais son sourire était plein de grâce.

J'oubliais un point important. Saint-Clair était attentif auprès de toutes les femmes, et recherchait leur conversation plus que celle des hommes. Aimait-il ? C'est ce qu'il était difficile de décider. Seulement, si cet être si froid ressentait de l'amour, on savait que la jolie comtesse Maihilde de Coursy devait être l'objet de sa préférence. C'était une jeune veuve chez laquelle on le voyait assidu. Pouiconclure à leur intimité, on avait les présomptions suivantes. D'abord la politesse presque cérémonieuse de Saint-Clair pour la comtesse, et vice çersa ; puis son affectation de ne jamais prononcer son nom dans le monde ; ou, s'il était obligé de parler d'elle, jamais le moindre éloge ; puis, avant que Saint-Clair lui fût présenté, il aimait passionnément la musique, et la comtesse avait autant de goût pour la peinture. Depuis qu'ils s'étaient vus, leurs goûts avaient chan-

gé. Enfin, la comtesse ayant été aux eaux Tannée passée, Saint-Clair était parti six jours après elle.

Mon devoir criiislorien m'oblige à déclarer qu'une nuit du mois de juillet, peu de moments avant le lever du soleil, la porte du parc d'une maison de campagne s'ouvrit, et qu'il en sortit un homme avec toutes les précautions d'un voleur qui craint d'être surpris. Cette maison de campagne appartenait à madame de Coursy, et cet homme était Saint-Clair. Une femme, enveloppée dans une pelisse, l'accompagna jusqu'à la porte, et passa la tête en dehors pour le voir encore plus longtemps tandis qu'il s'éloignait en descendant le sentier qui longeait le mur du parc. Saint-Clair s'arrêta, jeta autour de lui un coup d'oeil circonspect, et de la main fit signe à cette femme de rentrer. La clarté d'une nuit d'été lui permettait de distinguer sa figure pâle, toujours immobile à la même place. Il revint sur ses pas, s'approcha d'elle et la serra tendrement dans ses bras. Il voulait l'engager à rentrer ; mais il avait encore cent choses à lui dire. Leur conversation durait depuis dix minutes, quand on entendit la voix d'un paysan qui sortait pour aller travailler aux champs. Un baiser est pris et rendu, la porte est fermée, et Saint-Clair, d'un saut, est au bout du sentier.

Il suivait un chemin qui lui semblait bien connu. — Tantôt il sautait presque de joie, et courait en frappant les buissons de sa canne ; tantôt il s'arrêtait ou marchait lentement, regardant le ciel qui se co-

lorait de pourpre du côté de l'orieni. Bref, à le voir, on eût dit un fou enchanté d'avoir brisé sa cage. Après une demi-heure de marche, il était à la porte d'une petite maison isolée qu'il avait louée pour la saison. Il avait une clef: il entra ; puis il se jeta sur un grand canapé, et, là, les yeux fixes, la bouche courbée par un doux sourire, il pensait, il rêvait tout éveillé. Son imagination ne Uii présentait alors que des pensées de bonheur. « Que je suis heureux ! se disait-il à chaque instant. Enfin je l'ai rencontré ce cœur qui comprend le mien !... — Oui, c'est mon idéal que j'ai trouvé... J'ai tout ù la fois un ami et une maîtresse... Quel caractère!... quelle âme passionnée!,.. >«on, elle n'a jamais aimé avant moi, et elle n'aimera jamais que moi. .. » Bientôt, comme la vanité se glisse toujours dans les affaires de ce monde : « C'est la plus belle lémme de Paris », pensait-il. Et son imagination lui retraçait à la fois tous ses charmes. — « Elle m'a choisi entre tous. Elle avait pour admirateurs l'élite de la société. Ce colonel de hussards si beau, si brave, — et pas trop fat ; — ce jeune auteur qui fait de si jolies aquarelles et qui joue si bien les proverbes ; — ce Lovelace russe qui a vu le Balkan et qui a servi sous Diébitch ; — surtout Camille T***, qui a de l'esprit certainement, de belles manières, un beau coup de sabre sur le front... elle les a tous éconduits. Et moi!... » Alors venait son refrain : « Que je suis heureux ! que je suis heureux ! » Et il se levait, ouvrait la fenêtre, car il ne pouvait respirer ; puis il se promenait, puis il se roulait sur son canapé.

Un amant heureux est presque aussi ennuyeux qu'un amant malheureux. Un de mes amis, qui se trouvait souvent dans l'une ou l'autre de ces deux positions, n'avait trouvé d'autre moyen de se faire écouter que de me donner un excellent déjeuner pendant lequel il avait la liberté de parler de ses amours ; le café pris, il fallait absolument changer de conversation.

Comme je ne puis donner à déjeuner à tous mes lecteurs, je leur ferai grâce des pensées d'amour de Saint-Clair. D'ailleurs, on ne peut pas toujours rester dans la région des nuages. Saint-Clair était fatigué, il bâilla, étendit les bras, vit qu'il était grand jour ; il fallait enfin penser à dormir. Lorsqu'il se réveilla, il vit à sa montre qu'il avait à peine le temps de s'habiller et de courir à Paris, où il était invité à un déjeuner-dîner avec plusieurs jeunes gens de sa connaissance.

On venait de déboucher une autre bouteille de vin de Champagne ; je laisse au lecteur à en déterminer le numéro. Qu'il lui suffise de savoir qu'on en était venu à ce moment, qui arrive assez vite dans un déjeuner de garçons, où tout le monde veut parler à la fois, où les bonnes têtes commencent à concevoir des inquiétudes pour les mauvaises.

— Je voudrais, dit Alphonse de Thémines, qui ne perdait jamais une occasion de parler de l'Angleterre, je voudrais que ce fût la mode à Paris comme à Londres de porter chacun un toast à sa maîtresse. De la sorte, nous saurions au juste pour qui soupire

noire ami Salut-Clalr ; et, en parlant ainsi, il remplit son verre et cenx de ses voisins.

