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Vladimir MakovsUy. Chez le juge de paix.
immense, l'aigle du Xord, compagnon des triomphes de la foudre, messager des gloires héroïques, assis près d'elle sur un monceau de livres, gardant les saintes lois qu'elle avait promulguées. Il tenait entre ses serres des foudres éteintes, des branches de lauriers et d'olivier sur lesquelles il semblait endormi. »
Le genre le plus recherché en Russie au XViii^ siècle, c'est le portrait, non pas le portrait intime comme nous l'aimons aujourd'hui, mais le portrait officiel, allégorique, avec tout un attirail d'armures, d'uniformes, de décorations, de perruques, de paniers, de poudre, de mouches et d'accessoires, sur un fond d'architecture splendide ou de meubles somptueux.
La plupart de ces portraits ne sont que de nobles et prétentieuses gravures de modes.
Mais il est temps d'arriver à la fondation réelle et définitive de l'Académie des Beaux-iVrts. Ce fut le comte Schouvalov qui eut l'honneur de créer presque simultanément l'Université de Moscou et l'Académie de Saint-Pétersbourg. Elle fut ouverte le 6 novembre 1757.
Parmi ses premiers maîtres, nous vo5'ons figurer plusieurs de nos compatriotes, le peintre Le Lorrain, le sculpteur François Gilles. Le généralBetsky s'efforça d'appliquer à cette institution naissante les théories qu'il avait puisées à Paris dans la société des Encj'clopédistes. Le succès de ses efforts fut médiocre. Les jeunes pensionnaires recevaient de maîtres étrangers une éducation purement mécanique. Leurs études finies, on les envoyait en Italie. Ils revenaient dans leur pa3's sans se douter de ce qu'était au fond ce pays, sans connaître sa vie réelle, ses mœurs, ses éléments pittoresques, sans soupçonner la poésie de son histoire ou de son paysage.
Evidemment, dans ces conditions, un art vraiment russe ne pouvait pas s'élaborer. D'autre part, la période napoléonienne ne fut guère favorable au développement des Beaux-Arts. L'institution du servage ne permettait pas aux vocations de se produire. Ce ne fut guère qu'à dater du règne de l'empereur Nicolas I", que l'Académie répondit aux espérances légitimes des amis des Beaux-Arts,
Les élèves de l'Académie, ne trou\ant pas dans leur pavs tous les éléments d'éducation, devaient nécessairement aller se perfectionner à l'étranger. Ainsi Nosenko 1737-177,1) fut élève de Vien. Il pratiqua, dans le st3de de son maître, ce qu'on pourrait appeler la peinture religieuse cosmopolite. Son Saint-André, sa Mort d'Abel sont d'un bon élève sage et très appliqué. Il forma à son tour des élèves, .Sokolov, Akimov, qui cultivèrent la peinture pseudo-classique, peignirent des Mercure, des Icare et des .\.donis. Le temps n'était pas encore venu où la Russie aurait le courage de s'écrier :
Qui nous délivrera des Grecs et des Romains?
Ougrioumov 1^1764-1823") s'essaye à aborder des sujets nationaux, mais dans le style pseudo-classique. Ses héros russes, son Vladimir, son Michel Feodorovitch sont échappés d'un atelier greco-romain. et font pendant à ce Minine et à ce Pojarskx' dont le groupe déshonore la place Rouge '.
' Voir plus haut p. 63.
LE MUSKi: TRF.TIAKOV.
r.A i'KIXTURE RUSSE
Borovikovsk}- 'i 757-1825), peintre religieux, se rattache à Técole italienne par le caractère idéal qu'il prête à ses figures. Il apporte à leur exécution la foi naïve et tendre des anciens imagiers. Avant d'entreprendre quelque grand ouvrage, il se rend à l'église, il assiste au service divin. Tout en préparant sa toile ou ses couleurs, il se fait lire l'Evangile ou la \'ie des Saints, dont il veut s'inspirer. Son « Annonciation » dans la cathédrale de Kazan (à Pétersbourg' est une œuvre un peu mignarde, idéa-
Vladimir Makovsky. La banque a déposé son bilan.
liste et délicate. l{gorov mort en 1851) se rattache aussi à l'école italienne, et reçoit le titre un peu hyperbolique de Raphaël russe. .Son rival Vasili Kouzmitch Schebouev 1777-1855 , l'habile décorateur de la cathédrale de Kazan et du palais de Tsarskoé Sélo reçoit de son côté le titre de Poussin russe.
Nous aurions hâte d'arriver à des génies vraiment nationaux. Mais il faut nous attarder encore aux productions des pseudo-classiques.