Saint-Clair, un peu embarrassé, se préparait à répondre ; mais Jules Lambert le prévint :

— J'approuve fort cet usage, dit-il, et je l'adopte ; et, levant son verre : A toutes les modistes de Paris ! J'en excepte celles qui ont trente ans, les borgnes et les boiteuses, etc.

— Hurra ! hurra ! crièrent les jeunes anglomanes. Saint-Clair se leva, son verre à la main.

— Messieurs, dit-il, je n'ai point un cœur aussi vaste que notre ami Jules, mais il est plus constant. Or ma constance est d'autant plus méritoire que, depuis longtemps, je suis séparé de la dame de mes pensées. Je suis sûr cependant que vous approuvez mon choix, si toutefois vous n'êtes pas déjà mes rivaux. — A Judith Pasta, messieurs ! Puissionsnous revoir bientôt la première tragédienne de l'Europe !

Thémines voulait critiquer le toast, mais les acclamations l'interrompirent. Saint-Clair ayant paré cette botte se croyait hors d'affaire pour la journée.

La conversation tomba d'abord sur les théâtres. La censure dramatique servit de transition pour parler de la politique. De lord Wellington, on passa aux chevaux anglais, et, des chevaux anglais, aux femmes par une liaison d'idées facile à saisir ; car, pour des jeunes gens, un beau cheval d'abord et une jolie maîtresse ensuite sont les deux objets les plus désirables.

Alors on discuta les moyens d'acquérir ces objets

LE VASE ETHUSOLE.

si désirables. Les chevaux s'achètent, on achète aussi des femmes ; mais, do celles-là, n'en parlons point. Saint-Clair, après avoir modestement allégué son peu d'expérience sur ce sujet délicat, conclut que la première condition pour plaire aune femme, c'est de se singulariser, d'être différent des autres. Mais y a-t-il une formule générale de singularité ? Il ne le croyait pas.

— Si bien qu'à votre sentiment, dit Jules, un boiteux ou un bossu sont plus en passe de plaire qu'un homme droit et fait comme tout le monde ?

— Vous poussez les choses bien loin, répondit Saint-Clair ; mais j'accepte, s'il le faut, toutes les conséquences de ma proposition. Par exemple, si j'étais bossu, je ne me brûlerais pas la cervelle et je voudrais faire des conquêtes. D'abord, je ne m'adresserais qu'à deux sortes de femmes, soit à celles qui ont une véritable sensibilité, soit aux femmes, et le nombre en est grand, qui ont la prétention d'avoir un caractère original, eccentric, comme on dit en Angleterre. Aux premières, je peindrais l'horreur de ma position, la cruauté de la nature à mon égard. Je tâcherais de les apitoyer sur mon sort, je saurais leur faire soupçonner que je suis capable d'un amour passionné. Je tuerais en duel un de mes rivaux, et je m'empoisonnerais avec une faible dose de laudanum. Au bout de quelques mois, on ne verrait plus ma bosse, et alors ce serait mon affaire d'épier le premier accès de sensibilité. — Quant aux femmes qui prétendent à l'originalité, la conquête en est facile. Persuadez-leur seulement que c'est une règle bien et

116 MOSAÏQIE.

dûment établie qu'un bossu ne peut avoir de bonne fortune ; elles voudront aussitôt donner le démenti à la règle générale.

— Quel don Juan ! s'écria Jules.

— Cassons-nous les jambes, messieurs, dit le colonel lîeaujeu, puisque nous avons le malheur de n'être pas nés bossus.

— Je suis tout à fait de l'avis de Saint-Clair, dit Hector Roquantin, qui n'avait pas plus de trois pieds et demi de haut ; on voit tous les jours les plus belles femmes et les plus à la mode se rendre à des gens dont vous autres beaux garçons vous ne vous méfieriez jamais...

— Hector, levez-vous, je vous en prie, et sonnez pour qu'on nous apporte du vin, ditThémines de l'air du monde le plus naturel.

Le nain se leva, et chacun se rappela en souriant la fable du renard qui a la queue coupée.

— Pour moi, dit Thémines reprenant la conversation, plus je vis, plus je vois qu'une figure passable, — et en même temps il jetait un coup d'œil complaisant sur la glace qui lui était opposée, — une figure passable et du goût dans la toilette sont la grande singularité qui séduit les plus cruelles ; et, d'une chiquenaude, il fit sauter une petite miette de pain qui s'était attachée au revers de son habit.

— Bah ! s'écria le nain, avec une jolie figure et un habit de Staub, on a des femmes que l'on garde huit jours et qui vous ennuient au second rendez-vous. Il faut autre chose pour se faire aimer, ce qui s'appelle aimer... Il faut...

— Tenez, interrompit Thémincs, voulez-vous un exemple concluant ? Vous avez tous connu Massigny, et vous savez quel homme c'était. Des manières comme un groom anglais, de la conversation comme son cheval... Mais il était beau comme Adonis et mettait sa cravate comme Brummel. Au total, c'était l'être le plus ennuyeux que j'aie connu.

— Il a pensé me tuer d'ennui, dit le colonel Beaujeu. Figurez-vous que j'ai été obligé de faire deux cents lieues avec lui.

— Savez-vous, demanda Saint-Clair, qu'il a causé la mort de ce pauvre Richard Thornton, que vous avez tous connu ?

— Mais, répondit Jules, ne savez-vous donc pas qu'il a été assassiné par les brigands auprès de Fondi ?

— D'accord ; mais vous allez voir que Massigny a été au moins complice du crime. Plusieurs voyageurs, parmi lesquels se trouvait Thornton, avaient arrangé d'aller à Naples tous ensemble de peur des brigands. Massigny voulut se joindre à la caravane. Aussitôt que Thornton le sut, il prit les devants, d'efiroi, je pense, d'avoir à passer quelques jours avec lui. II partit seul, et vous savez le reste.