Karl Pavlovitch Brullov (ou BriouUov, 1799-1852) est considéré comme un véritable fondateur d'école. .Son nom de Karl suffit à nous avertir que nous n'avons pas à faire à un Russe pur sang. Et de fait il est d'origine française; il appartient à une famille BruUo chassée de France par la révocation de l'édit de Nantes, établie en Allemagne et passée en Russie.
Son père était sculpteur d'ornements à la manufacture de porcelaine de Saint-Pétersbourg. Karl Pavlovitch fut élève de l'Académie, puis alla se perfectionner à Rome. Après s'être essaj^é dans un certain nombre d'études italiennes, il réussit à mettre sur pied son grand tableau. Le Dernier jour de Poinpéi (1828). Le succès fut considérable même en Italie. L'œuvre exposée en France fut vivement discutée. Elle fut acquise par A. N. Demidov qui l'offrit à l'Empereur, lequel en fit don à l'Académie. Le public vint admirer en foule la toile sensationnelle et prit ainsi le chemin de l'Académie jusqu'alors assez ignorée... et le goût des beaux arts. BruUov devint à Saint-Pétersbourg le grand prêtre de la peinture. Les plus remarquables littérateurs de Tépoque, les Pouchkine, les Joukovsky, les Koltsov, le musicien Glinka visitaient son atelier et se disputaient son amitié. Un poète de Moscou, Lavrov, écrivait :
Le dernier jour de Ponipéi A été le premier jour de la peinture russe.
Par les sujets qu'il traite Brullov est encore un peintre cosmopolite. Une seule fois il s'essaN'a à traduire un épisode de l'histoire nationale. Il entreprit de ])eindre le siège de Pskov jiar lùienne Batory ; mais le sujet ne l'intéressait qu'à moitié, il ne réussit à s'assimiler ni la couleur locale, ni le décor historique, et il abandonna sa toile inachevée. Ses tableaux religieux, le Crucifiement, V Assomption, ne sont que des reflets gris de la peinture italienne. Il n'a pas le sentiment de la couleur; ses aquarelles valent au fond mieux que ses toiles. Son grand mérite est dans la probité du dessin.
Il ne s'inquiéta point de faire des élèves; mais il eut de nombreux imitateurs. Théodore Antonovitch Bruni, originaire de la .Suisse italienne (i 800-1875), s'inspira des Italiens et des Allemands, notamment de Cornélius; son tableau biblique le 5(7'^c'/z/ d'airain (1838) fit presque autant de bruit cjue le Dernier jour de Poinpéi. Il décora les deux grandes basiliques de la Russie moderne, Saint-Isaac de Saint-Pétersbourg et le Sauveur de Moscou. Pierre Vasilievitch Basine (1793-1877) attache aussi son nom à la décoration de .Saint-Isaac où l'on admire un Sermon sur la montagne d'une touche large, mais un peu froide. Markov (1802- 1878) est surtout connu par un tableau allégorique La Fortune et le Pauvre, et par la coupole de l'église du Sauveur où il a essayé de représenter — sujet redoutable s'il en fut — le m^ystère de la Sainte-Trinité.
LE MUSI'K TRETIAKOV
r.A l'Kixn
En somme les artistes jusqu'ici peuvent se diviser en deux catégories qui, au fond, peuvent se ramener à une seule. Les uns sont des étrangers d'origine; les autres nés Russes sont des cosmopolites. La plupart d'entre eux s'imaginent qu'il n'est même pas possible de travailler en Russie. La critique partage cette opinion. < iogol, qui est pourtant si profondément
Un marché .i Moscou .
russe, qui a si puissamment contribué à révéler la Russie à elle-même écrivait dans sa Perspective de la Neva [Ncvsky Prospekt) :
« Nos artistes ont souvent un \'rai talent; si l'air frais de l'Italie venait seulement à souffler sur eu.\ ils le développeraient dans toute son ampleur, comme se développe une plante enlevée d'une chambre et transportée en plein air. »
« Un artiste pétersbourgeois, disait encore Gogol, un artiste dans ce pays de neiges, un artiste dans cette terre de Finnois où tout est humide, plat, brumeux! Ces artistes-là n'ont rien de commun avec les arti-stes italiens, fiers et ardents comme l'Italie et comme son ciel. Nos artistes à nous sont pour la plupart de braves jeunes gens bien modestes, amoureux silencieux de leur art, buvafrfdu thé avec deux amis dans une modeste chambrette et n'ayant nul souci du superflu ; ils sont en général fort
ii6 MOSCOU
timides: une décoration, une grosse épaulette les mettent hors d'euxmêmes. »
Ainsi l'auteur des Ames Mortes, le peintre merveilleux de l'Ukraine. le grand maître du réalisme littéraire en Russie n'osait pas inviter ses compatriotes à s'émanciper du joug italien et leur proposer comme modèle cette large nature russe, cette poésie de la steppe qu'il avait si bien chantée.