— Thornton avait raison, dit Thémines ; et, de deux morts, il choisit la plus douce. Chacun à sa place en eût fait autant.

Puis après une pause :

— Vous m'accordez donc, reprit-il, que Massigny était l'homme le plus ennuyeux de la terre ?

— Accordé ! s'écria-t-on par acclamation.

118 MOSAÏOI I..

— Ne désespérons personne, dit Jules; faisons une exception en faveur de ***, surtout quand il développe ses plans politiques.

— Vous m'accorderez présentement, poursuivit Thémines, que madame de Coursy est une femme d'esprit s'il en fut.

Il y eut un moment de silence. Saint-Clair baissait la tète et s'imaginait que tous les yeux étaient fixés sur lui.

— Qui en doute? dit-il enfin, toujours penché sur son assiette et paraissant observer avec beaucoup de curiosité les fleurs peintes sur la porcelaine.

— Je maintiens, dit Jules élevant la voix, je maintiens que c'est une des trois plus aimables femmes de Paris.

— J'ai connu son mari, dit le colonel. Il m'a souvent montré des lettres charmantes de sa femme.

— Auguste, interrompit Hector Roquantin, présentez-moi donc à la comtesse. On dit que vous faites chez elle la pluie et le beau temps.

— A la fin de l'automne, murmura Saint-Clair, quand elle sera de retour à Paris... Je... je crois qu'elle ne reçoit pas à la campagne.

— Voulez-vous m'écouter? s'écria Thémines.

Le silence se rétablit. Saint-Clair s'agitait sur sa chaise comme un prévenu devant une cour d'assises.

— Vous n'avez pas vu la comtesse il y a trois ans, vous étiez alors en Allemagne, Saint-Clair, reprit Alphonse de Thémines avec un sang-froid désespérant. Vous ne pouvez vous faire une idée de ce (ju'elle était alors : belle, fraîche comme une rose.

vive surtout, et gaie comme un papillon. Eh bien, savez-vous, parmi ses nombreux adorateurs, lequel a été honoré de ses bontés ? — Massigny ! Le plus bête des hommes et le plus sot a tourné la tète de la plus spirituelle des femmes. Croyez-vous qu'un bossu aurait pu en faire autant ? Allez, croyez-moi, ayez une jolie figure, un bon tailleur, et soyez hardi.

Saint-Clair était dans une position atroce. Il allait donner un démenti formel au narrateur; mais la peur de compromettre la comtesse le retint. Il aurait voulu pouvoir dire quelque chose en sa faveur, mais sa langue était «placée. Ses lèvres tremblaient de fureur, et il cherchait en vain dans son esprit quelque moyen détourné d'engager une querelle.

— Quoi ! s'écria Jules d'un air de surprise, madame de Coursy s'est donnée à Massigny ! Frailty, thy naine is woman .'

— C'est une chose si peu importante que la réputation d'une femme ! dit Saint-Clair d'un ton sec et méprisant. Il est bien permis de la mettre en pièces pour faire un peu d'esprit, et...

Comme il parlait, il se rappela avec horreur un certain vase étrusque qu'il avait vu cent fois sur la cheminée de la comtesse à Paris. Il savait que c'était un présent de Massigny à son retour d'Italie; et circonstance accablante ! — ce vase avait été apporté de Paris à la campagne. Et tous les soirs, en ôtant son bouquet, Mathildc le posait dans le vase étrusque.

La parole expira sur ses lèvres; il ne vit plus ([u'une chose, il ne pensa plus qu'à une chose : le

La belle preuve ! dira un critique : soupçonner sa maîtresse pour si peu de chose!

— Avez-vous été amoureux, monsieur le critique? Thémines était en trop belle humeur pour s'oflen-

ser du ton que Saint-Clair avait pris en lui parlant. Il répondit d'un air de légèreté et de bonhomie :

— Je ne fais que répéter ce que Ton a dit dans le monde. La chose passait pour certaine quand vous étiez en Allemagne. Au reste, je connais assez peu madame de Coursy ; il y a dix-huit mois que je ne suis allé chez elle. Il est possible qu'on se soit trompé et que Massigny m'ait fait un conte. — Pour en revenir à ce qui nous occupe, quand l'exemple que je viens de citer serait faux, je n'en aurais pas moins raison. Vous savez tous que la femme de France la plus spirituelle, celle dont les ouvrages...

La porte s'ouvrit, et Théodore Néville entra. Il revenait d'Egjpte.

— Théodore ! sitôt de retour ! — Il fut accablé de questions.

— As-tu rapporté un véritable costume turc ? demanda Thémines. As-tu un cheval arabe et un groom égyptien ?

— Quel homme est le pacha ? dit Jules. Quand se rend-il indépendant ? As-tu vu couper une tête d'un seul coup de sabre ?

— Et les Aimées? dit Roquantin. Les femmes sont-elles belles au Caire ?

— Avez-vous vu le général L**'? demanda le colonel Beaujeau. Comment a-t-il organisé l'armée du pacha? — Le colonel C*** vous a-t-il donné un sabre pour moi ?

— Et les pyramides ? et les cataractes du Nil ? et la statue de Memnon? Ibrahim pacha? etc., etc., etc. Tous parlaient à la lois; Saint-Clair ne pensait qu'au vase étrusque.

Théodore s'étant assis les jambes croisées, car il avait pris cette habitude en Egypte et n'avait pu la perdre en France, attendit que les questionneurs se lussent lassés, et parla comme il suit, assez vite pour n'être pas facilement interrompu.

Les pyramides! d'honneur, c'est un regular

liumbug. C'est bien moins haut qu'on ne croit. Le Munster à Strasbourg n'a que quatre mètres de moins. Les antiquités me sortent par les yeux. ÏNe m'en parlez pas. La seule vue d'un hiéroglyphe me ferait évanouir. Il y a tant de voyageurs qui s'occupent de ces choses-là! — Moi, mon but a été d'étudier la physionomie et les mœurs de toute cette population bizarre qui se presse dans les rues d'Alexandrie et du Caire, comme des Turcs, des Bédouins, des Coptes, des Fellahs, des Môghrebins. J'ai rédigé quelques notes à la hâte pendant que j'étais au lazaret. — Quelle infamie que ce lazaret! J'espère que vous ne croyez pas à la contagion, vous autres ! Moi, j'ai fumé tranquillement ma pipe au milieu de trois cents pestiférés. — Ah ! colonel, vous verriez là une belle cavalerie, bien montée. Je vous montrerai des armes superbes que j'ai rapportées. — J'ai un djerid qui a appartenu au fameux Mourad Bey. — Colonel, j'ai un yataghan pour vous et un khandjar pour Auguste. Vous verrez mon metchlâ, mon bournous, mon haïck. — Savez-vous qu'il n'aurait

122 MOSAÏQLE.

tenu qu'à moi de rapporter des femmes? Ibrahim pacha en a tant envoyé de Grèce, qu'elles sont pour rien... Mais à cause de ma mère... — J'ai beaucoup causé avec le pacha. C'est un homme d'esprit, parbleu ! sans préjugés. Vous ne sauriez croire comme il entend bien nos affaires. D'honneur, il est informé des plus petits mystères de notre cabinet. J'ai puisé dans sa conversation des renseignements bien précieux sur l'état des partis en France.. Il s'occupe beaucoup de statistique en ce moment. Il est abonné à tous nos journaux. Savez-vous qu'il est bonapartiste enragé! Il ne parle que de Napoléon. — Ah! (juel grand homme que Bounabardo ! me disait-il. lîounabardo, c'est ainsi qu'ils appellent Bonaparte.

— Giourdina, c est-à-dire Jourdain, murmura tout bas Thémines.

— D'abord, continua Théodore, Mohamed Ali (tait fort réservé avec moi. Vous savez que tous les

Turcs sont très méfiants. II me prenait pour un espion, le diable m'emporte ! ou pour un jésuite. — Il a les jésuites en horreur. Mais, au bout de quelques visites, il a reconnu que j'étais un voyageur sans préjugés, curieux de m'instruire àfond des coutumes, des mœurs et de la politique de l'Orient ; alors il s'est déboutonné et m'a parlé à cœur ouvert. A ma dernière audience, c'était la troisième qu'il m'accordait, je pris la liberté de lui dire : « Je ne conçois pas pourquoi Ton Altesse ne se rend pas indépendante de la Porte. — Mon Dieu ! me dit-il, je le voudrais bien; mais je crains que les journaux libéraux, qui gouvernent tout dans ton pays, ne me sou-

tiennent pas quand une fois j'aurai proclamé l'indépendance de l'Egypte . » — C'est un beau vieillard, belle barbe blanche, ne riant jamais. Il m'a donné des confitures excellentes; mais de tout ce que je lui ai donné, ce qui lui a fait le plus de plaisir, c'est la collection des costuuies de la garde impériale par Charlet.

— Le pacha est-il romantique? demanda Thémines.

— Il s'occupe peu de littérature; mais vous n'ignorez pas que la littérature arabe est toute romantique. Ils ont un poète nommé Melek Ayatalnefous-Ebn- Ksraf, qui a publié dernièrement des Méditations auprès desquelles celles de Lamartine paraîtraient de la prose classique. — A mon arrivée au Caire, jai pris un maître d'arabe, avec lequel je me suis mis à lire le Coran. lîicn que je n'aie pris que peu de leçons, j'en ai assez vu pour comprendre les sublimes beautés du style du prophète, et combien sont mauvaises toutes nos traductions. — Tenez, voulez-vous voir de l'écriture arabe? Ce mot en lettres d'or, c'est Allah, c'est-à-dire Dieu.

En parlant ainsi, il montrait une lettre fort sale qu'il avait tirée d'une bourse de soie parfumée.

— Combien de temps es-tu resté en Egypte ? demanda Thémines.

— Six semaines.

Et le vovageur continua de tout décrire, depui

ns

le cèdre jusqu'à l'hysope. Saint-Clair sortit presque aussitôt après son arrivée, et reprit le chemin de sa maison de campagne. Le galop impétueux de son cheval l'empêchait de suivre nettement ses idées.

Mais il sentait vaguement que son bonheur en ce monde était détruit à jamais, et qu'il ne pouvait s'en prendre qu'à un mort et à un vase étrusque.

Arrivé chez lui, il se jeta sur le canapé où, la veille, il avait si longuement et si délicieusement analysé son bonheur. L'idée qu'il avait caressée le plus amoureusement, c'était que sa maîtresse n'était pas une femme comme une autre, qu'elle n'avai' aimé et ne pourrait jamais aimer que lui- Maintenant ce rêve disparaissait devant la triste et cruelle réalité. — « Je possède une belle femme, et voilà tout. Elle a de l'esprit : elle en est plus coupable, elle a pu aimer Massigny!... Il est vrai qu'elle m'aime maintenant... de toute son âme... comme elle peut aimer. Être aimé comme Massigny l'a été!... Elle s'est rendue à mes soins, à mes caprices, à mes importunités. Mais je me suis trompé. Il n'y avait pas de sympathie entre nos deux cœurs. Massigny ou moi, ce lui est tout un. Il est beau, elle l'aime pour sa beauté. J'amuse quelquefois madame. — « Eh bien ! aimons Saint-Clair, s'est-elle dit, puisque l'autre est mort ! Et si Saint-Clair meurt ou m'ennuie, nous verrons. »

Je crois fermement que le diable est aux écoutes, invisible auprès d'un malheureux qui se torture ainsi lui-même. Le spectacle est amusant pour l'ennemi des hommes; et, quand la victime sent ses blessures se fermer, le diable est là pour les rouvrir.