Nous venons de voir comment à l'Kcolede l'Occident la peinture classique, cosmopolite, s'était développée en Russie ; à dater du règne de l'empereur Nicolas, nous assistons au développement d'une école vraiment nationale.
Quelques artistes s'étaient bien essayés au xviii" siècle à reproduire des scènes ou des t3'pes populaires ; mais ils ne pouvaient, même en dépeignant des épisodes de la vie indigène, se dérober à l'imitation du modèle étranger. Iakimov par exemple dans La bénédiction des jeunes mariés nous donne simplement un Greuze transposé d'une main maladroite. Le premier artiste qui s'essava sérieusement et avec succès à la reproduction de la vie russe, ce fut Alexis Gavrilovitch ^'enetianov (177Q- 1847). Il avait d'abord entrepris de lancer un journal de caricatures ; mais ce genre n'était guère possible en Russie avec les idées de l'époque, et l'empereur Nicolas en interdisant le recueil invita l'éditeur à faire un meilleur emploi de son talent. Retiré dans son domaine du gouvernement de Tver, Venetianov observa les paysans et s'eflbrça de les peindre tels qu'il les voyait. Laure Stepanovitch Plakhov (1811-1881) fut l'un de ses meilleurs élèves. Son Caveau 'Podval), exposé en 1839, marque une date dans l'histoire de l'art russe. Il représente une scène de la vie des petites gens, une lecture faite par un pauvre diable à des illettrés dans un de ces sous-sols habités par la classe pauvre. Le sujet était nouveau ; il plut beaucoup au public qui en demanda des répliques ou des variantes à l'auteur. Mais l'Académie ne désarmait pas ; elle exigeait de ses candidats du grec et du romain. Elle imposa comme sujet de concours à Plakhov un Bélisaire aveugle. Il échoua naturellement, l'n voyage à Dûsseldorff ne fit que dév03'er l'artiste arraché au sol natal qui lui avait fourni ses meilleures inspirations.
Paul Andreevitch Fedotov (né à Moscou en 18 15, mort en 1852) eût
LE MUSEE TRF,TIAKO\ . - LA P K I X P T K !•; RUSSE ii-
peut-être été le Gogol de la peinture russe, si sa carrière avait été plus longue. Il avait débuté par des scènes de la vie militaire qui attirèrent l'attention du souverain. Le fabuliste Krylov aussi, profondément russe dans ses imitations que notre La Fontaine est français dans les siennes, comprit tout le talent du jeune artiste, l'engagea à regarder autour de lui et à persévérer dans sa vocation. En 1847 Fedotov exposa La matinée d'un fonctionnaire nouvellement décoré. Drapé dans un négligé du matin, les pieds encore nus, le nouveau décoré exhibe à la servante qui lui apporte ses pantoufles la croix épinglée à sa robe de chambre. On vit dans ce tableau une intention satirique. Tous les décorés anciens ou récents poussèrent des cris de paons, et quand il s'agit de vulgariser par la lithographie l'œuvre incriminée la censure exigea (|ue la croix disparût de la robe de chambre. Près du vaniteux personnage, l'artiste avait placé une table sur laquelle figuraient à côté d'un fer à friser les reliefs d'un repas. La croix supprimée, cette table devint l'accessoire principal, et le tableau fut baptisé officiellement : Les conséquences d' un bon diner !
Ces chicanes ne découragèrent pas Fedotov ; de nouvelles œuvres conçues dans le rrième style — et traitées avec le même esprit — La fiancée difficile qui met en action une fable de Krj-lov et de La F'ontaine, Le mariage avantageux, l'imposèrent à l'attention même de l'Académie. La peinture de genre était créée en Russie. Fedotov a laissé d'autre part un grand nombre de dessins qui lui firent donner le surnom de Hogarth russe. Sa carrière fut trop brève, mais il avait frayé la voie. Suivant le mot de Leontiev, le célèbre collaborateur de Katkov à la Galette de Moscou, le public se mettait à regarder les tableaux de genre avec plaisir, tandis qu'il regardait les tableaux historiques par obligation.
Devant l'intérêt qu'il prenait aux œuvres de la nouvelle école, l'Académie crut devoir céder — dans une certaine mesure, comme cèdent toujours les Académies — et à dater de 1863 elle déclara qu'elle mettrait désormais sur le même pied la peinture de genre et la peinture historique. Néanmoins comme sujet du concours de 1863 elle imposa à tous les candidats un thème unique qui n'était à vrai dire ni russe, ni classique et qu'elle empruntait au romantisme allemand : Le Wahalla. D'un commun accord les jeunes artistes refusèrent de concourir et levèrent contre l'Académie l'étendard de la révolte.