Saint-Clair crut entendre une voix qui murmurait à ses oreilles :

L'honneur singulier D'être le successeur

Il se leva sur son séant et jeta un coup d'œil (arouche autour de lui. Qu'il eût été heureux de trouver quelqu'un dans sa chambre ! Sans doute il l'eût déchiré.

La pendule sonna huit heures. A huit heures et demie, la comtesse l'attend. — S'il manquait au rendez-vous? — « Au fait, pourquoi revoir la maîtresse de Massigny ? » H se recoucha sur son canapé et ferma les yeux. — « Je veux dormir », dit-il. Il resta immobile une demi-minute, puis sauta nu-pieds et courut à la pendule pour voir le progrès du temps. — « Que je voudrais qu'il fût huit heures et demie ! pensa- t-il. Alors il serait trop tard pour me mettre en route. » Dans sou cœur, il ne se sentait pas le courage de rester chez lui ; il voulait avoir un prétexte. Il aurait voulu être bien malade. Il se promena dans la chambre, puis s'assit, prit un livre, et ne put lire une syllabe. Il se plaça devant son piano, et n'eut pas la force de l'ouvrir. Il siffla, il regarda les nuages et voulut compter les peupliers devant ses fenêtres. Enfin il retourna consulter la pendule, et vit qu'il n'avait pu parvenir à passer trois minutes. — « Je ne puis m'empêcher de l'aimer, s'écria-t-il en grinçant les dents et frappant du pied ; elle me domine, et je suis son esclave, comme Massigny l'a été avant moi! Eh bien, misérable, obéis, puisque tu n'as pas assez de cœur pour briser une chaîne que tu hais ! » Il prit son chapeau et sortit précipitamment.

Quand une passion nous emporte, nous éprouvons quelque consolation d'amour-propre à contempler

126 MOSAÏQUi;.

notre faiblesse du haut de noire orj^uoil. — « II est vrai que je suis faible, se dit-on, mais si je voulais! »

Il montait à pas lents le sentier qui conduisait à la porte du parc, et de loin il voyait une figure blanche qui se détachait sur la teinte foncée des arbres. De sa main, elle agitait un mouchoir comme pour lui faiie signe. Son cœur battait avec violence, ses genoux tremblaient ; il n'avait pas la force de parler, et il était devenu si timide, qu'il craignait (jue la comtesse ne lût sa mauvaise humeur sur sa physionomie.

It prit la main qu'elle lui tendait, lui baisa le front, parce qu'elle se jeta sur son sein, et il la suivit jusque dans son appartement, muet, el étouffant avec peine des soupirs qui semblaient devoir faire éclater sa poitrine.

Une seule bougie éclairait le boudoir de la comtesse. Tous deux s'assirent. Saint-Clair remarqua la coiffure de son amie ; une seule rose dans ses cheveux. La veille, il lui avait apporté une belle gravure anglaise, la duchesse de Portland d'après Lesly (elle est coiffée de cette manière), et Saint-Clair n'avait dit que ces mots : — « J'aime mieux cette rose toute simple que vos coiffures compliquées. » — Il n'aimait pas les bijoux, et il pensait comme ce lord qui disait brutalement : « A femmes parées, à chevaux caparaçonnés, le diable ne connaîtrait rien. » La nuit dernière, en jouant avec un collier de perles de la comtesse (car, en parlant, il fallait toujours qu'il eût quelque chose entre les mains), il avait dit : « Les bijoux ne sont bons que pour cacher des défauts.

Vous êtes trop jolie, Mathilde, pour en porter. » Ce soir, la comtesse, qui retenait jusqu'à ses paroles les plus indifférentes, avait ûté bagues, colliers, boucles d'oreilles et bracelets. — Dans la toilette d'une femme, il remarquait, avant tout, la chaussure, et, comme bien d'autres, il avait ses manies sur ce chapitre. Une grosse averse était tombée avant le coucher du soleil. L'herbe était encore tout,e mouillée ; cependant la comtesse avait marché sur le gazon humide avec des bas de soie et fies souliers de satin noir... Si elle allait être malade?

— Elle m'aime, se dit Saint-Clair. Et il soupira sur lui-même et sur sa folie, et il regardait Mathilde en souriant malgré lui, partagé entre sa mauvaise humeur et le plaisir de voir une jolie femme qui cherchait à lui plaire par tous ces petits riens qui ont tant de prix pour des amants.

Pour la comtesse, sa physionomie radieuse exprimait un mélange d'amour et de malice enjouée qui la rendait encore plus piquante. Elle prit quelque chose dans un coffre en laque du Japon, et, présentant sa petite main fermée et cachant l'objet qu'elle tenait :

— L'autre soir, dit-elle, j'ai cassé votre montre. La voici raccommodée.

Elle lui remit la montre, et le regardait d'un air à la fois tendre et espiègle, en se mordant la lèvre inférieure, comme pour s'empêcher de rire. Vive Dieu ! que ses dents étaient belles ! comme elles brillaient blanches sur le rose ardent de ses lèvres ! (Un homme a l'air bien sot quand il reçoit froidement les cajoleries d'une jolie femme.)

128 MOSAÏQIE.

Saint-Clair la remercia, prit la montre et allait la mettre dans sa poche :

— Regardez donc, continua-t-ellc, ouvrez-la, et! voyez si elle est bien raccommodée. Vous qui êtes si savant, vous qui avez été à TEcoIe Polytechnique, vous devez voir cela.

— Oh ! je m'y connais lori peu, dit Saint-Clair. Et il ouvrit la boîte de la montre d'un air distrait.

Quelle fut sa surprise ! le portrait en miniature de madame de Coursy était peint sur le fond de la boîte. Le moyen de bouder encore ? Son front s'éclaircit ; il ne pensa plus à Massigny ; il se souvint seulement qu'il était auprès d'une femme charmante, et que celte femme l'adorait.