A côté et en dehors de l'Académie, on vit se produire la Corporation des artistes, puis la Société des expositions ambulantes. D'autre part
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Moscou avait depuis quelques années son Ecole libre de peinture, de sculpture et d'architecture avec laquelle l'institut officiel eut désormais à compter.
Les origines de l'Kcole libre de Moscou remontaient à la période 1830- 1840. Quelques artistes de cette ville se réunirent pour louer à frais communs un atelier, rétribuer un banstchik (garçon de bain) en qualité de modèle — les poseurs napolitains ne s'égaraient point jusque sur les rives de la .^loskva — et se mirent à travailler sans professeur en se corrigeant les uns les autres.
En 1833, à la prière du prince V. G. Galits3'ne, gouverneur de Moscou. ils firent leur première exposition ; elle eut du succès. Une société artistique se forma sous les auspices du prince. Elle créa des cours réguliers qui dès la première année comptèrent soixante-cinc[ élèves.
Ainsi l'Ecole de iMoscou se dressa en face de celle de Pétersbourg. Ses élèves envoyèrent aux Expositions de la capitale des œuvres qui furent distinguées par l'Académie elle-même.
L'Académie n'admettait pas les serfs parmi ses élèves, mais l'esprit souffle où il veut et le génie a tout autant de chances de naître dans l'izba du paysan que dans le palais du boïar. La Société moscovite ouvrit ses cours aux serfs à condition que s'ils obtenaient la médaille de l'Académie leurs maîtres seraient tenus de les affranchir. En 1844, l'empereur Nicolas reconnaissant ses services lui accorda une sub\'ention annuelle de 6.000 roubles. En 1858 à son enseignement purement technique, elle joignit un enseignement historique et littéraire; en 18(13 elle acquit le droit de décerner elle-même des médailles d'or et d'argent ; elle élargit son programme en y ajoutant les mathématiques.
Parmi les élèves qu'elle a formés il suffit de mentionner Perov, les deux Makovskv, Prianichnikov, Botkine, Souskn-.
BruUov l'auteur des Derniers jotii's de Poiiipéi — cette œuvre est aujourd'hui à Saint-Pétersbourg — termine la période classique de la grande peinture. Alexandre Alexandrovitch I\-anov commence la période nouvelle, celle que l'on peut appeler romantique. Il va étudier en Italie, il cherche sa voie, il hésite entre les maîtres italiens, Raphaël et le Titien, et les nouveaux maîtres allemands, Overbeck et Cornélius. x\près s'être essayé dans de nombreuses esquisses il finit en 1857 par mettre au jour
LK MUSKIv TRHÏIAKOX'
LA PRINTURF. RUSSE
son tableau célèbre VJiccc. hoiiio qui est aujourd'hui à Moscou au Musée Roumiantsov (voir p. 78). Dans ce tableau il rompait complètement
Vladimir Makovsky. Le marchand de spiritueux.
avec la tradition ; il essayait de mettre en scène un Christ non plus traditionnel mais humain et, qu'on nous passe le mot, un Christ moderne. L'œuvre d'Ivanov fut un véritable événement. « Il nous a mis dedans», disait Overbeck. Pendant dix jours Rome tout entière défila dans
l'atelier du peintre russe qui s"était si brutalement révélé. Les facchini (les portefaix" s'écriaient : Per Bacco è proprio vivo! (Par Bacchus il est vivant !) On proposa à Ivanov de faire voyager son Christ et de l'exposer pour de l'argent. Il refusa et l'envoya à Pétersbourg où l'œuvre ne trouva pas tout le succès que l'artiste espérait. Une mort prématurée interrompit une carrière où ce peintre novateur aurait peutêtre rencontré plus d'une désillusion. Il avait médité d'illustrer la Bible et l'Kvangile. Ses com23(Tsitions ont été éditées par l'Institut archéologique prussien.
Ivanov avait rêvé de renouveler la peinture sacrée par l'emploi des éléments cj^ue fournissaient les récentes découvertes archéologiques. Il a ouvert la voix à Gay, à Kramsko'i, à Polienov, à Vaznetsov.