U alouette , cette messagère de V aurore, commençait à chanter, et de longues bandes de lumière pâle sillonnaient les nuages à l'orient. C'est alors que Roméo dit adieu à Juliette ; c'est l'heure classique où tous les amants doivent se séparer.

Saint-Clair était debout devant une cheminée, la clef du parc à la main, les yeux attentivement fixés sur le vase étrusque dont nous avons déjà parlé. Il lui gardait encore rancune au fond de son âme. Cependant il était en belle humeur, et l'idée bien simple que Thémines avait pu mentir commençait à se présenter à son esprit. Pendant que la comtesse, qui voulait le reconduire jusqu'à la porte du parc, s'enveloppait la tète d'un châle, il frappait doucement de sa clef le vase odieux, augmentant progressivement la force de ses coups, de manière à faire croire qu'il allait bientôt le faire voler en éclats.

Ah î Dieu ! prenez garde ! s'écria Mathilde ;

vous allez casser mon beau vase étrusque !

Et elle lui arracha la clef des mains.

Saint-Clair était très mécontent, mais il était résigné. Il tourna le dos à la cheminée pour ne pas succomber à la tentation, et, ouvrant sa montre, il se mit à considérer le portrait qu'il venait de recevoir.

— Quel est le peintre? demanda-t-il.

— Monsieur R... Tenez, c'est Massigny qui me l'a fait connaître. (Massigny, depuis son voyage à Rome, avait découvert qu'il avait un goût exquis pour les beaux-arts, et s'était fait le Mécène de tous les jeunes artistes. Vraiment, je trouve que ce portrait me ressemble, quoique un peu flatté.

Saint-Clair avait envie de jeter la montre contre la muraille, ce qui l'aurait rendue bien difficile à raccommoder. Il se contint pourtant et la remit dans sa poche ; puis, remarquant qu'il était déjà jour, il sortit de la maison, supplia Mathilde de ne pas l'accompagner, traversa le parc à grands pas, et, dans un moment, il fut seul dans la campagne.

— Massigny ! Massigny ! s'écriait-il avec une rage concentrée, te retrou verai-je donc toujours!... Sans doute, le peintre qui a fait ce portrait en a peint un autre pour Massigny!... Imbécile que j'étais ! J'ai pu croire un instant que j'étais aimé d'un amour égal au mien... et cela parce qu'elle se coiffe avec une rose et qu'elle ne porte pas de bijoux !... Des bijoux!... elle en a un plein secrétaire... Massigny, qui ne regardait que la toilette des femmes, aimait tant les bijoux !... Oui, elle a un bon caractère, il

130 MOSAÏQUK.

faut en convenir. Elle sait se conformer aux goûts de ses amants. Morbleu ! j'aimerais mieux cent fois qu'elle fût une courtisane et qu'elle se fût donnée pour de J'argent. Au moins poiirrais-je croire qu'elle m'aime, puisqu'elle est ma maîtresse et que je ne la paie pas. BientAt une autre idée encore plus affligeante vint s'offrir à son esprit. Dans peu, les mois de deuil de la comtesse allaient finir. Saint-Clair devait l'épouser aussitôt que l'année de son veuvage serait révolue. Il l'avait promis. Promis? Non. Jamais il n'en avait parlé. Mais telle avait été son intention, et la comtesse l'avait comprise. Pour lui, cela valait un serment. La veille, il aurait donné un trône pour hâter le moment où il pourrait avouer publiquement son amour; maintenant il frémissait à la seule idée de lier son sort à l'ancienne maîtresse de Massigny.

— Et pourtant JE le dois ! se disait-il, et cela sera. Elle a cru sans doute, pauvre femme, que je connaissais son intrigue passée. Ils disent que la chose a été publique. Et puis, d'ailleurs, elle ne méconnaît pas... Elle ne peut me comprendre. Elle pense que je ne l'aime que comme Massigny l'aimait.

Alors il se dit, non sans orgueil :

— Trois mois elle m'a rendu le plus heureux des hommes. Ce bonheur vaut bien le sacrifice de ma vie entière.

Il ne se coucha pas, et se promena à cheval dans les bois pendant toute la matinée. Dans une allée du bois de Verrières, il vit un homme monté sur un beau cheval anglais, qui de très loin l'appela par son nom et l'accosta sur-le-champ. C'était Alphonse de

LE VASE EXnUSQUE.

Thémines. Dans la situation d'esprit où se trouvait Saint-Clair, la solitude est particulièrement agréable; aussi la rencontre de Thémines changea-l-elle sa mauvaise humeur en une colère étouffée. Thémines ne s'en apercevait pas, ou bien se faisait un malm plaisir de le contrarier. Il parlait, il riait, plaisantait sans s'apercevoir qu'on ne lui répondait pas. Saint- Clair voyant une allée étroite y fit entrer son cheval aussitôt, espérant que le fâcheux ne l'y suivrait pas ; mais il se trompait : un fâcheux ne lâche pas facdement sa proie. Thémines tourna bride et doubla le pas pour se mettre en hgne avec Saint-Clair et continuer la conversation plus commodément.

J'ai dit que l'allée était étroite. A toute peine les deux chevaux pouvaient y marcher de front ; aussi n'est-il pas extraordinaire que Thémines, bien que très bon cavalier, effleurât le pied de Saint-Clair en passant à côté de lui. Celui-ci, dont la colère était arrivée à son dernier période, ne put se contraindre plus longtemps. Il se leva sur ses étriers et frappa fortement de sa badine le nez du cheval de Thémines. Que diable avez-vous, Auguste ? s'écria Thémines. Pourquoi battez-vous mon cheval ?

Pourquoi me suivez-vous ? répondit Saint-Clair

d'une voix terrible.