Nicolas Nicolaovitch Gay, dont le nom suffit à indiquer l'origine étrangère ^il est né en 1831), avait étudié en Italie comme Ivanov. Mais il s'appliqua moins à copier le faire des maîtres traditionnels qu'à pénétrer le texte de l'Ecriture, de l'Évangile notamment, et à se mettre en état de l'interpréter tel qu'il le sentait, à y rechercher les éléments du drame psvchologique. Bien des peintres ont traité le sujet classique de la Cène. Gay n'a pris qu'un épisode '.Judas sortant de la salle du repas, pendant lequel Jésus a prédit sa trahison. Le Christ accoudé sur la table autour de laquelle ses disciples se tiennent encore assis ou debout, médite sur la lâcheté des hommes ; Judas sombre et sinistre s'approche de la porte en ruminant son infamie et en songeant au châtiment futur. Grand admirateur de Tolsto'i, Gay s'inspire de ses théories. Dans son tableau Qti est-ce que la vérité? dialogue entre Pilate et Jésus, il nous exhibe un Christ réaliste aux cheveux broussailleux, peu conforme à la tradition légendaire. Certaines de ses œuvres parurent tellement hétérodoxes que l'exposition publique ne fut pas autorisée. L'impression produite par ces œuvres fut aussi profonde en Russie que le fut chez nous il }■ a un quart de siècle l'impression produite par le Christ de iMunkacsy.
Ivan Nicolaevitch Kramsko'i (né en 1837) suit la même voie que Gay dans ses deux tableaux. Le Christ au désert, le Christ devant Pilate. Vasili Dmitrievitch Polienov (né en 1844 s'est hii aussi efforcé de renouveler la peinture religieuse, mais par la mise en o-uvre des documents archéologiques. Son grand tableau Le Christ et la Pécheresse souleva de graves polémiques. On lui reprocha de ravaler par l'abus du décor la majesté des scènes évangéliques.
M. Polienov ne s'est pas laissé décourager par ces critiques. Dans
ÎJ' Ml/SÉl' TRl'.ri AKOW — 1,A 1' !•; I X 1' I ' K !■; KISSK 121
son LlIC de Gcncsarctli, dans son Christ lUi milieu des Docteurs, il est resté fidèle aux mêmes tendances.
Actuellement le représentant le plus remarquable de la peinture religieuse et historique est M. Apollinaire Mikhaïlovitch Vasnetsov né en 1848' dont nous avons déjà parlé plus haut à propos du Musée historique. Elevé dans une famille essentiellement croyante, il est toujours
Vladimir Makovsl;y. Un marché à Moscou.
resté fidèle aux impressions religieuses de ses premières années. Il a plus qu'aucun de ses confrères étudié l'ancienne littérature de son pays, les récits épiques, les contes populaires. Son oeuvre principale est la décoration de la cathédrale de Saint- Vladimir à Kiev ; mais on peut sans sortir de Moscou se faire une idée suffisante de son talent. Il s'est efforcé dans la peinture religieuse de rajeunir et de moderniser les types byzantins. Il donne la vie aux anciennes icônes ; ses héros varègues ou russes semblent échappés de quelque vieux manuscrit. C'est à lui qu'est dû le menu du souper impérial (du 23 mai 1883) dont nous donnons la reproduction (voir p. 127^.
La peinture historique devait nécessairement se transformer par suite du progrès des études d'histoire et d'archéologie.
La Russie prenait conscience d'elle-même. Délivrée des Grecs et des Romains elle renouait le fil de la tradition nationale ; elle essayait de se représenter les personnages des temps anciens, non plus à travers les fantaisies de l'école classique — comme ^lartos s'était figuré le ^linine et le Pojarsk v de la place Rouge, — mais dans la réalité du costume et du milieu.
Le premier artiste qui ait essayé de donner l'impression de cette réalité est peut-être Constantin Dmitievitch Flavitskj- (mort malheureusement à l'âge de trente-six ans (1830-1866), dans son tableau qui représente La Princesse Tarakanof enfermée dans la cellule qu'envahissent brusquement les eaux de la Neva. Exposée à Paris en 1867 cette toile fit sensation. A signaler également dans l'œuvre du peintre Gay un Fier- e le Grand interrogeant son fils Alexis.
Viatcheslav Grigorievitch Schwartz (1838-1869) aurait peut-être donné à la Russie un grand peintre d'histoire si sa carrière avait été moins brève. Il s'était attaqué à l'une des périodes les plus pittoresques et les plus dramatiques de l'histoire russe, à ce règne d'Ivan le Terrible dont .M. K. Waliszewski vient de nous donner un excellent résumé, et il réussit à la ressusciter dans ses compositions. Le patriarche monté sur un âne le dimanche des rameaux. Le bureau des ambassadeurs à Moscou. La fiancée du tsar, Le patriarche Nicon. au monastère de la Nouvelle-Jérusalem, Le Isa/- en pèlerinage ne sont pas seulement des œuvres d'art, mais de véritables reconstitutions. Dans Le pèlcrinai^c du tsar, ce n'est pas uniquement le cortège que le peintre s'est appliqué à reproduire, c'est aussi le milieu dans lequel il se déploie.
Vasili Grigorievitch Perov (1833-1882}, dans une grande toile malheureusement inachevée Niliita Pousiosvias, s'est efforcé de peindre les passions religieuses qui donnèrent naissance au rasksl, c'est-à-dire au schisme de l'Église russe.
Un des meilleurs représentants de la peinture historique a été Vasili Ivanovitch Sourikov (né en 1848;. Rappelons seulement parmi ses œuvres Le châtiment des Strleltsy, La boiarine MoroioicLa conquête de la Sibérie par Ermak, Le passage des Alpes par Souvarov. On lui a reproché des anachronismes, des erreurs de costumes, des conventions théâtrales.
Nous touchons à l'époque contemporaine. La plupart des artistes dont nous allons parler maintenant sont connus chez nous par les œuvres
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qu'ils ont envo)'ées à nos salons annuels ou à nos grandes expositions. Nous avons admiré les grands tableaux historiques de Constantin Egorevitch .Makovsky ^né en 1846^ : Le Choix d' un r fiancée par le tsar 'Alexis Mikhailovitch, la Morl d'Ivan le Terrible, V Assassinat des enfants de Boris Godonnov, la A'oce d'un bo'iar. Nous en avons goûté la splendeur de la mise en scène, l'élégance des types; une critique un peu sévère leur reproche de manquer de réalité et de sincérité.
On ne saurait adresser ce reproche à Vasili Vasiliovitch Verestchaguine dont la Russie pleure la perte récente. Il était né en 1842 et il a disparu dans la catastrophe qui a englouti, dans la mer du Japon, le navire de guerre Pet/'opavlosvk avec l'amiral JMakarov et six cents hommes d'équipage (avril 1904). Celui-là n'est pas un adepte de l'art pour l'art, ni un peintre de salons. Dans ses tableaux il essaye toujours de mettre une leçon ou une idée. Il est le Tolstoï de la peinture russe. Il a étudié à l'Académie de Saint-Pétersbourg; il a été, à Paris, disciple de Gérome ; mais il est surtout élève de lui-même et de la nature. Aucun peintre n'a autant voyagé que lui; il a fait la campagne de Tachkent et celle de Bulgarie; il a mérité par sa bravoure la croix de Saint-Georges ; il a vécu aux Indes, en Sibérie, en Amérique. Il allait faire la campagne du Japon quand la mort l'a enlevé. Verestchaguine a vu de près la guerre, mais il n'a point songé comme tant d'autres peintres à en faire l'apothéose. Il n'a rien de commun avec iMeissonnier. Le réalisme cruel de ses tableaux emporte toujours avec lui une leçon de morale et d'humanité. Dans l'Oublié il a voulu faire ressortir toutes les horreurs de cette guerre dont tant d'artistes ont célébré la pompe et la grandeur. Sur le champ de bataille dont les combattants se sont retirés est resté solitaire un cadavre, peut-être un blessé. Déjà les oiseaux de proie tourbillonnent autour de lui. A cjuoi se réduit la gloire des conquérants ? A travailler pour les corbeaux. Un même sentiment d'horreur plane sur le tableau qui figure la Présentation des trophées à Samarkande ; l'émir foule aux pieds un monceau de cadavres ; on lui présente des perches surmontées des têtes de ses ennemis, tandis que la foule écoute un mollah qui exalte la gloire du vainqueur. L'impression que l'artiste a voulu produire sur le spectateur se résume en un seul mot : pouah ! Le tableau où Verestchaguine a mis toute son âme de moraliste et de penseur est celui que nous reproduisons ici et qu'il a intitulé : l'Apothéose de la guerre, dédiée à tous les grands conquérants, passés, présents et futurs. C'esttout simplement une pyramide de crânes sur laquelle tourbillonnent des corbeaux.
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Chez Verestchaguine le penseur était doublé d'un original. Il y a quelques années l'Académie des Beaux-Arts de Saint-Pétersbourg eut l'idée de lui offrir une de ses chaires. Il répondit qu'en matière artistique il considérait comme nuisibles toutes les fonctions et toutes les distinctions et il refusa. 11 fit bien, il n'eût été probablement qu'un maître médiocre; avec sa fureur perpétuelle de voyages il n'aurait pas pu tenir en place pour surveiller son atelier pendant trois mois. Verestchaguine a trop produit pour être un artiste parfait; il a de fort belles idées de tableaux: mais l'exécution est parfois lâche; la couleur grise et floue.