Perdez-vous le sens, Saint-Clair ? Oubliez-vous

que vous me parlez ?

— Je sais bien que je parle à un fat.

— Saint-Clair!... vous êtes fou, je pense... Ecoutez : demain, vous me ferez des excuses, ou bien vous me rendrez raison de votre impertinence.

132 MOSAÏQIE.

— A demain donc, monsieur.

Thémines arrêta son cheval ; Sainl-Clair poussa le sien ; bientôt il disparut dans le bois.

Dans ce moment, il se sentit plus calme. Il avait la faiblesse de croire aux pressentiments. Il pensait qu'il serait tué le lendemain, et alors c'était un dénouement tout trouvé à sa position. Encore un jour ù passer : demain, plus d'inquiétudes, plus de tourments. Il rentra chez lui, envoya son domestique avec un billet au colonel Beaujeu, écrivit quelques lettres, puis il dîna de bon appétit, et fut exact à se trouver à huit heures et demie à la petite porte du parc.

— Qu avez-vous donc aujourd'hui, Auguste ? dit la comtesse. Vous êtes dune gaieté étrange, et pourtant vous ne pouvez me faire rire avec toutes vos plaisanteries. Hier, vous étiez tant soit peu jnaussade, et, moi. j'étais si gaie ! Aujourd'hui, nous avons changé de rôle. — Moi, j'ai un mal de tête affreux.

— Belle amie, je l avoue, oui, j'étais bien ennuyeux hier. Mais, aujourd'hui, je me suis promené, j'ai fait de l'exercice : je me porte à ravir.

— Pour moi, je me suis levée tard, j'ai dormi longtemps ce matin, et j'ai fait des rêves fatigants.

— Ah ! des rêves ? Croyez-vous aux rêves ?

— Quelle folie !

— Moi, j'y crois. Je parie que vous avez fait un rêve qui annonce quelque événement tragique.

— Mon Dieu, jamais je ne me souviens de mes

rêves. Pourtant, je me rappelle... dans mon rêve j'ai vu Massigny; ainsi vous voyez que ce n'était rien de bien amusant.

— Massigny ! j'aurais cru, au contraire, que vous auriez beaucoup de plaisir à le revoir?

— Pauvre Massigny !

— Pauvre Massigny?

— Auguste, dites-moi, je vous prie, ce que vous avez ce soir. Il y a dans votre sourire quelque chose de diabolique. Vous avez l'air de vous moquer de vous-même.

— Ah! voilà que vous me traitez aussi mal que me traitent les vieilles douairières, vos amies.

— Oui, Auguste, vous avez aujourd'hui la figure (jue vous avez avec les gens que vous n'aimez pas.

— Méchante ! allons, donnez-moi votre main.

Il lui baisa la main avec une galanterie ironique, et ils se regardèrent fixement pendant une minute. Saint-Clair baissa les yeux le premier et s'écria :

— Qu'il est difficile de vivre en ce monde sans passer pour méchant ! Il faudrait ne jamais parler d'autre chose que du temps ou de la chasse, ou bien discuter avec vos vieilles amies le budget de leurs comités de bienfaisance.

Il prit un papier sur une table.

— Tenez, voici le mémoire de votre blanchisseuse de fin. Causons là-dessus, mon ange : comme cela, vous ne direz pas que je suis méchant.

— En vérité, Auguste, vous m'étonnez...

— Cette orthographe me fait penser à une lettre <iue j'ai trouvée ce matin. Il faut vous dire que j'ai

rangé mes papiers, car j'ai de l'ordre de temps en temps. Or donc, j'ai retrouvé une lettre d'amour que m'écrivait une couturière dont j'étais amoureux quand j'avais seize ans. Elle a une manière à elle d'écrire chaque mot, et toujours la plus compliquée. Son style est digne de son orthographe. Eh bien, comme j'étais alors tant soit peu fat, je trouvai indigne de moi d'avoir une maîtresse qui n'écrivît pas comme Sévigné. Je la quittai brusquement. Aujourd'hui, en relisant cette lettre, j'ai reconnu que celle couturière devait avoir un amour véritable pour moi.

— Bon! une l'emme que vous entreteniez?...

— Très magnifiquement : à cinquante francs par mois. Mais mon tuteur ne me faisait pas une pension trop forte, car il disait qu'un jeune homme qui a de l'argent se perd et perd les autres.

— Et celte femme, qu'esl-elle devenue ?

— Que sais-je?... Probablement elle est morte à l'hôpital.

— Auguste... si cela était vrai, vous n'auriez pas cet air insouciant.

— S'il faut dire la vérité, elle s'est mariée à un honnête homme, et, quand on m'a émancipé, je lui ai donné une petite dot.

— Que vous êtes bon!... Mais pourquoi voulezvous paraître méchant ?

— Oh! je suis très bon... Plus j'y songe, plus je me persuade que cette femme m'aimait réellement... Mais alors je ne savais pas distinguer un sentiment vrai sous une forme ridicule.

LE VASE ÉTULSQUE. i^O

Vous auriez dû m'appoiicr votre lettre. Je

n'aurais pas élu jalouse... Nous autres femmes, nous avons plus de tact que vous, et nous voyons tout de suite, au style d'une lettre, si Tauteur est de bonne foi, ou s'il feint une passion qu'il n'éprouve

pas.

Et cependant combien de fois vous laissez-

\ ous attraper par des sots ou des fats !

En parlant, il regardait le vase étrusque, et il y avait dans ses yeux et dans sa voix une expression sinistre que Malhilde ne remarqua point.

Allons donc ! vous autres hommes, vous voulez tous passer pour des don Juan. Vous vous imaginez que vous faites des dupes, tandis que souvent vous ne trouvez que des donas Juanas encore plus rouées que vous.

Je conçois qu'avec votre esprit supérieur, mesdames, vous sentez un sot d'une lieue. Aussi je ne doute pas que notre ami Massigny. qui était sot et fat, ne soit mort vierge et martyr...