J'ai parlé plus haut de la Société des expositions ambulantes. Parmi ses fondateurs nous rencontrons des artistes qui sont devenus depuis célèbres à l'étranger et dont les frères Tretiakov furent souvent les mécènes. Nous retrou\-ons ici leurs œuvres. La constitution définitive de la Société date du 2/14 novembre 1870. A cette époque nous avions, en France, bien autre chose à faire c[ue de nous occuper de l'art russe.
La peinture échappée à l'influence néfaste du st\'le académique était enfin entrée en rapport direct avec le peuple russe, avec la vie russe. Dans cette nouvelle phase de son évolution elle a déjà donné des o'uvres remarquables. Les principaux représentants de ce c^ue l'on pourrait appeler l'école nationaliste ont été dans la seconde moitié du xix'' siècle : V. G. Perov, N. E. .Makovsky, S. E. Riepine.
Vasili Grigorievitch Perov que nous avons déjà signalé comme peintre d'histoire s'est efforcé de reproduire les tj^pes russes, tels que Gogol et Stchédrineles avaient réalisés en littérature. Quelques-uns de ses tableaux sont tellement typiques c[ue sur un catalogue français ils demanderaient un long commentaire. Le Fils du diacre qui vient de recevoir son premier tcliiiie 'tchine = fonction, grade), cette indication ne nous apprend pas grand' chose à nous autres étrangers. Elle évoque toute une scène à la Gogol chez le spectateur russe qui s'attarde à savourer l'orgueil na'i'f du nouveau fonctionnaire, la joie attendrie du père, de la mère et de la sœur dans le modeste intérieur où le premier tchine présage peut-être la richesse, et qui sait? la gloire.
Les débuts de Perov furent très ren"iarc[ués. Il reçut la médaille d'or et une bourse de voyage à l'étranger. Après une absence de deux ans. il
LK Atl'SKK TRl'TIAKOX-. - F. A P K 1 X T t; R I', RUS SIC 125
écrivit à l'Académie pour lui demander la permission de revenir. II avait le mal du pays, il déclarait ne pouvoir travailler au milieu de gens dont il ne comprenait ni le caractère, ni la vie morale, il trouvait inu-
N'eretschaguine. Les Juifs au mur de Salomon,
tile d'étudier pendant quelques années les types étrangers et demandait à être mis le plus tôt possible en état d'exploiter « l'innombrable richesse des sujets que lui offrait la vie des villes et des campagnes dans sa patrie ». Cette lettre si probe et si loyale a toute l'importance d'un manifeste. C'est une véritable profession de foi. Pour étudier la
tradition et les procédés techniques l'art russe peut recourir aux leçons de l'étranger, pour exécuter des œuvres intéressantes, il n'a qu'à s'inspirer du sol natal.
De retour dans sa patrie Perov suivit librement sa vocation. Son tatJeau Un ejitcrrcnicnt à la caiiipagiic, inspiré par une poésie de Xekrasov eut en Russie le même succès que connut naguère chez nous le Convoi du pauvre, de Vigneron, cette toile si souvent reproduite qui inspirait tant d'admiration à Jules A^allès. Peut-être y aurait-il lieu ici de constater une parenté intellectuelle entre Nekrasov et Jules Vallès. JMais cette digression nous entraînerait trop loin. Perov devint le peintre habituel de ceux que Dosto'ievsky appelait les humiliés et les offensés. Voyez plutôt la Queue à la Fontaine, la Troïka, Fomouchka, la Charrette, le Maître de dessin, la Halte des déportés. Ces tableaux resteront des œuvres d'une réalité sincère et qui font penser.
Vladimir Egorovitch Makovsk}- né en 1846 a été un des peintres les plus productifs de la nouvelle école; on lui attribue plus de cincj cents toiles. La peinture n'est pas gaie, la vie non plus hélas ! Le Condannié, la Dame bienfaisante cliej les pauvres, le Krach d'une banque, ces titres de quelques-unes de ses œuvres les plus célèbres suffisent à caractériser les tendances générales de son esprit. Il se complaît à ressasser les misères humaines; mais il nous repose parfois de nos pénibles émotions avec des scènes de chasse ou de pêche. Parmi les peintres de la vie russe mentionnons encore Miasoiédov, Prianichnikov, larochenko. Pasternak dont on remarquait à l'exposition de 1900 les curieuses illustrations de Tolsto'i. Hilarion Mikhaïlovitch Prianichnikov ,^1840-1894) qu'il ne faut pas confondre avec son homouA'me l'illustrateur parisien Ivan Prianichnikov a laissé entre autres œuvres remarquables : Une Scène au Gostinny Dvor [à\x bazar), les Traîneaux dans la neige, la Fin de la chasse, les Vagabonds.
Ilia Efimovitch Riépine, né en 1841. appartient tout ensemble à la peinture historique et à la peinture de genre. Mais c'est toujours à la peinture du présent ou du passé, que ses œuvres sont consacrées. Citons parmi ses œuvres principales : ses Haleurs sur le Volga, sa Procession, son t)^pe de Popristchine, extraordinaire illustration des Mémoires d' un fou, de Gogol. La galerie Tretiakov possède quelques-uns de ses grands tableaux historiques : Ivan le Terrible devant le cadavre de son fils ; La tsarine Sophie au Couvent des Vierges. C'est aussi un peintre d'histoire et de genre que Valérien Ivanov lacobi (né en 1834;. Klevé dans le gouvernement de Kazan sur la route qui mène en .Sibérie, il a
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Menu du Sacre. Composition de Vasnetsov. ^Voir p. 48).
peint les scènes dont il avait été témoin dans VEtape des déportés. Les Noces an palais de Glace, reproduisent un des épisodes les plus célèbres de la vie de cour en Russie dans la première moitié du xviir siècle.
Les portraits sont nombreux au Musée Tretiakov et d'autant plus intéressants qu'ils reproduisent les traits des plus illustres écrivains ou artistes russes, des Pouchkine, des Joukovsky, des Tolstoï, des Rubinstein.
En somme, la peinture russe au xix' siècle a suivi fidèlement l'évolution de la littérature; elle a passé du pseudo-classicisme au romantisme historique, du romantisme au réalisme.
Le paysage proprement dit ne date que d'un demi-siècle. Le paysage russe a bien son charme avec ses grandes forêts dormantes, ses villages déjetés . ses étangs glauques, ses églises polychromes. Ce charme a longtemps échappé aux artistes russes. Il s'est enfin révélé à eux. Nous le retrouvons dans les o:'uvres d'un Klodt (1832'^ d'un Kouïondji (1832). Je me rappelle encore quelle impression fit sur moi, à l'exposition de 1878, sa Nuit de rVliraine. C'était une page de Gogol traduite par le pinceau. Je n'ai actuellement sous les 3'euxque dans de pâles photogravures, son Bois de bouleaux et son étude : Après l'Orage, mais j'en devine tout le charme pénétrant. Ivan Ivanovitch .Schichkine (i830-i899Ja été le peintre de ces forêts c[ui ressemblent si peu aux nôtres, que Tourguenev dans ses Récits d' un cliasseiir, que Mickiewicz dans son Messire Tliadéc ont si bien chantées. Vasnetsov dont nous avons longuement parlé plus haut n'a pas non plus dédaigné le paA'sage ; il s'est plu à lui donner le piquant d'une restitution archéologique. Je laisse de côté bien à regret les œuvres des Levitan, des Douchovsko'i, des Lebedev. Enfin la mer russe si longtemps dédaignée par les artistes a trouvé ses peintres dans la personne d'Aïvazovskj'et de Bogolioubov. Tous deux ont fourni une carrière longue et glorieuse ; tous deux sont bien connus de notre public dont ils ont souvent recherché les suffrages.
Ivan Constantinovitch Aïvazovsk}', né en 1817, a prolongé sa vie jusqu'en 1900. Alexis Petrovitch Bogolioubov, né en 1824, afinila sienne en 1896. A'ivazovsky a été le peintre passionné de la mer, mais d'une mer idéalisée par un amant passionné de ses eaux changeantes et de ses rivages. Il a été d'une fécondité extraordinaire; on lui attribue près de
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i'in([ mille toiles. BDti'oliouliDW lui, s'est jilu à pcinilre la mer dans sa réalité' plus souvent sé\ére que riante. Il ne dédaigne pas non plus les grands fleuves, par exemple le V(ilg-a, dont -tel repli offre aux regards Timmensité de l'Océan.
Le musée Tretiakov renferme environ quinze cents toiles. C'est affaire au catalogue de les éniimérer. Ce qui est intéressant dans un livre comme celui-ci, c'est d'orienter le spectateur non pas à travers des salles qu'il ne verra peut-être jamais, mais à travers les étapes d'un art dont il peut, ne fut-ce que par des photographies, connaître les œuvres principales. Après de longs tâtonnements l'école nationale est enfin constituée; elle a trouvé des peintres capables de ressusciter les antiques annales de la Russie, de rendre les types pittoresques de son peuple, les aspects charmants ou grandioses de son paysage. Le XX' siècle n'aura qu'à continuer et à perfectionner l'oeuvre i|ue le XIX' a si bien commencée.