— Massigny ? Mais il n'était pas trop sot ; et puis 11 y a des femmes sottes. Il faut que je vous conte une histoire sur Massigny... Mais ne vous l'ai-je pas déjà contée, dites-moi '.'

Jamais, répondit Saint-Clair d'une voix tremblante.

Massigny, à son retour d'Italie, devint amoureux

de moi. Mon mari le connaissait; il me le présenta comme un homme d'esprit et de goût. Ils étaient faits Tun pour l'autre. Massigny fut d'abord très assidu ; il me donnait comme de lui des aquarelles

([u'il achetait chez Schroth, et me parlait musique et peinture avec un ton de supériorité tout à fait divertissant. Un jour, il m'envoya une lettre incroyable, fl me disait, entre autres choses, que j'étais la plus honnête femme de Paris : c'est pourquoi il voulait être mon amant. Je montrai la lettre à ma cousine Julie. Nous étions deux folles alors, et nous résolûmes de lui jouer un tour. Un soir, nous avions quelques visites, entre autres ÎVIassigny. Ma cousine nous dit : « Je vais vous lire une déclaration d'amour que j'ai reçue ce matin. » Elle prend la lettre et la lit au milieu des éclats de rire... Le pauvre Massigny ! . . .

Saint-Clair tomba à genoux en poussant un cri de joie. Il saisit la main de la comtesse, et la couvrit de baisers et de larmes. Mathilde était dans la dernière surprise, et crut d'abord qu'il se trouvait mal. Saint-Clair ne pouvait dire que ces mots : « Pardonnez-moi! pardonnez-moi! » Enfin il se releva. Il était radieux. Dans ce moment, il était plus heureux que le jour oîi Mathilde lui dit pour la première fois : « Je vous aime. »

— Je suis le plus fou et le plus coupable des hommes, s'écria-t-il ; depuis deux jours, je te soupçonnais... et je n'ai pas cherché une explication avec toi...

— Tu me soupçonnais!... Et de quoi?

— Oh! je suis un misérable!... On m'a dit que tu avais aimé Massigny, et...

— Massigny ! et elle se mit à rire ; puis, reprenant aussitôt son sérieux :

— Auguste, dit-elle, pouvez-vous être assez fou pour avoir de pareils soupçons, et assez hypocrite pour me les cacher !

Une larme roulait dans ses yeux.

— Je t'en supplie, pardonne-moi.

— Comment ne te pardonnerais-je pas, cher

.?... Mais d'abord laisse-moi te iurer

— Mais, au nom du ciel, quel motif a pu te faire soupçonner une chose aussi improbable?

— Rien, rien au monde que ma maudite tête... et... vois-tu, ce vase étrus(|ue : je savais qu'il t'avait été donné par Massigny...

La comtesse joignit les mains d'un air d'étonnement ; puis elle s'écria, en riant aux éclats :

— Mon vase étrusque ! mon vase étrusque ! Saint-Clair ne put s'empêcher de rire lui-même,

et cependant de grosses larmes coulaient le long de ses joues. Il saisit Mathilde dans ses bras, et lui dit :

— Je ne le lâche pas que tu ne m'aies pardonné.

— Oui, je te pardonne, fou que tu es! dit-elle en l'embrassant tendrement. Tu me rends bien heureuse aujourd'hui; voici la première fois que je te vois pleurer, et je croyais que tu ne pleurais pas.

Puis, se dégageant de ses bras, elle saisit le vase étrusque et le brisa en mille pièces sur le plancher. (C'était une pièce rare et inédite. On y voyait peint, avec trois couleurs, le combat d'un Lapithe contre un Centaure.)

Saint-Clair fut, pendant quelques heures, le plus honteux et le plus heureux des hommes.

— Eh bien, dit Roquanlin au colonel Beaujeu qu'il rencontra le soir chez Tortoni, la nouvelle est-

— Trop vraie, mon cher, répondit le colonel d'un air triste.

— Contez-moi donc comment cela s'est passé.

— Oh! fort bien. Saint-Clair a commencé par me dire qu'il avait tort, mais qu'il voulait essuyer le feu de Thémines avant de lui faire des excuses. Je ne pouvais que l'approuver. Thémines voulait que le sort décidât lequel tirerait le premier. Saint-Clair a exigé que ce fût Thémines. Thémines a tiré : j'ai vu Saint-Clair tourner une ibis sur lui-même, et il est tombé raide mort. J'ai déjà remarqué, dans bien des soldats frappés de coups de feu, ce tournoiement étrange qui précède la mort.

— C'est fort extraordinaire, dit Roquantin. El Thémines, qu'a-t-il fait?

— Oh ! ce qu'il faut l'aire en pareille occasion. 11 a jeté son pistolet à terre d'un air de regret. Il l'a jeté si fort, qu'il en a cassé le chien. C'est un pistolet anglais de Manton ; je ne sais s'il pourra trouver à Paris un arquebusier qui soit capable de lui en refaire un aussi bon.

La comtesse fut trois ans entiers sans voir personne; hiver comme été, elle demeurait dans sa maison de campagne, sortant à peine de sa chambre, et servie par une mulâtresse qui connaissait sa liaison avec Saint-Clair, et à laquelle elle ne disait pas deux mots par jour. Au bout de trois ans, sa cousine

Julie revint d'un long voyage ; elle força la porte et trouva la pauvre Mathilde si maigre et si pâle, qu'elle crut voir le cadavre de cette femme qu'elle avait laissée belle et pleine de vie. Elle parvint avec peine à la tirer de sa retraite, et à l'emmener à Hyères. La comtesse y languit encore trois ou quatre mois, puis elle mourut d'une maladie de poitrine causée par des chagrins domestiques, comme dit le docteur M..., qui lui donna des soins.

LES MECONTENTS

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